Peut-on encore rire de tout aujourd’hui ?

La liberté d’expression et le droit de rire de tout ont décliné dans notre société.

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Desproges by Pierre Metivier(CC BY-NC 2.0)

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Peut-on encore rire de tout aujourd’hui ?

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 29 janvier 2018
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Par Philippe Bilger.

Pour qui se passionne pour la liberté d’expression et son évolution, rien de plus éclairant que de comparer certaines polémiques d’aujourd’hui avec des humoristes d’hier, par exemple Pierre Desproges décédé en 1988 et devenu quasiment mythique depuis pour beaucoup, ou Coluche.

Pierre Desproges, en particulier, ne s’est pas privé de faire quelques blagues susceptibles d’offenser la mémoire juive aussi bien sur la Shoah que sur le Vél’ d’Hiv. Mais il n’a jamais connu le moindre souci d’aucune sorte à la suite de ses très drôles provocations.

Le rire et les excuses

Une jeune humoriste belge, Laura Laune, dont l’unique souci est de faire rire, s’interroge au cours d’un extrait de spectacle présenté au Journal de 20 heures de France 2 : « Quel est le point commun entre les Juifs et les baskets ? Il y en a plus en 39 qu’en 45 ».

Cette saillie dont on a beaucoup parlé, qui en a indigné certains mais a suscité de l’amusement chez beaucoup – avec cette appétence trouble pour de l’esprit authentique posé sur un sujet tabou – reflète parfaitement, avec l’émoi, la médiatisation et l’importance qui lui a été donnée, la différence de climat et d’époque entre un Pierre Desproges laissé tranquille et une Laura Laune obligée de se justifier même si personne, jusqu’à maintenant, n’a eu le ridicule de la faire poursuivre.

Un tel écart contraint à questionner ce qui chez ces humoristes et dans leurs blagues a engendré une différence aussi radicale entre la perception des uns et des autres.

Pierre Desproges n’était pas antisémite, dénué de toute malveillance à l’égard des Juifs. Laura Laune ne l’est pas davantage.

Pierre Desproges, avant 1988, était susceptible de toucher encore plus intimement les familles juives de victimes gazées que Laura Laune apparue et osant le rire trente années plus tard. En toute logique, l’éloignement du temps aurait dû non pas intensifier mais amoindrir les réactions.

Pourtant le contraire s’est produit. Et ce n’est pas propre qu’à la plaisanterie de Laura Laune mais à celles d’autres qui s’aventurent sur ces territoires dangereux, voire quasiment interdits de l’humour sur l’Holocauste, cet enfer, et la communauté juive.

Notre société serait-elle devenue authentiquement plus morale, soucieuse d’autrui, plus respectueuse des morts ? Je ne le crois pas une seconde.

Une moindre tolérance pour la provocation

Il est sûr en revanche que la liberté d’expression et le droit de rire de tout ont décliné et que la présomption dominante n’est plus de laisser écrire ou parler mais de blâmer, de pourfendre et éventuellement de poursuivre.

Le monde dans lequel nous vivons nous habitue, avec le terrorisme islamiste et l’ampleur de l’insécurité ordinaire, délictuelle ou criminelle, à une peur, une moindre tolérance pour l’infinie gratuité du langage et les facilités et provocations que celui-ci a plaisir à s’octroyer.

Mais la cause fondamentale qui fait que Pierre Desproges n’aurait peut-être plus le droit de nous faire rire sur les sujets sulfureux qu’il abordait sans crainte réside – et c’est une banalité – dans les réseaux sociaux, leur multiplication et en général leur indifférence à l’égard de la liberté d’expression ; mais au contraire leur volonté obsessionnelle de monter en épingle n’importe quel propos pour en appeler au lynchage médiatique, à la réprobation de tous et à l’ostracisation, cultivée avec bonne conscience, de celui ou de celle par qui le scandale prétendu aurait surgi.

Laura Laune a encore eu de la chance puisque, malgré quelques procureurs médiatiques outrés, le conflit s’est élargi à France 2 qui devient le bouc émissaire idéal. Comme si un immense public de téléspectateurs avait à être forcément protégé, respecté par éradication plutôt que considéré par compréhension.

Les réseaux sociaux ont évidemment diffusé partout des outrances, des drôleries, des humeurs et des provocations qui à l’époque de Desproges demeuraient peu ou prou dans le cercle du public des spectacles. Ils ont conduit à une augmentation radicale de la victimologie, réelle ou prétendue. Les familles des victimes, aussi lointain que soit l’Holocauste aujourd’hui, ont d’une certaine manière, à cause de cette prolifération par Internet, eu le sentiment d’une réactualisation permanente de l’horreur.

Les réseaux sociaux ont permis à de médiocres citoyens de se révéler et de faire de leur surabondance une fierté au lieu qu’elle soit une indignité. Tous ces petits maîtres, tous ces procureurs, eux, sans morale ni intelligence, tous ces justiciers médiocres qui condamnent, tous ces inquisiteurs expéditifs, toute cette cohorte qui furète, débusque, renifle et dénonce ce qu’elle estime innommable pour se repaître de l’exploitation d’un rien hypertrophié par bêtise ou malfaisance, sont la rançon abjecte de la communication sophistiquée d’aujourd’hui.

