Petite fable du pélican sur la responsabilisation

White pelicans by TexasEagle(CC BY-NC 2.0)

La responsabilisation de l’individu à travers une petite fable.

Par Gilles Della Guardia.

Un grand pélican1 et ses cinq petits étaient prisonniers sur une île ravagée par un terrible incendie attisé par un vent violent qui poussait tous les êtres vivants inexorablement vers la dernière falaise encore épargnée, sans qu’il fût possible de contourner le désastre, ni, à brève échéance, d’y échapper… Mais, par les airs, on pouvait tenter de rejoindre le continent, bien que celui-ci fut très éloigné et que pour cela le pélican dût transporter ses petits ne sachant pas encore bien voler.

Réalisant qu’il ne pourra sauver qu’un seul de ceux-ci, car la distance est telle qu’il n’aurait jamais la force de revenir en chercher un deuxième, le père pélican (ou la mère) décide, la mort dans l’âme, que tant qu’à faire il serait bien de sélectionner celui le mieux à même d’assurer ultérieurement la survie de la famille une fois sauvés de l’autre côté.

Mais, plus le temps de délibérer : immédiatement il attrape le premier petit à sa portée et derechef s’envole sans un regard en arrière, bien que ses yeux sombres pleins de larmes.

Aussitôt parti avec son petit dans son grand bec, le pélican, dès qu’il est au dessus des flots, demande à celui-ci :

Pourquoi crois-tu que je fais cela pour toi ?

Et le petit de répondre :

Parce que, quand je serai grand, je pourrai bien m’occuper de toi dans tes vieux jours.

Alors le pélican, trouvant la réponse mauvaise, avec un grand serrement de cœur, lâcha son petit dans les flots, tout en virant sur l’aile pour retourner à terre en prendre quand même un autre.

À nouveau reparti au-dessus de la mer déchaînée avec un autre petit dans le bec, le pélican lui pose la même question :

Pourquoi crois-tu que je fais cela pour toi ?
– Parce que quand tu seras vieux, je t’aiderai bien et veillerai à ce que tu ne manques de rien.

Et le pélican, tout aussi déçu de cette réponse, avec un sanglot, lâcha également ce petit pour revenir vite à l’île en chercher un autre tant qu’il en était encore temps.

Troisième tentative. À nouveau, implacable, la même question :

Pourquoi crois-tu que je fais cela pour toi ?
– Pour me montrer ce qu’il faut faire, afin que quand je serai grand, je puisse bien m’occuper de mes petits.

Enfin rassuré par cette réponse, délivré même, le grand pélican poursuivit tranquillement son vol vers le continent avec son petit, où sa famille vit toujours.2

  1.  D’après une allégorie employée par l’anthropologue et démographe Emmanuel Todd, que celui-ci donne pour venir de la tradition juive.
  2.  On peut aller par le delta du Sénégal admirer au Djoudj le vol de leurs escadrilles par centaines montant majestueusement en vrille vers le soleil.