Je pense au Lt-colonel Beltrame et je me dis que…

Paix, lors d'une manifestation Je suis Charlie (Crédits : Emilien Etienne, CC-BY 2.0), via Flickr.

Arnaud Beltrame est mort pour une certaine patrie qui n’est pas limitée au mot France, ni à ses frontières

Par Nathalie MP.

C’est dimanche. Je commence une prière et, comme souvent, mes pensées se mettent à vagabonder vers les personnes et les événements qui peuplent mon quotidien. Difficile aujourd’hui de ne pas penser au lieutenant-colonel Beltrame, cet homme courageux, ce héros qui avait manifestement « the right stuff » et qui a sauvé des vies menacées par la violence mortifère d’un combattant de l’Islam radical au péril de la sienne.

Je pense donc au lieutenant-colonel Beltrame et je me dis qu’on n’est pas près d’oublier les attentats islamistes de vendredi dernier.

Non pas que les circonstances soient plus frappantes qu’en d’autres occasions – dans la veine spectaculaire, on a déjà eu droit à l’assassinat sauvage du Père Hamel, 83 ans, en train de dire la messe face à une poignée de fidèles tout aussi âgés. Non pas que le nombre de victimes rende l’événement plus glaçant qu’un autre – on a déjà connu les épouvantables carnages du Bataclan et du 14 juillet niçois.

Et non pas qu’on soit tellement surpris. On a certes tendance à oublier et la vie reprend rapidement son cours après une attaque terroriste, et c’est heureux, mais depuis l’affaire Mohamed Merah, depuis Charlie et depuis toute une litanie d’attentats de ce type de par le monde, on sait que des pans entiers de l’Islam ont déclaré la guerre aux valeurs d’ouverture de l’Occident et s’enfoncent dans la radicalisation armée et la terreur.

L’État islamique a été défait militairement dans ses territoires d’Irak et de Syrie, mais il n’empêche que ses principes totalitaires faussement parés de vertu religieuse continuent de séduire sporadiquement les esprits les plus faibles. Une situation qui risque de durer encore quelque temps.

Non, si les événements de Trèbes et Carcassonne ont quelque chose de remarquable, c’est parce que les circonstances ont mis en exergue la confrontation entre deux hommes qui incarnent parfaitement les deux tendances qui s’affrontent dans ce long duel entre les Lumières et l’obscurantisme, entre la liberté et la soumission, entre les pulsions de vie et les pulsions de mort. D’un côté celui qui sauve des vies (en prenant la place d’un otage), de l’autre celui qui ne propose que la mort au bout du chemin, pour lui et pour les autres.

Lorsqu’un soldat perd la vie au combat, on a coutume de dire qu’il est mort pour la patrie. C’est ainsi que le ministre de l’Intérieur s’est exprimé après le décès du lieutenant-colonel de gendarmerie Arnaud Beltrame et c’est ainsi que la mère de ce dernier a caractérisé son acte courageux :

C’est quelqu’un qui, depuis qu’il est né, fait tout pour la patrie.

Et il est vrai que c’est bien l’État français qui entretient une police et une armée pour assurer la sécurité de ses citoyens et qu’à ce titre un gendarme comme Arnaud Beltrame doit un certain service au pays qui l’emploie. Toujours sa mère :

« Il me dirait : Je fais mon travail, maman, c’est tout. »

On devine que sa décision de prendre la place d’un otage avait aussi une composante très professionnelle. Il avait d’ailleurs mené peu de temps auparavant des exercices de simulation d’attentat dans un supermarché. Pour ses collègues qui allaient donner l’assaut, il était nettement préférable d’avoir dans les lieux un homme entraîné à ce genre de situation plutôt qu’une cliente complètement terrorisée. Il a d’ailleurs eu la présence d’esprit de laisser son téléphone portable allumé afin que tout ce qui se passait dans le supermarché puisse guider les équipes postées à l’extérieur.

Il n’en demeure pas moins qu’en proposant l’échange comme il l’a fait, de son propre chef, sans aucune obligation, il a manifesté avec éclat sa grandeur d’âme personnelle, son courage et sa solidité morale. Il ne pouvait ignorer que l’issue serait peut-être fatale pour lui, mais il pouvait être certain qu’il sauvait une vie.

Appelons ça mourir pour la patrie, si l’on veut. Mais je crois qu’Arnaud Beltrame a fait beaucoup plus que seulement mourir pour la patrie. Car quand on considère son adversaire, on est bien obligé de conclure au fait que toutes les patries ne se valent pas.

