Le président Macron a-t-il été raciste en faisant de l’humour ?

Emmanuel Macron a été critiqué pour avoir fait de l’humour pendant que s’absentait le président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré. Du racisme, vraiment ?

Par Philippe Bilger.

Le président Macron a-t-il été raciste ? L’interrogation est brutale.

Aussi peu pertinente qu’elle soit, certains n’ont pourtant pas hésité à fustiger le comportement du président français comme raciste quand il s’est amusé – un peu longuement – avec son « il est parti réparer la clim », à la suite d’une courte absence du président burkinabé Roch Marc Christian Kaboré.

Celui-ci n’a été « choqué par rien » et leurs relations chaleureuses, caractérisées notamment par le tutoiement, sont demeurées au beau fixe.

Ce ne serait que l’un des épisodes dérisoires qui nourrit la saga Macron pour des médias à l’affût de tout ce qui pourra venir mettre du léger, voire de l’anodin dans des moments graves et novateurs marqués notamment par un discours africain remarquable en dépit de ce péché mignon présidentiel : deux heures, c’est trop !

On aurait pu s’arrêter au côté « potache » de la personnalité du Président. Il l’a démontré tout au long de ses années de jeunesse et d’ascension. Relevé par beaucoup de ses condisciples et amis, il ne l’a jamais mis à l’abri d’une blague, d’une saillie ou d’une drôlerie. Ce n’est pas tragique, même dans un cadre officiel ! (Le Figaro)

Pour anticiper j’admets volontiers que j’étais moins indulgent avec Nicolas Sarkozy : le vulgaire, chez lui, prenait trop de place !

Comme une controverse cependant a surgi au prétexte qu’Emmanuel Macron aurait été condescendant et raciste à l’égard de ce président africain et dans ce pays que je connais bien et que j’apprécie, il convient de s’attacher à sa réplique qui est convaincante mais surtout stimulante : elle laisse entendre qu’il y a un racisme paradoxal qui ne vient pas du mépris ou de l’arrogance mais d’une affectation de gentillesse systématique et compassionnelle.

D’une obsession de complaire se piquant d’être humaniste mais qui, à force de ne pas vouloir traiter l’autre, africain, asiatique ou arabe, comme n’importe qui, en est conduit, avec la meilleure volonté du monde, à créer une distance, à manifester subtilement ou ostensiblement la différence des univers, des personnes et des origines.

Un racisme de la fausse élévation, de l’apitoiement distingué, de l’abstention choquante, du rire refoulé, de la bienséance empesée.

J’approuve totalement le président de la République quand il déclare :

Considérer qu’on ne peut pas faire d’humour avec un dirigeant africain, ce serait étrange !… Le rire est une relation d’égal à égal… J’en fais avec les dirigeants européens, je considère le président Kaboré de la même façon.

On est toujours sûr de trouver sous l’anecdote et sa superficialité des opportunités de réflexion plus profonde. En l’occurrence, cette piste ouverte et cette évidence formulée : le racisme n’est pas là où on prétend le trouver – et avec quel acharnement ! – habituellement.

Il y a la possibilité sans doute, à partir de son propos sur l’égalité qui n’impose pas qu’on regarde autrement nos frères humains quelle que soit leur couleur de peau, d’imaginer, d’inventer une politique qui soit moins de commisération que de considération. Moins imprégnée de déception chronique et fatale que d’espérance et de volontarisme. À l’égard des jeunes gens de nos cités difficiles, le discours est lassant qui s’étonne de la plus petite réussite. Comme s’ils étaient incapables de donner ce qu’on exige naturellement des autres ailleurs. Parce qu’on a une telle peur d’être accusé de racisme qu’on tombe alors dans le racisme le plus pervers qui soit : celui qui appréhende l’autre comme un inéluctable fiasco.

Aimer, secouer, convaincre, se révolter, stimuler, protester, juger, accabler, féliciter, attendre le meilleur, déplorer le pire, condamner l’absence d’efforts et de travail, féliciter l’énergie singulière et collective : autant d’attitudes qui loin d’offenser constitueront le contraire du racisme.

La vérité et l’humanité permettront d’échapper toujours à ce poison.

Il ne surgit et ne gangrène que si une supériorité est affichée, proclamée ou une infériorité présumée. Il ne faut être ni trop bêtement mauvais ni trop mécaniquement bon : la conséquence serait la même.


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