La démocratie est-elle le pire système politique ?

Vote hope by Brad Greenlee(CC BY 2.0)

Dans leur livre “Democracy for Realists”, Christopher Achen et Larry Bartels font une revue exhaustive de toute la littérature académique sur la démocratie depuis plus d’un siècle. Leurs constats sont très alarmants.

Par Le Minarchiste.

Il y a quelques années, j’avais écrit un billet expliquant pourquoi la démocratie ne devait pas décider de tout dans la société car ce système comporte des failles importantes.

Dans leur livre “Democracy for Realists”, Christopher Achen et Larry Bartels font une revue exhaustive de toute la littérature académique sur la démocratie depuis plus d’un siècle. Leurs constats sont très alarmants.

La démocratie du peuple

La définition de démocratie est un gouvernement « du peuple, par le peuple et pour le peuple », mais qu’en est-il en réalité ? En fait, le système politique actuel est basé sur une théorie que les auteurs nomment la théorie de la “démocratie du peuple” (folk theory of democracy).

Cette théorie stipule que les électeurs ont des opinions sur les divers enjeux politiques, qu’ils font de leur mieux pour se renseigner sur ces enjeux et sur les positions des partis politiques, et qu’ils votent pour le parti politique qui les représentera le mieux de façon à ce que leurs avis influencent la société.

Pour que cette théorie soit valide, on devrait observer un certain de niveau de connaissance chez les électeurs, des opinions idéologiques bien ancrées et des comportements rationnels de leur part lors du scrutin.

Des électeurs mal renseignés

Les travaux de Carpini et Keeter démontrent qu’en 1952, seulement 44% des Américains pouvaient nommer l’une des trois branches du gouvernement des États-Unis (présidence, cour judiciaire, congrès). En 1972, seulement 22% d’entre eux savaient ce qu’était le Watergate. En 1985, seulement 59% savaient si le gouverneur de leur État était un démocrate ou un républicain. En 1986, 49% pouvaient nommer la nation qui a utilisé l’arme nucléaire.

De plus, l’étude de 1996 publiée par Carpini et Keeter ne montre aucune augmentation du niveau de connaissances politiques de la population au cours des 50 années précédentes.

Les chercheurs Richard Lau et David Redlawsk ont utilisé un sondage pour analyser les préférences politiques d’un groupe d’électeurs et leur ont ensuite attribué un candidat « favori » en fonction de leurs préférences. Ils ont découvert qu’ils ont voté pour le candidat les représentant le mieux dans seulement 70% des cas. Cela implique qu’ils ne s’informent pas vraiment sur les positions des partis politiques avant de voter.

Par ailleurs, si les électeurs étaient bien informés, on s’attendrait à ce qu’ils votent pour le parti au pouvoir lorsque l’économie a été en croissance durant son mandat et vice-versa. Pourtant, ils semblent punir les présidents sortants suite à une mauvaise performance économique seulement durant la dernière année de leur mandat, mais ignorent complètement la situation économique des trois premières années. En revanche, si la croissance du revenu disponible a été bonne durant les mois précédant l’élection, le président sortant a de bonnes chances d’être réélu.

Cette tendance semble avoir été remarquée par les politiciens puisque ceux-ci semblent faire en sorte de maximiser la croissance du revenu disponible lors de cette dernière année, soit en réduisant les impôts, soit en augmentant les dépenses et les transferts. Ainsi, la croissance du revenu disponible durant les années électorales excède la croissance du PIB de 40% en moyenne. D’ailleurs, la croissance économique est généralement inférieure à la moyenne durant l’année suivant l’élection.

Lors de la Grande Dépression, dans les pays où des gouvernements davantage à droite étaient au pouvoir, ils furent remplacés par des partis de gauche (États-Unis, Suède), et vice-versa (en Angleterre et en Australie les libéraux furent évincés du pouvoir par les conservateurs). Dans les pays où siégeaient des gouvernements de coalition, les électeurs se tournèrent vers des partis marginaux. En somme, la réponse idéologique des électeurs face à la Dépression ne fut pas cohésive d’un pays à l’autre, outre le fait que le parti au pouvoir a été puni, même s’il n’avait pas grand-chose à y voir.