Pierre Desproges n’y survivrait pas – alors qu’il a été épargné par la loi Pleven de 1972 dont l’esprit était liberticide mais qui interdisait les seuls propos et écrits battant en brèche les vérités considérées comme absolues du tribunal de Nuremberg – mais s’il en avait réchappé, nul doute qu’il aurait changé de cible et qu’il aurait ridiculisé ces censeurs de la pire espèce : ceux qui exécutent au grand soleil de la transparence.

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  • je me souviens qu’il y a une dizaine d’années je revoyais des fausses pubs datant des années 80 en me disant : « bon sang, c’est excellent, mais un truc comme ça passerait pas aujourd’hui… ».
    Pas de réseaux sociaux à l’époque, en fait ce glissement vers plus de politiquement correct s’est réalisé tout au long des années 90. J’ai bien peur qu’il faille chercher un peu plus loin – même si le constat est tout à fait vrai, un Desproges aujourd’hui aurait beaucoup de problèmes…

  • La loi de 1972 est la Loi dite « Pleven ».
    Gayssot est venu presque 20 ans plus tard.

  • Il y a aussi l’affaire de la crème fouettée Babette, de Tex, . La contradiction avec les caricatures de Charlie devrait être explorée.
    L’humour (je n’ose pas dire noir) ne protège plus. Et ça fait longtemps que la liberté d’expression est « surveillée ».

    • La liberté d’expression n’est pas surveillé, elle n’est plus paix à son âme !
      Les « blagues » qui avaient cours il y a quelques années ne peuvent plus être faites même sur des réseaux dits sociaux, là vous vous faites dézinguer voire mis en indésirable par le réseau pour quelques jours … au mieux.

  • Il me semble avoir vu récemment Michel Leeb expliquer qu’il ne pouvait plus présenter quelques-uns de ses anciens sketchs qui avaient contribué à sa célébrité.

  • Tex a été viré pour une blague débile sur les femmes…….Liberté d’ expression à géométrie variable.

  • Desproges est l’exemple même d’un humour grinçant et raffiné qui a disparu par manque de culture
    Certains sujets déchaînent les passions , mais on constate que les commentateurs manquent de gasoline dans leur propos
    Appauvrissement de la langue et manque de références

  • Q : quelle différence entre une femme et une chienne ?
    R : le prix du collier

    Machiste peut-être, subtile sûrement…

  • Il me semble que l’humour doit s’arrêter où commence la malveillance, donc la méchanceté, non ?

  • Années 60, lire avec l’accent.
    Je suis venu à Paris pour faire mes études de président de la République. J’ai déjà achchété
    le stylo et l’attaché case, présentement. J’habite provisoireument chez mon cousin Honnnnoré, avec ses quatre femmes et ses douze enfants. ETC
    Aujourd’hui quinze associations vous tomberaient dessus (un peu à raison)….

  • Le rire est dans la rupture. Ceux qui ne rient pas adhèrent donc aux idées qu’ils croient dénoncer. Une blague prétendument raciste ne fonctionne qu’avec des personnes qui mesurent l’écart entre ce qui est dit et leur propre conviction. Si la situation évoquée ne les fait pas rire c’est que pour eux il n’y a pas d’écart avec leur pensée profonde.

  • Personnellement, l’humour malveillant ne me fait pas rire car il sert de couverture à la méchanceté pure et simple.

  • les politiciens avant les internautes ne se gênent pas pour poursuivre Dieudonné et le faire passer pour ce qu il n est pas.

  • Les seuls vrais racistes sont les associatifs anti-racistes.

  • Monsieur Bilger, quelquefois vos propos ont le don de m’énerver, mais cette fois, je suis d’accord avec vous. J’adore l’humour de Pierre Desproges et je dois bien avouer qu’il me manque! Si Laura Laune peut prendre le relais, c’est vraiment parfait.

  • On ne peut plus rire de tout ?… Mouais, ceux qui colportent ce genre de « fake news » sont souvent les mêmes que ceux qui déplorent les « atteintes à la liberté d’expression » que constitueraient les lois Pleven ou Gayssot…
    Quand on examine dans le détail, les affaires Tex, ou Porte ou Guillon… on découvre à chaque fois les mêmes ingrédients, qui n’ont pas grand chose à voir avec le recul de la permissivité. Avant tout, des luttes de pouvoir au sein de medias, avec des patrons qui, pour une raison ou une autre, jouent les carpettes devant un Pouvoir dont ils quémandent quelques faveurs.
    Chaque semaine, il suffit de regarder la Une de Charlie pour comprendre que le humour, y compris le plus corrosif et le plus irrévérencieux, a encore de beaux jours devant lui.
    La France 2018, ce n’est ni la Russie de Poutine, ni la Turquie d’Erdogan.

  • Pourquoi s’intéresser à ce qui est écrit sur les réseaux dits sociaux (je n’ai jamais compris ce terme « réseaux sociaux »). Quel est le pourcentage de la population qui s’exprime sur ces sites à dégueuler leurs miasmes?.
    Plus c’est con, plus c’est minables plus les journaleux en état de fainéantise avancée se précipitent sur ce qu »ils appellent de l’info et plus les grincheux à brûlure d’estomac pathologique hurlent à la mort.
    Et ce sont ces minorités qui font la loi. Mais ignorons les, laissons les patauger dans leur aigreurs ils s’y noieront d’eux même.
    Vive le gr

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