Anne Hidalgo : un regard bienveillant pour le Che

Che statue by becsh (CC BY-NC-ND 2.0)

C’est faire preuve de moralité et d’honnêteté que de dénoncer les crimes qui ont été commis dans l’Histoire, quels qu’ils soient. Y compris ceux de Che Guevara.

Par Fabio Rafael Fiallo.

Ce fut Hegel qui, dans le premier quart du XIXe siècle, donna ses lettres de noblesse au concept de Zeitgeist (esprit de l’époque) dans le domaine de la philosophie de l’histoire. Il s’agit de l’ensemble des idées, principes et objectifs qui dominent une période donnée et, de ce fait, atteignent le rang de vérités incontestables. Ainsi, d’après Hegel, chaque époque porte en elle une échelle des valeurs qui lui est propre.

Des horreurs dans la « norme » de leur époque

Le plus difficile, bien entendu, c’est de déceler l’échelle des valeurs en question. Pour cela, une méthode efficace, prétend l’auteur de cet article, consiste à jeter un coup d’œil aux crimes et aux abus qui, pour être compatibles avec les certitudes et les préjugés ancrés dans le subconscient collectif de l’époque en considération, passent inaperçus ou arrivent carrément à être justifiés.

On put observer le phénomène au temps de l’Inquisition. Brûler des hérétiques fut perçu comme un acte normal, voire avantageux pour ceux et celles qui périssaient sur le bûcher, car, d’après certains théologiens d’alors, c’était une manière de leur faire racheter leurs péchés ici-bas, et par voie de conséquence, les sauver éventuellement de l’enfer éternel.

Un phénomène semblable se trouva à l’œuvre lors de la conquête du Nouveau Monde. Poursuivre et assujettir les indigènes de l’Amérique se faisait alors au nom de l’expansion de la chrétienté. Peu importait si ces êtres humains évangélisés de force (pour leur bien, leur expliquait-on) se voyaient ainsi  humiliés, condamnés à l’exploitation et, en fin de compte, à l’extermination.

La traite d’esclaves, elle non plus, ne souleva pas la réprobation à l’époque de l’expansion des empires coloniaux. La raison : le racisme ne dérangeait point les prétendues bonnes consciences de ce temps-là.

Des actes barbares dénoncés

Les cent dernières années ont, elles aussi, des crimes et des violences absous par le Zeitgeist régnant. Il ne s’agit pas de tous les actes répréhensibles commis au cours de cette période. Les crimes du nazisme furent l’objet d’un procès exemplaire qui eut lieu à Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale.

D’autre part, l’emploi de la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki, de même que l’utilisation du napalm au Vietnam, ont donné lieu à de multiples initiatives prises par la communauté internationale (avec un succès, hélas, inégal) visant à arrêter la prolifération nucléaire et à interdire l’usage d’armes de destruction massive.

En ce qui concerne l’Amérique latine, les dictatures militaires qui endeuillèrent le continent au siècle dernier ont été l’objet, avec toute la raison du monde, de l’opprobre général.

Les barbaries des régimes socialistes à l’abri des critiques

Ce qui, en revanche, brille carrément par son absence, c’est une prise de conscience de la même nature à l’égard de la désolation causée par des régimes autoproclamés socialistes qui prétendent, ou ont prétendu, représenter et défendre les exploités et les opprimés du monde.

Les camps de concentration en Union Soviétique et dans la Chine de Mao Tse-Tung, ceux du castrisme, c’est-à-dire les UMAP (Unités militaires d’aide à la production), l’assassinat de koulaks (paysans) par ordre de Staline, les famines engendrées par Staline et Mao Tse-Tung, le génocide effectué par Pol-Pot et les khmers rouges au Cambodge, les brutalités de Mengistu en Éthiopie, ainsi que d’autres crimes semblables perpétrés au nom de la construction du socialisme, ont laissé un solde qui, au moment de la chute du Mur de Berlin, se chiffrait à 100 millions de victimes d’après le décompte présenté dans Le livre noir du communisme, ouvrage collectif préparé sous la direction de l’historien Stéphane Courtois.

Une tolérance aux horreurs du socialisme

Or, parce qu’ils sont compatibles avec le Zeitgeist de notre temps, dans lequel la lutte contre les inégalités peut servir de prétexte pour créditer les pires méfaits (comme autrefois on avait tendance à justifier tout ce qui se faisait au nom de la chrétienté ou de la civilisation occidentale), les atrocités des régimes socialistes sont aujourd’hui relativisées, quand elles ne sont pas carrément excusées, par les porte-étendards de la « Révolution ».

À l’exception du génocide commis par Pol Pot et ses khmers rouges au Cambodge (exception qui confirme la règle), les responsables des crimes du socialisme ont échappé à un procès semblable à celui tenu à Nuremberg concernant les criminels nazis.

