La nouvelle querelle du féminisme

La tribune des femmes cosignée par Catherine Deneuve dans les colonnes du Monde suscite la réaction hostile d’une frange du mouvement féministe contemporain. Il devrait pourtant se réjouir de ce pluralisme.

Par Frédéric Mas.

Depuis maintenant une dizaine de jours, les passions se déchaînent autour de la tribune publiée dans les colonnes du Monde par un collectif de femmes défendant la liberté d’importuner « indispensable à la liberté sexuelle ». Ses signataires s’inquiètent de la vague de puritanisme aux accents liberticides qu’un certain féminisme médiatique a pu apporter dans son sillage avec l’affaire Harvey Weinstein.

Le féminisme devenu policier ?

En effet, certains commentateurs se sont inquiétés des propos outranciers défendus sur les réseaux sociaux par les social justice warriors, au-delà de la colère légitime suscitée par les pratiques de harcèlement moral et sexuel trop souvent tolérées en milieu professionnel.

Accuser sur twitter des individus d’agressions sexuelles jusqu’à leur faire perdre leur emploi sans passer par la case justice n’est pas digne d’un état de droit. Si derrière chaque homme il doit y avoir un violeur qui s’ignore, alors les plus sceptiques deviennent nécessairement « des allié.es des porcs » pour les nouveaux adeptes de la chasse aux sorcières. La guerre des sexes ne supporte pas le compromis.

Il y a une injonction morale collectiviste adressée à toutes les femmes qui mérite d’être soulignée ici : les signataires de la tribune publiée dans Le Monde sont des traîtresses à la cause des femmes, elles abdiquent leur identité commune de femmes pour se laisser aller à des positions critiques individuelles nécessairement « bourgeoises » ou « néoconservatrices »1.

La contestation du féminisme officiel et subventionné

L’appel à la complexité pour comprendre les relations hommes-femmes devient subterfuge patriarcal que les représentants du féminisme officiel et subventionné se doit de déjouer. Il n’a pas forcément bonne presse auprès de ces associations militantes dont les aides publiques dépendent largement de la guerre qu’elles ont déclarée aux hommes qui se tiennent les jambes écartées dans le métro.

L’émergence du tribalisme moral

Toutes les critiques, heureusement, ne se sont pas calquées sur ce motif moral pour juger de l’entreprise de Catherine Deneuve et des cosignataires de la tribune. Seulement, le rôle conjugué des médias et des réseaux sociaux semble avoir polarisé à l’extrême les partisans et les opposants jusqu’à l’évaporation de toute prudence et de toute possibilité de dialogue raisonnable.

Plus encore, c’est au tribalisme moral le plus basique que se trouvent maintenant livrés les courants internes au mouvement féministe : pour Joshua Greene, cet aspect de notre morale est sans doute inné, et tend à biaiser nos jugements en faveur de notre propre camp au détriment de celui d’en face.

Sortir de cette spirale infernale demande de sortir de la logique tribale du collectif défendue par le féminisme devenu policier, et de reconnaître enfin que le féminisme est pluriel.

 

  1. Nous mettons ici de côté certains des propos maladroits de Brigitte Lahaie et de Catherine Millet qui ont pu choquer pour se concentrer sur le texte publié lui-même, et les réactions hostiles qu’il a suscitées.