Le misérable petit Radouane Lakdim est mort lui aussi. Au profit d’une patrie lui aussi – ou du moins au profit d’un espoir de patrie d’Allah répandue par le sang dans le monde entier. Au service de ses idées lui aussi – ou plutôt au service de deux-trois idées vagues que des prédicateurs habiles, faisant mine de le prendre au sérieux, ont réussi à enfoncer dans son crâne de petit délinquant sans envergure. De raté incapable de diriger sa vie, il s’est vu soldat d’Allah, il s’est vu héros, et nul doute qu’il existe en quelques endroits des fanatiques qui le considèrent comme tel aujourd’hui.

Ce genre de patrie, qui tue pour exister et dominer, qui répand la terreur à grande échelle chez ses adeptes comme à l’extérieur, ce genre de patrie, donc, aurait-elle pu inciter Arnaud Beltrame à agir pour elle, à mourir pour elle ? Difficile à dire, mais on peut supposer que ce serait uniquement contraint et forcé, soumis au chantage ou lié par des serments de fidélité éternelle au chef, comme c’est le cas dans tous les régimes autoritaires. Quand on a en tête de sauver des vies, y compris au risque d’y perdre la sienne, on n’est guère dans le profil de l’idéologue qui supprimerait plutôt ses congénères si ça devait faire avancer la « cause ».

Hier, donc, Arnaud Beltrame est mort pour une certaine patrie qui n’est pas limitée au mot France, ni à ses frontières, ni même à la douce familiarité que nous Français de naissance ou d’adoption entretenons avec sa culture, son art de vivre et ses paysages.

Il est mort pour des valeurs de liberté, de justice et de paix, il est mort pour des valeurs de respect de la personne humaine et de respect de ses choix de vie, il est mort pour sauver l’État de droit contre l’arbitraire des régimes politiques et/ou religieux imposés par la force. Il est même mort pour que les musulmans qui vivent en France aient la liberté de pratiquer leur religion, ou non, et pour que les femmes musulmanes aient la liberté de se voiler, ou non.

Quand on parle de liberté, on se doit de l’appliquer à tous. Pas de fidèles et d’infidèles dans l’État de droit, mais des citoyens libres et responsables. La patrie n’est la patrie que si elle est respectable, et donc respectée sans contrainte.

Aujourd’hui, des hommages infiniment mérités pleuvent sur le lieutenant-colonel Beltrame. Major de sa promotion à l’Ecole militaire interarmes (EMIA) de Saint-Cyr Coëtquidan en 1999, major de l’École des officiers de la gendarmerie nationale en 2001, homme « qui se bat jusqu’au bout et n’abandonne jamais » – on découvre que le héros du jour avait toutes les qualités morales et intellectuelles possibles et l’on se sent d’autant plus enclin à le louer et l’honorer.

Nul doute que des cérémonies officielles seront organisées prochainement à sa mémoire, ainsi qu’à celle des trois autres victimes des attentats de vendredi : Jean Mazières, dont Radouane Lakdim a volé la voiture, Christian Medves, chef du rayon boucherie du Super U et Hervé Sosna, client.

Tout ceci est parfaitement naturel, mais resterait hélas complètement vain et réduirait à néant leur sacrifice si la France et ses dirigeants ne se résolvaient pas à un petit examen de conscience.

On dispose maintenant d’une belle liste de terroristes actifs. Leur profil est d’une récurrence et d’une banalité affligeantes : hommes jeunes, sans envergure, sans qualité, petits caïds locaux et délinquants récidivistes déjà connus de la police, proies faciles pour des prédicateurs sans scrupules qui leur promettent soudain le septième ciel et le statut d’activistes religieux.

La politique clientéliste vis-vis des populations issues de l’immigraton, inspirée au Parti socialiste par le think tank Terra Nova, a conduit à fermer les yeux sur ce qui se passe dans les cités depuis des années, mélange de trafic de drogue, comportements mafieux et prêches salafistes douteux. Le statut d’immigré est devenu une excuse à tout, un prétexte à victimisation permanente, comme si un noir ou un arabe éventuellement musulman n’avait ni choix ni libre-arbitre. Résultat, la radicalisation islamiste a proliféré sur le désoeuvrement et la délinquance.

En ce dimanche post-attentat, je pense au lieutenant-colonel Beltrame et je me dis que le premier hommage qu’on attendrait de la « patrie reconnaissante » serait que partout où elle a laissé s’installer l’à peu près, les passe-droits et les petits arrangements politico-électoraux, elle commence par réveiller et faire appliquer sans tergiverser les inestimables valeurs de l’État de droit qu’il a défendu à en mourir.