La réforme Macron suffira-t-elle à sauver la France ?

Emmanuel Macron at European Council 22-23 june 2017(CC BY-NC-ND 2.0)

La France est un pays qui a crucialement besoin, depuis des années, de changer son logiciel « dépenses publiques – impôts – dette ». Tous les politiciens en parlent sans jamais y parvenir, parfois même sans jamais rien tenter pour y parvenir. Et Macron ?

Par Nathalie MP.

Quand on se veut « ni de gauche ni de droite », quand on a cultivé le flou sur son programme électoral le plus longtemps possible pour n’effaroucher personne, quand on a surtout compté sur l’enthousiasme, la jeunesse et la nouveauté pour susciter l’adhésion et qu’on a fini par promettre qu’on allait libéraliser « et en même temps » continuer à jouer à l’État stratège et à l’État providence, quel niveau de réforme peut-on espérer faire aboutir une fois qu’on se retrouve au pouvoir ?

Rien de très libéral

Alors que les cinq ordonnances Travail signées par Emmanuel Macron en septembre dernier, et déjà en vigueur pour une large part de leurs dispositions, seront ratifiées prochainement par l’Assemblée nationale, un front syndical mollement rassemblé tentait avant-hier une ultime journée de mobilisation pour dénoncer – c’en est presque pavlovien – « une politique libérale visant à accroître les inégalités au profit d’une minorité ».

Avant-hier également, l’INSEE nous informait que le taux de chômage à fin septembre 2017 s’établissait à 9,7 % (9,4 % en métropole), en hausse de 0,2 point sur le trimestre précédent et en baisse de 0,3 point depuis le début de l’année. Comme la marge d’erreur est de +/- 0,3 point, on peut considérer qu’en dépit des hausses et des baisses qui alternent depuis plusieurs mois, notre taux de chômage n’amorce pas de véritable repli et reste imperturbablement accroché à un niveau qui oscille entre 9,5 et 10 % de la population active.

En outre, quand on se livre au jeu des comparaisons internationales – sur ce critère du chômage mais cela vaut également pour beaucoup d’autres, il n’y a pas vraiment lieu de se réjouir : selon les chiffres de l’Union européenne à fin août 2017, l’Allemagne est à 3,6 %, le Royaume-Uni à 4,3 % et les Pays-Bas à 4,7 %. Pourquoi pas nous ?

Les ordonnances Travail visent justement à alléger, simplifier et libéraliser notre code du travail afin de réduire les multiples freins à l’embauche qui paralysent les employeurs. Mais quoi qu’en disent Gérard Filoche, la France insoumise de Mélenchon et les syndicats les plus archaïquement obtus, elles n’ont rien de très libérales et ne sont guère radicales.

Retouches à la marge

Concrètement, elles proposent surtout des petites retouches à la marge, bienvenues certes, mais dont l’impact sur l’emploi risque d’être très discret car aucun des points vraiment importants n’a été abordé de front, à savoir les 35 heures et le salaire minimum. De plus, si l’indemnisation du chômage que nous connaissons a des vertus protectrices, elle compte aussi parmi les plus généreuses des pays de l’OCDE. Ce n’est pas moi qui le dis, mais un rapport de la Cour des comptes de 2016 sur les comptes de l’Unédic (voir page 6 du PDF). La motivation à retrouver rapidement du travail en est forcément affaiblie.

Le Projet de loi de finances ou PLF 2018 est un autre bon exemple du décalage gouvernemental permanent entre les bonnes intentions annoncées et les politiques effectives.

Alors que les niveaux de notre dépense publique (57 % du PIB), de nos prélèvements obligatoires (45 % du PIB) et de notre dette publique (96,5 % du PIB fin 2016) ont atteint l’insoutenable, alors que le gouvernement a annoncé vouloir « baisser en même temps la dépense publique et les impôts pour plus de croissance et plus d’emploi », on aboutit finalement pour 2018 à une augmentation des dépenses et des prélèvements en euros constants de 0,5 % et 1 % respectivement.

