Élections en Italie : le retour de Berlusconi ?

Berlusconi by CiuPix(CC BY 2.0)

Les élections en Italie voient le populisme gagner du terrain. Et Berlusconi sur le retour.

Par Francesco Francio Mazza, journaliste, depuis l’Italie.

Berlusconi est de retour.

Le premier à intervenir fut le journaliste Eugenio Scalfari, fondateur du quotidien de centre-gauche La Repubblica, qui, après avoir dédié sa vie à le détester, a déclaré, en novembre dernier, que tout compte fait il n’était pas si mal.

Le retour de Berlusconi

Puis ce fut le tour de Bill Emmott, l’ancien directeur de The Economist. Lui qui, en 2001, juste après le résultat des élections de l’époque, l’avait mis en couverture avec comme titre « The man who screwed an entire country », l’homme qui a baisé un pays tout entier (c’était l’époque où l’on ne savait pas encore à quel point il aimait baiser, au sens propre comme au figuré). Emmott écrit maintenant qu’Il a changé, qu’Il n’est pas seulement apte à gouverner mais carrément qu’Il est le Sauveur de l’Italie (après tout, Il s’est toujours considéré comme un Messie). Et comment pourrions-nous oublier Angela Merkel qui, il n’y a pas si longtemps, se moquait de Lui avec Sarkozy, et qui le soutient maintenant publiquement ?

Des élections se préparent en Italie et Silvio Berlusconi, de retour sur la scène à 81 ans, et après une opération à cœur ouvert, se prépare, de nouveau, à les gagner. La grande nouveauté c’est que, cette fois-ci, tous ceux qui l’ont considéré, pendant vingt-cinq ans, au mieux comme un clown et, au pire, comme un mafieux souhaitent sa victoire.

Mais comment est-il envisageable que l’homme accusé pendant des décennies de toutes les infractions possibles (bien qu’il n’ait été condamné qu’une seule fois, pour fraude fiscale, comme Al Capone) soit toléré voire même soutenu par ceux qui, jusqu’à hier, voulaient le voir pourrir en prison ?

Pour vous qui vivez en Europe et regardez l’Italie de l’extérieur, il faut chercher la réponse dans le contexte politique particulier de l’Italie. Triste mais vrai : l’économie italienne est en crise, la dette publique a atteint des niveaux presque honteux mais dans le secteur du marché des catastrophes politiques, nous continuons d’être les leaders mondiaux.

Beppe Grillo : inexpérience et ignorance

Eh oui, parce qu’après le concept « Millionnaire qui achète l’État » plagié par les Américains avec l’élection de Trump, nous avons lancé un nouveau produit qui nous a immédiatement permis de reprendre le leadership : Le Mouvement Cinq Étoiles.

Fondé il y a dix ans par le comique de télévision Beppe Grillo, le Mouvement Cinq Étoiles est le raccourci le plus commode pour dire définitivement adieu aux Lumières. Opposé à l’Europe, opposé aux vaccins, opposé à l’immigration, opposé à la science, leur Premier ministre candidat est Luigi Di Maio, un trentenaire qui, il y a quelques années, vendait des sandwichs au stade San Paolo de Naples, avec de sérieux problèmes pour s’exprimer en Italien correct.

Mais dans le monde à l’envers des Cinq Étoiles, ce n’est pas un problème : l’inexpérience et l’ignorance ne sont pas des défauts mais des atouts dont on peut être fier, en opposition à la culture des « professeurs » et des « bureaucrates » bruxellois. Et pourtant, selon tous les sondages, le Mouvement Cinq Étoiles est aujourd’hui le premier parti italien.

On peut argumenter que toutes les grandes démocraties, depuis quelques années, sont obligées de faire face au populisme croissant : c’est une marque de notre époque, à l’image des dictatures des années 30. En Italie, cependant, nous sommes tellement en avance que nous avons deux grands partis populistes. En plus du Mouvement Cinq Étoiles, nous avons la Ligue de Matteo Salvini ; quelqu’un en France se rappellera peut-être qu’il faisait souvent la paire avec Marine Le Pen au Parlement européen. Les idées politiques de Salvini sur l’immigration sont souvent assimilées à celles du Front national mais ces deux personnages sont en fait très différents : Salvini est à Marine Le Pen ce que Louis de Funès pourrait être à De Gaulle.

Marine Le Pen représente une tradition politique concrète et elle se bat pour cette tradition – bien qu’elle soit discutable. Salvini est un gars qui, dans sa jeunesse, allait au stade pour semer le désordre avec les ultras gauche de Milan ; il défend aujourd’hui le slogan « Prima gli Italiani » (d’abord les Italiens) mais jusqu’en 2008 il était la vedette des chorales et des manifestations contre les Italiens du Sud ; plus loin encore, il a même été favorable à la légalisation des drogues douces.

Aujourd’hui, comme une position ferme sur l’immigration garantit des votes, Salvini s’est réinventé comme le représentant italien de la droite xénophobe européenne ; mais demain, si les conditions devaient changer, il n’hésiterait pas à se peindre le visage en noir comme un rasta jamaïcain.

Compte tenu de l’échec du gouvernement Renzi, causé par le vote d’opposition des Italiens au référendum qui devait abolir le Sénat, Berlusconi est vu en Europe comme le moindre mal, le dernier obstacle à une dérive qui pourrait faire sortir l’Italie de la communauté européenne, menaçant par là même sa survie.

