Femmes enceintes et exposition aux métaux : encore une communication indigente

Sashimi by Aoshi_88(CC BY-SA 2.0)

A propos des métaux et des femmes enceintes : encore un alarmisme qui n’a pas lieu d’être.

Par Wackes Seppi.

Santé Publique France a publié le 19 décembre 2017 le tome 2 du « volet périnatal de biosurveillance » intitulé « Exposition des femmes enceintes aux métaux et métalloïdes ».

Encore un communiqué de presse indigent

Comme il se doit, il y a une annonce sur le site, à partir de laquelle vous pouvez sauter sur une page thématique « Biosurveillance » et sur un communiqué de presse. Les textes de l’annonce et du communiqué de presse sont quasiment identiques. Les communicants ont bien travaillé et sont fatigués.

La substantifique moelle, enfin…, la voici :

Des métaux présents dans l’environnement retrouvés chez toutes les femmes enceintes

13 métaux et métalloïdes ont été dosés : l’aluminium, l’antimoine, l’arsenic total, le cadmium, le césium, le chrome, le cobalt, l’étain, le mercure, le nickel, le plomb, l’uranium et le vanadium.

À l’exception de l’uranium, l’ensemble des polluants mesuré était présent dans l’organisme des femmes enceintes étudiées :

  • Le plomb et le mercure sont mesurés à des niveaux moindres que ceux mesurés dans le passé en France
  • Comparé aux autres pays, les femmes enceintes en France sont plus imprégnées au mercure et à l’arsenic. Cela pourrait en partie s’expliquer par des différences de comportements (consommation de produits de la mer)
  • Les niveaux d’imprégnation observés par les autres métaux sont du même ordre de grandeur que ceux observés dans des études antérieures.
  • Les sources d’imprégnation les plus courantes sont : le tabac et l’alimentation

Des indicateurs indispensables en santé environnement

L’exposition pendant la grossesse à ces polluants pourrait avoir des répercussions sur la santé de l’enfant et de la mère. C’est pourquoi ces données sont importantes afin d’apporter des indicateurs aidant les pouvoirs publics à limiter l’exposition des femmes à ces substances, à mesurer dans le temps l’efficacité des mesures mises en place et à bien comprendre les modes d’imprégnation. Ces données permettent d’établir des valeurs de référence utiles pour caractériser les expositions en cas de pollution locale ou d’événement de surexposition. L’ensemble des résultats du volet périnatal de biosurveillance montrent qu’il est possible d’agir et que l’action est d’autant plus efficace que des seuils sanitaires existent.

Résumons : une communication centrée sur les fréquences de détections ; avec des mises en perspective d’intérêt secondaire (des comparaisons avec les études antérieures et les autres pays), sans la mise en perspective qui importe (les comparaisons avec les doses journalières ou les seuils sanitaires) ; une mise en cause, au conditionnel, des produits de la mer.

Donc, la communication telle que nous la détestons.

Pour le contexte, il faut chercher…

Qu’est-ce que la cohorte Elfe mentionnée sur/dans la page web/le communiqué de presse ?

En cliquant sur le bon lien, les dégourdis sauteront vers une page qui propose un résumé en français, avec un onglet qui permet d’accéder à l’anglais. Très général, mais on y apprend ceci :

Le programme national de biosurveillance, mis en oeuvre par Santé publique France (anciennement l’Institut de veille sanitaire), comporte un volet périnatal s’appuyant sur un sous-échantillon de femmes enceintes incluses dans le volet biologique de la cohorte Elfe (Etude Longitudinale Française depuis l’Enfance).

Il y aussi l’inévitable cocorico :

Le volet périnatal du programme national de biosurveillance fournit pour la première fois en France des indicateurs nationaux fiables et pertinents sur l’imprégnation des femmes enceintes par les métaux et métalloïdes.

Mais le paragraphe précédent se conclut par :

Les éventuelles variations temporelle et géographique des niveaux d’imprégnation par ces métaux et métalloïdes ont été étudiées par une comparaison avec les résultats d’études antérieures menées en France et à l’étranger.

Faut-il comprendre que les « études antérieures menées en France » n’étaient pas fiables et pertinentes ?

Notons aussi que la page web/le communiqué de presse fait état de « 4 145 femmes enceintes ayant accouché en 2011 en France continentale (hors Corse) ». En réalité, les dosages ont été faits sur 990 femmes, sauf pour le mercure (1.799) et le plomb (1.968)… La com’ enjolive… et trompe !

La page de résumé propose aussi deux liens, vers le rapport complet et une synthèse. Ceux-ci sont téléchargés et viendront donc encombrer votre disque dur.

Notons encore que la page web/le communiqué de presse ne comportent pas ces liens… pas la peine d’aguicher, notamment, les journalistes. Mais les communicants ont peut-être compris que ça n’intéresse pas vraiment les journalistes…

Les résultats complets sur les métaux : il faut les chercher

Qu’apprend-on par exemple sur l’antimoine dans la synthèse ? Qu’il a été dosé chez 990 femmes enceintes ; qu’il a été quantifié chez 70 % des femmes ; que la concentration urinaire moyenne (moyenne géométrique) est égale à 0,04 µg/L (0,06 µg/g de créatinine) ; qu’elle est proche des concentrations observées dans les études antérieures conduites en France et à l’étranger auprès des femmes enceintes et des femmes adultes.

Il faut aller dans le document complet pour trouver ceci :

Dans le cadre de l’étude ENNS [Étude nationale nutrition-santé mise en œuvre par Santé Publique France en 2007], une valeur biologique de référence en population générale a été établie pour l’antimoine urinaire, en France : cette valeur s’élève à 0,30 µg/g de créatinine et concerne à la fois les hommes et les femmes âgés de 18 à 74 ans. Les concentrations urinaires en antimoine semblent peu influencées par le sexe et l’âge du sujet.

La présence d’une quantité mesurable d’antimoine dans les urines est un indicateur d’exposition à l’antimoine, mais ne signifie pas qu’il en résultera nécessairement des effets nocifs pour la santé. Le niveau de connaissances actuel ne permet pas d’interpréter, en termes d’effets sanitaires, les niveaux biologiques d’antimoine mesurés dans l’organisme.

La moyenne géométrique mesurée représente donc un cinquième de la valeur biologique de référence. Voilà qui est moins impressionnant – et anxiogène – que le fait que l’antimoine a été quantifié chez 70 % des femmes.

Les résultats sont aussi très majoritairement en dessous de la valeur biologique de référence de 0,30 µg/g de créatinine. Elle est dépassée de peu (0,306 µg/g) par le 95e percentile de femmes d’au plus 24 ans, soit… 3 femmes (ou peut-être 2, l’effectif étant de 144).

On aurait aimé voir quelques valeurs de référence…

Mais un document plutôt bien fait

Cependant, le document complet est très bien fait et fourmille de renseignements.

Il manque juste ce petit peu devenu indispensable dans ce monde moderne où une publication scientifique est exploitée par des médias et dans les réseaux sociaux à des fins – disons – discutables.

De fait, le paysage médiatique est une morne plaine. Il ressort de notre brève exploration qu’il n’y a guère que le Figaro, avec « Mercure, arsenic…Des traces de métaux retrouvées chez des femmes enceintes », qui présente un tableau aussi détaillé que possible pour un article de journal avec une description objective de la situation. Sinon, la « surexposition » – dont on rappellera que, selon le communiqué de presse de Santé Publique France, c’est « [c]omparé aux autres pays » – et les produits de la mer sont en première ligne dans les titres et les contenus d’articles foncièrement alarmistes.

Et cet alarmisme n’a pas lieu d’être.

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