Et ce n’est qu’un budget, c’est-à-dire un exercice limité à des nombres qui s’alignent gentiment sur le papier. L’expérience montre, et a montré encore tout récemment, que les dépenses françaises ont la désespérante habitude de déraper tant on préfère maintenir la paix sociale à coups de promesses financières hâtivement sorties d’un chapeau (une prestidigitation qui s’appelle impôts et dette supplémentaires) plutôt que de tenir un discours de vérité aux Français.

Et si on baissait les dépenses publiques ?

La bonne politique serait en effet de « baisser en même temps la dépense publique et les impôts pour plus de croissance et plus d’emploi » (comme annoncé et pas tenu par le gouvernement), et ce serait de le faire dans des proportions significatives pour que les sommes restituées aux acteurs économiques via une forte baisse des prélèvements aient un impact notable en matière de consommation et d’investissement.

Comme il n’est pas forcément simple d’ajuster parfaitement le « en même temps », la question se pose de savoir s’il faut commencer par baisser les dépenses puis seulement ensuite les impôts ou s’il faut d’abord relancer la machine en baissant fortement les impôts et les cotisations sociales (choc fiscal), quitte à aggraver le déficit pendant un ou deux ans, et ensuite baisser les dépenses (c’était l’option initiale de François Fillon).

Dans les circonstances particulièrement tendues des comptes publics de la France, aucune des deux options n’est très satisfaisante pour un homme politique. La première, la plus orthodoxe, est celle qui a ma faveur car ce sont bien d’abord nos dépenses effrénées qui nous poussent à l’impôt puis à la dette. Elle correspond à ce qu’on appelle avec horreur « l’austérité » – une austérité qui vient après des années d’argent jeté par les fenêtres, mais peu importe, c’est de l’austérité et ça suffit à vous classer dans la catégorie des très méchants.

Il y aurait pourtant des choses simples à faire, comme par exemple geler les embauches de fonctionnaires et ne pas remplacer les partants pendant une certaine période et exiger de ceux qui sont en poste qu’ils effectuent leurs horaires complets et réduisent leur absentéisme mirobolant.

Le conservatisme social des Français

La seconde est plus simple à mettre en œuvre sur le plan social – encore qu’en France toute baisse d’impôt est analysée comme un « cadeau aux riches », même quand elle concerne les classes moyennes.

Elle est également risquée car dans un premier temps elle accroît la dette à un moment où l’on s’attend à ce que les taux, absurdement bas actuellement, remontent. De plus, elle devient compliquée à défendre vis-à-vis de l’Union européenne (UE) car la France recule depuis plus de cinq ans le moment de repasser sous les 3 % de déficit.

Mais le principal obstacle, depuis toujours, reste que les Français ne veulent pas entendre parler de changer quoi que ce soit de fondamental dans nos structures. Seul un incroyable effort de parler vrai et de pédagogie pourrait amener une majorité d’entre eux à s’y rallier. Or ce n’est pas ce que les dernières élections ont montré, bien au contraire.

En réalité, chaque jour qui passe rend l’adoption de l’une ou l’autre méthode (ou, mieux, des deux en même temps) de plus en plus nécessaire, mais également de plus en plus douloureuse et de plus en plus périlleuse à présenter à l’opinion publique tant la tâche à accomplir augmente à mesure qu’on ne fait rien. Or jusqu’à présent on n’a pas fait grand chose, d’où notre dette proche des 100 %, « inexplicablement » accompagnée d’un taux de chômage beaucoup trop élevé et d’une croissance toujours à la traîne des autres pays européens.