Pire encore, selon des études effectuées par les auteurs, les électeurs américains du XXe siècle ont généralement puni par les urnes les présidents sortants à la suite de sécheresses et inondations sévères, et même après des attaques de requins (lesquelles ont failli coûter la réélection de Woodrow Wilson) !

Quand on demande aux gens si l’inflation a diminué ou empiré sous la présidence Reagan, seulement 8% d’entre eux affirmant soutenir le Parti démocrate affirment que oui. Plus de la moitié répondent qu’elle s’est détériorée. Cette étude fut conduite en 2002.

Dans un sondage mené en 1996, une majorité affirmant être républicains a répondu que le déficit budgétaire avait augmenté sous Bill Clinton.

Ces graphiques montrent les faits relatifs à ces deux questions :

Ce graphique montre le taux d’inflation aux États-Unis. La flèche rouge illustre la présidence de Reagan.

Ce graphique montre le surplus/déficit budgétaire du gouvernement fédéral américain en pourcentage du PIB. La flèche rouge montre que la balance du budget s’est améliorée sous la présidence de Clinton (i.e. le déficit a diminué et est même tourné en surplus budgétaire).

Ainsi, le problème n’est pas seulement l’irrationalité des électeurs, mais aussi leur ignorance, le fait qu’ils fondent leurs convictions politiques sur des anecdotes, des idées reçues et, surtout, sur la vision inculquée par le parti qu’ils soutiennent.

De nombreuses études ont démontré que la plupart des résidents de pays démocratiques ont peu d’intérêt pour la politique et ne suivent pas les nouvelles affaires publiques, hormis un survol des grands titres. Ils ne connaissent pas les détails des débats,  même les plus intenses et saillants du moment. Ils ne comprennent pas vraiment les positions des partis politiques sur les principaux enjeux, et votent souvent pour des partis ayant pris des positions différentes des leurs sur ces enjeux.

Non seulement l’électorat dans son ensemble est très peu et mal informé, mais il semble de plus que ce sont les électeurs les moins bien informés qui détiennent la balance du pouvoir, ce qui est assez troublant.

L’appartenance à un groupe social

Pour les auteurs, le principal déterminant du vote d’un électeur est son appartenance à un groupe social. Le parti soutenu par ces groupes peut changer au fil du temps, ses membres continueront de voter de la même manière, comme par loyauté envers ce groupe.

Ce dernier peut être déterminé par l’origine ethnique, le genre, le type d’emploi, le niveau de richesse, le niveau d’éducation, le milieu familial, etc.

En fait, les électeurs, mêmes les plus informés, font typiquement des choix en fonction de leur appartenance à un groupe social plutôt que par idéologie. Ils adoptent des croyances, attitudes et valeurs qui renforcent et rationalisent leurs loyautés partisanes.

En 1960, 83% des électeurs catholiques soutenaient le parti démocrate alors mené par le catholique Kennedy, contre seulement 39% pour les non-catholiques. Une étude effectuée en 1976 à la suite du scandale du Watergate, lequel a significativement entaché la réputation des républicains, a mis en évidence une dérive des électeurs vers les positions démocrates, s’éloignant des positions républicaines. Si les électeurs étaient rationnels, le Watergate n’aurait pas changé leur opinion sur l’avortement ou sur l’importance de réduire les impôts. Notez que cette étude s’est concentrée sur les personnes les mieux informées (premier quartile).

En 2014-15, à la Chambre des Représentants des États-Unis, 98% des districts à majorité noire ont élu un représentant de race noire contre seulement 5% pour les districts où la population est à majorité blanche.

Une étude de Gabriel Lentz lors de la campagne présidentielle de 2000 démontre que la corrélation entre l’opinion des gens sur la privatisation de la Sécurité sociale et leur choix de candidat (W. Bush ou Gore) a plus que doublé durant la campagne. L’analyse des sondages et statistiques démontre que les gens ont adapté leur opinion sur cet enjeu en fonction de leur candidat de prédilection. Autrement dit, ils ont laissé le candidat issu du parti politique qu’ils soutiennent les convaincre de la politique appropriée durant la campagne.