En fait, la gauche révolutionnaire ose condamner les exactions de son camp seulement quand ses maîtres idéologiques, c’est-à-dire les régimes socialistes, lui en donnent l’autorisation. Tel fut le cas des crimes de Staline, déniés obstinément par cette gauche-là jusqu’à ce que le 20e congrès du Parti communiste de l’Union Soviétique, célébré en 1956, eût décidé de les reconnaître et de les condamner (et ce, non pas dans un souci de justice, mais dans le but de rassurer les nouveaux dirigeants du parti et de les persuader que l’époque des purges staliniennes était désormais révolue).

Il n’existe pas meilleure preuve de la détestable tolérance aux horreurs du socialisme que les déclarations d’Eric Hobsbawm, intellectuel « révolutionnaire » anglais de prestige international. Comme un journaliste de la BBC lui demanda en 1994 (c’est-à-dire à l’époque de l’écroulement du bloc soviétique) si la perte de 15 à 20 millions d’êtres humains aurait été justifiée si celle-ci avait servi à consolider le communisme, Hobsbawm n’eut aucune difficulté à répondre par « oui ».

Che Guevara : détestable révolutionnaire

Le discours de gauche est tellement compatible avec les valeurs dominantes d’aujourd’hui, que ce discours s’est même trouvé une icône de dimension internationale : Ernesto Che Guevara.

Voilà un révolutionnaire dont la photo orne t-shirts et bérets portés par des hommes et des femmes sur plus d’un continent. Des hommes et des femmes qui ignorent ou se fichent éperdument de l’envie de tuer qui animait leur idole, comme lui-même eut l’occasion de l’exprimer en affirmant :

Me voici dans la jungle, vivant et assoiffé de sang.

Parmi les perles de Che Guevara, on compte les phrases suivantes :

Pour parvenir à des régimes socialistes, il faudra des fleuves de sang, et l’on doit continuer sur la route de la libération même au prix de millions de victimes atomiques.

Cette phrase ne dérange en rien, paraît-il, les adorateurs du Che qui pourtant se disent écœurés par la bombe atomique lancée par « l’empire » sur Hiroshima et Nagasaki dans les moments finaux de la Seconde Guerre mondiale.

Si les missiles étaient restés à Cuba (référence à la crise d’Octobre 1962), nous les aurions utilisés contre le cœur même des États-Unis, y compris la ville de New York.

Cette phrase ne dérange en rien, paraît-il, les adorateurs du Che qui pourtant prétendent être du côté des migrants latino-américains qui vivent dans les villes de « l’empire », y compris New York.

Le Noir indolent et rêveur dépense son argent dans n’importe quelle frivolité ou quel amusement, tandis que l’Européen possède une tradition de travail et d’épargne qui l’accompagne jusqu’au continent américain et l’amène à progresser.

Cette phrase ne dérange en rien, paraît-il, les adorateurs du Che qui pourtant s’insurgent contre le racisme rampant dans l’Amérique de Donald Trump.

Et c’est ce Che Guevara on ne peut plus effrayant et détestable que la maire socialiste de Paris, Mme Anne Hidalgo, qualifia d’« icône militante et romantique » à l’occasion d’une exposition organisée à l’Hôtel de Ville en hommage à ce sinistre personnage.

Une gauche d’aujourd’hui complice ?

Aujourd’hui, fort heureusement, on ne brûle plus des hérétiques en Europe, on n’assujettit plus les aborigènes du continent américain, on ne pratique plus la traite d’esclaves au nom de l’expansion des empires. En revanche, on réprime, on torture et on assassine des dissidents et des opposants à des régimes « progressistes », notamment à Cuba et au Venezuela, et ce, sous le regard indolent, approbateur et même admiratif des descendants politiques de Che Guevara.

Et de même que les autorités de l’Inquisition prétendaient que mourir sur le bûcher pourrait sauver les hérétiques de l’enfer, et de même que les conquistadores avaient le pouvoir de décider ce qui était le mieux pour les indigènes de l’Amérique, ainsi les dirigeants des régimes révolutionnaires de notre temps s’arrogent l’autorité de connaître mieux que les peuples sous leur joug ce qui est bon pour ceux-ci.

Par cette fourberie absurde et infâme à la fois, ils refusent à ces peuples le droit de choisir leurs gouvernants au moyen d’élections libres, pluralistes et pas truquées. Mais les avocats de la construction du socialisme, les descendants du Che, n’ont rien à dire sur cet outrage, sauf, bien sûr, le soutenir.

Les porte-étendards de la Révolution se présentent comme des dons Quichotte prêts à redresser les torts de l’inégalité, alors qu’en réalité ils sont des complices des crimes de leur camp. Ils disent être les hérauts de la société du futur, alors qu’en réalité ils sont des déchets moraux de leur temps.

À eux et autres Anne Hidalgo, l’histoire leur réserve le même sort qu’aux panégyristes de l’Inquisition, de la Conquête de l’Amérique et de la traite d’esclaves, à savoir : ils seront dénoncés avec dédain et sans ambages une fois que nous parviendrons à dépasser, comme à coup sûr ce sera le cas, le Zeitgeist de Che Guevara.