Le nouveau féminisme est-il anti-libéral ?

Woman boxing and training by lookcatalog(CC BY-NC 2.0)

Les combats pour l’émancipation, pour la libération et pour le droit sont proprement libéraux, et nous ne devons pas les abandonner à l’extrême-gauche.

Par Juliette Marceaux.

Depuis quelques semaines, l’actualité a été dominée par plusieurs scandales sexuels, et par leur cortège de polémiques. En portant la voix des féministes plus haut et plus loin que d’habitude, les affaires Weinstein et consorts ou l’effervescence autour des hashtags #metoo et #balancetonporc ont engendré de nombreux débats sur le féminisme, ses méthodes, ses visées.

Comme sur d’autres sujets sociétaux, notamment liés au genre, les libéraux ont manqué ici une occasion de se montrer progressistes et de défendre les droits de l’individu.

Beaucoup de commentateurs, internautes ou politiques se revendiquant de la philosophie libérale se sont tantôt amusés, tantôt offusqués de cette vague de libération de parole. Selon eux, dénoncer les violences dont les femmes sont victimes contribuerait à les faire passer pour des êtres fragiles, sensibles, qu’il faudrait nécessairement protéger.

De plus, étant notamment porté par les ridicules SJW (Social Justice Warriors) qui pleurnichent pour des jambes écartées dans le métro ou pour l’écriture inclusive, ce mouvement ne pouvait être qu’infantilisant et indigne des femmes, des vraies, qui veulent être vues comme des individus à part entière n’ayant nullement le besoin d’être défendues. Ce féminisme serait donc rabaissant pour les femmes, désastreux pour les libertés individuelles, et bien trop puritain pour des progressistes.

Les femmes qui parlent : ce n’est pas anti-libéral

Cependant, il n’y a rien d’anti-libéral dans la démarche des femmes qui parlent, se mobilisent ensemble, et refusent les abus.

Rien d’anti-libéral dans leurs principes, d’abord : le libéralisme n’est nullement la défense de la drague ou de nos traditions galantes, mais la défense du droit individuel. Notre sacro-sainte Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen définit la liberté comme « pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui ». Je dois dire que cette définition me semble diablement efficace quand il est question d’hommes qui tenteraient de frotter leur sexe dans mon dos, ou toute autre action qui « nuirait » à mon intégrité physique, voire à ma sécurité.

Quel libéral peut suggérer aux femmes de relativiser les intrusions qui entravent leur droit à la sûreté ? Quel libéral peut donc se moquer de ce principe, ou le subordonner au mystérieux « droit d’importuner » qui ne fait pas, à ma connaissance, partie des principes libéraux ?

Cette vague de dénonciations n’a rien d’anti-libéral non plus dans ses méthodes. Non, ce n’est pas parce que l’on élève la voix, que l’on parle, que l’on accuse, que l’on se victimise. Au contraire, il s’agit d’une entreprise proprement individualiste, une façon de prendre le pouvoir sur les contraintes extérieures subies par l’individu. C’est un moyen de défense : on parle car on refuse que ça arrive encore, on refuse d’en faire une fatalité, on refuse de céder, et on se bat pour chaque millimètre de liberté en plus.

De plus, en dépit des récupérations politiques, ce débat est demeuré proprement sociétal, et le rôle de l’État n’a été que rarement abordé. Les libéraux accusant une judiciarisation de la morale ont mal compris le phénomène à l’oeuvre, plus proche du name and shame (qui peut parfois être injuste, mais qui est d’essence civique) que du processus législatif et judiciaire.

Ainsi, ces protestations s’apparentent à une façon de s’emparer du combat féministe, de ne pas le laisser à un Secrétariat d’État ou à quelques philosophes militantes.

Des écueils, certes, mais de la liberté

Ce déferlement a, évidemment, ses écueils, ses défauts et ses dangers. Néanmoins, il me semble fondamental que les libéraux se montrent du côté de celles qui osent parler, pour des raisons qui tiennent à la nature même du libéralisme.

Si nous pensons —et voulons— un État qui ne s’ingère pas dans les moeurs, c’est parce que nous croyons que la morale n’est pas étatique, que la société et les individus sont perfectibles, que les comportements peuvent évoluer sans être soumis à une autorité politique.

Or, si les revendications nouvelles sont balayées d’un revers de main, si le questionnement de nos pratiques individuelles et collectives est méprisé, nous ne serons que les partisans d’un ordre établi.

Souvent taxé d’être une philosophie sans morale, sans considération pour les combats progressistes, trop souvent confondu avec un égoïsme cruel, le libéralisme a mauvaise presse en France : nous avons là l’occasion de montrer que les combats pour l’émancipation, pour la libération et pour le droit sont proprement libéraux, et que nous refusons de les abandonner à l’extrême-gauche.