De nombreuses études démontrent que les gens changent très souvent d’opinion sur un sujet en fonction de la position de leur parti politique favori, mais changent très rarement de parti favori en fonction de leurs propres opinions sur ces enjeux (i.e. ce que la théorie de la démocratie du peuple infère). Les électeurs se comportent en véritable partisans, et non en citoyens critiques, consciencieux et rationnels.

Pour ce qui est de l’Allemagne Nazie, possiblement la plus grande catastrophe démocratique de l’histoire, les électeurs allemands ont d’abord décidé qu’Hitler ferait un bon leader pour le pays et ont ensuite adopté ses vues politiques, incluant la « question juive ». Hitler évoquait le nationalisme durant une période d’humiliation pour l’Allemagne d’après-guerre. En 1932, les partis de droite ont obtenu la même proportion du vote qu’en 1924. La différence est qu’en 1932, le vote de droite s’est consolidé avec les Nazis. Il n’y a donc pas vraiment eu de montée de la droite ou même de changement idéologique significatif menant à l’élection d’Hitler. Il n’y a eu qu’un ralliement de la droite derrière Hitler.

Ceux qui ont soutenu Donald Trump et voté pour lui étaient ravis de voir un Blanc chrétien défendre fermement leurs valeurs et se dresser agressivement contre leurs pseudo-ennemis. Qu’il mente, se trompe ou ait des idées désastreuses a été secondaire. Trump s’est accaparé le soutien d’un groupe social, et ce dernier a adopté ses positions politiques et ses « faits alternatifs ».

Certains ont pensé que Bernie Sanders a connu le succès à l’occasion des primaires en raison d’une attirance de la population pour le socialisme. En fait, il n’a obtenu que 9 points de plus auprès des gauchistes, comparativement aux modérés. Mais il a obtenu 11 points de plus auprès des hommes, 18 points de plus auprès des Blancs, et 28 points de plus des indépendants comparé aux démocrates. Ces écarts ne résultent pas de différences politiques entre Clinton et Sanders, mais de l’identification à des groupes sociaux distincts.

Encore plus sidérant : des sondages révèlent que les électeurs de Sanders sont moins disposés à soutenir ses idées que les électeurs de Clinton, comme par exemple une augmentation du salaire minimum,  des dépenses gouvernementales en matière de santé, et aussi des impôts ! Autrement dit, ses électeurs ont soutenu l’homme et ce qu’il représente, et non pas ses idées !

Conclusion

Ce qu’il faut retenir du message de ce livre est qu’on en demande nettement trop au système démocratique et, surtout, aux électeurs qui l’animent. Les taux de participation électoraux généralement très faibles démontrent d’ailleurs qu’une bonne partie de la population ne sait pas vraiment quoi faire de son vote et préfère sagement s’abstenir de voter.

Évidemment, les auteurs ne sont pas opposés à la démocratie. Les élections présentent l’avantage de désigner de manière relativement pacifique le chef d’un gouvernement. En ce sens, la démocratie est le pire des systèmes politiques, à part tous ceux qui ont été essayés.

Les auteurs déplorent l’influence de l’argent dans la politique et particulièrement aux États-Unis, où ils considèrent que de catégoriser le financement de campagnes électorales comme de la liberté d’expression est carrément naïf (voir ceci).

Si l’argent a autant d’influence, c’est bien parce que les électeurs ne votent pas en fonction de leurs opinions sur les principaux enjeux politiques, mais en fonction de leur appartenance à un groupe social. Les campagnes électorales sont là pour les convaincre de se regrouper, rejoindre un parti et voter pour lui.

Pour les auteurs, la démocratie a fait un pas de géant lorsque les peuples ont abandonné l’idée que le pouvoir était d’essence divine. La prochaine étape serait d’abandonner la théorie du pouvoir détenu par le peuple, de considérer la réalité des limites de la démocratie à travers un vote populaire.

Pour moi, il est clair que la démocratie, par la voix de ses représentants politiques doit décider du moins de choses possibles. Il est préférable de placer le pouvoir entre les mains des marchés, et donc d’individus imparfaits et susceptibles de commettre des erreurs, lesquelles leur seront directement imputables.

Les gens font d’ailleurs davantage d’efforts pour se renseigner et réfléchir pour conclure une transaction de marché que pour voter. Ce mode de coopération est nettement préférable à la centralisation des décisions au sein d’un gouvernement, même démocratiquement élu.

Sur le web