Le mini choc fiscal de Macron

Mais de toute façon, comme le montre le PLF 2018, Macron ne s’est engagé ni d’un côté ni de l’autre, ni séparément ni en même temps. Aucun choc fiscal n’est à l’ordre du jour, aucune redéfinition approfondie du périmètre et des missions de l’État n’est à l’étude, aucune remise en cause de notre État-providence ultra protecteur n’est envisagée.

Pour être tout à fait exact, Macron a bien tenté un mini choc fiscal, surtout en direction des valeurs mobilières, mais comme les baisses (ISF, taxe d’habitation, cotisations sociales…) sont plus que compensées par des hausses (CSG) on se retrouve dans une situation quasi inchangée par rapport aux années précédentes.

Il y a environ un mois, l’INSEE a revu à la hausse sa prévision de croissance pour 2017 de 1,6 % à 1,8 %. De son côté, le gouvernement a inscrit 1,7 % dans le PLF pour 2017 et 2018, en espérant faire mieux. Il n’en fallait pas plus pour que toute la presse en extase souligne à quel point « Emmanuel Macron entame son mandat avec une ligne bleue à l’horizon ».

Il est certain que 1,8 % de croissance en 2017 et 2018, ce sera nettement mieux que les 1,1 % qui ont été obtenus en 2016. Mais cette façon de voir les choses a l’inconvénient de masquer à quel point la France se contente de peu.

L’Union européenne a publié la semaine dernière ses prévisions économiques d’automne. Notamment, la croissance dans l’UE devrait être de 2,3 % en 2017 et 2,1 % en 2018. Le taux de chômage continue de baisser : il tombera à 7,8 % cette année, puis à 7,3 % et 7 % en 2018 et 2019.

Quant au déficit public moyen dans la zone euro, il n’a jamais été aussi bas : 1,1 % en 2017, pour baisser jusqu’à 0,9 % et 0,8 % les deux années suivantes.

Or on voit sur la carte ci-dessus que la France fait partie des pays qui auront la croissance la moins élevée. L’UE table sur 1,6 % et non pas sur les 1,8 % retenus par l’INSEE. Quant aux chiffres de dette et de déficit, ils restent accrochés à 96,9 % et 3 % respectivement jusqu’en 2019. La Commission européenne considère de plus que les efforts structurels annoncés par la France sont insuffisants.

La fin de la mentalité anti-entreprise ?

Un chef d’entreprise à qui je m’ouvrais de ma déception à propos de la réforme du Code du travail m’a répondu en substance : « Eh bien moi, j’y crois. En termes de mesures, ce n’est peut-être pas beaucoup, mais tu négliges le fait que c’est toute une mentalité anti-entreprise qui est en train de changer. Un vent de liberté souffle sur la France, c’est complètement nouveau et c’est énorme ».

C’est possible, et Emmanuel Macron n’a certes pas négligé de faire passer dans ses discours enflammés une sorte de « choc de confiance » façon « Yes we can » destiné à redynamiser le moral des Français et les placer face à un avenir ouvert où tout devient possible plutôt que de les confronter directement aux affres du déclassement qui nous guette petit à petit.

Penser printemps… et après ?

Mais je doute que cela soit suffisant pour enclencher un cercle économique vertueux dans lequel chacun se mettrait à envisager l’avenir avec optimisme et agirait en conséquence sur la base des seules assurances verbales du Président. Car malgré tout le charisme d’Emmanuel Macron pour nous faire « penser printemps », malgré des déclarations souvent justes et bien orientées, les chiffres sont têtus et les actions concrètes du gouvernement sont minces.

Le « choc de confiance » est nécessaire, mais personne ne pourra prétendre réformer vraiment la France sans avoir cherché aussi à rassembler les Français sur la nécessité (douloureuse, à coup sûr, plus on tarde) d’engager des coupes profondes dans notre administration pléthorique et notre système social étouffant. Pour l’instant, si ce sont des discours qu’on entend, ce n’est pas ce qui se fait. Reste à compter sur la croissance mondiale pour nous garder la tête hors de l’eau.

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