Pourtant, en vérité, ni le Mouvement Cinq Étoiles ni la Ligue n’auraient de telles conséquences. Enflammer l’opinion publique dans le but d’obtenir davantage de votes, d’accord. Mais que cette classe politique qui brille par son improvisation et son manque de vision assume la responsabilité d’une décision radicale dans un époque comme celle-ci, en particulier dans le domaine économique, est très peu probable.

D’ailleurs, l’année dernière, les partis politiques ont approuvé une loi électorale incompréhensible ayant pour seul effet de rendre le pays ingouvernable : d’après toutes les simulations, après la nuit du 4 mars personne n’obtiendra la majorité et la seule route possible sera celle d’une grande coalition – coalition plus grande encore qu’en Allemagne – où Berlusconi agira comme un père ou plutôt comme un grand-père de la patrie.

Par conséquent, l’Europe peut rester calme. L’Italie continuera à être la même qu’avant : le Bel paese avec une économie si désastreuse qu’elle devrait être exclue mais que, pour sa bonne cuisine et ses plages si pittoresques, vous pouvez tolérer.

L’Italie aurait-elle peur de l’avenir ?

Plus intéressant, il faut comprendre ceux qui observent l’Italie de l’intérieur, ces intellectuels inattendus pour lesquels Berlusconi est passé de menace pour la démocratie à recours indispensable pile au moment où, après sa condamnation de 2013, il ne peut plus se présenter en tant que Premier ministre (malgré ça, sur le bulletin, sur le logo de son parti Forza Italia, il y aura bel et bien écrit « Berlusconi Président »).

La raison de ce renversement incroyable s’explique avec un mot, un mot qui, en Italie, n’est jamais prononcé tant la terreur qu’il inspire à la population est grande : l’avenir. Il n’y a rien qui effraie autant les Italiens que l’avenir et les données économiques nous le montrent clairement.

Le chômage des jeunes – ou des adultes de moins de 35 ans, considérés comme  jeunes en Italie – est impressionnant : 32,7%, soit un million de personnes, le plus élevé d’Europe. Et même après ces trois dernières années de reprise économique, les données d’Eurostat montrent que l’augmentation de l’emploi n’a que marginalement affecté les jeunes, présentant des pourcentages très inférieurs à ceux de la plupart des pays de l’UE.

L’Italie est le pays où, demain, ceux qui ont 40 ans aujourd’hui devront travailler jusqu’à 75 ans pour avoir une retraite deux fois moins élevée que celle de leurs parents ; et où, cependant, aujourd’hui, un demi-million de personnes perçoivent une retraite depuis 37 ans, et ont passé plus de temps à la retraite que sur leur lieu de travail.

La raison de tout cela est culturelle avant d’être politique : la société italienne, depuis les années 70, s’est engagée à geler les privilèges et les rentes obtenues à l’époque de la protection sociale des années de vaches grasses.

La génération qui a vécu 68 puis 77 a occupé presque militairement tous les avant-postes du pouvoir dans le pays, de la politique à l’économie en passant par le journalisme, empêchant toute tentative de réforme et de modernisation, ne laissant que des miettes à tous ceux qui sont arrivés après.

Le résultat est sans appel : en Italie on parle ouvertement de « génération perdue », c’est-à-dire de celle née entre le milieu des années 70 et la fin des années 80, d’adultes incapables de s’émanciper, aux prises d’une crise existentielle désespérante.

Pas un seul parti politique ou politicien ne l’a évoqué lors de la campagne électorale et ce n’est pas un hasard. C’est une stratégie très claire : le taux de natalité est inférieur à 1,37 enfant par femme, faisant de l’Italie l’un des pays les plus touchés par la crise démographique ; ajoutons à cela l’augmentation de l’espérance de vie et la boucle est bouclée : les élections ne sont gagnées que grâce au vote des personnes âgées de plus en plus nombreuses, tandis que la situation des jeunes s’aggrave inexorablement.

C’est pourquoi, aujourd’hui, Berlusconi déchaine cette vague d’enthousiasme sans précédent, inexplicable compte tenu de son passé et de la faiblesse de son offre politique : son vieux visage, plein de rides et de maquillage pour cacher ses 81 ans, entre Mao Tse Tung et Toutankhamon, est la meilleure garantie pour les générations les plus vieilles de s’assurer que cette fois encore rien ne changera.

Il y a quelques jours, il a déclaré que lorsqu’il était au pouvoir, il avait monté les retraites minimales à 1 M€ par mois, pour tout le monde ; mais la semaine précédente, il parlait de 1 000 lires, l’équivalent de cinquante centimes d’euros.

Quand on l’écoute parler, tous les doutes se dissipent quant à sa lucidité mentale, mais, pour les partisans de l’ancien régime, cela ne semble poser aucun problème.

Étouffée par l’emprise du populisme et d’un ancien régime magnifiquement symbolisé par Berlusconi, la minorité la plus jeune et active du pays attend les élections avec angoisse, se demandant quel sens donner à son vote.

Il est de retour, en somme, et les autres le célèbrent. Pour nous, cependant, il ne pouvait rien y avoir de pire.

Traduction par Fanny-Gaëlle Gentet.