La Catalogne victime du franquisme zombie

La crise catalane et le réveil des nationalismes antilibéraux d’Europe centrale illustrent la difficulté des jeunes démocraties à surmonter le cycle oppression-illusion.

Par Henri Astier.

Eduardo Mendoza, l’un des écrivains les plus célèbres de Barcelone, déclarait dans une interview de 1989 :

L’effet le plus pernicieux de la censure a été de nous faire croire que le jour de sa disparition tous les livres seraient bien écrits. Nous sommes tombés dans une illusion.  Puis nous avons pris conscience que nous étions très arriérés.  Ce fut douloureux.

Cette vérité profonde peut être généralisée : l’effet le plus pernicieux de la répression est de faire croire que sa disparition résoudra tous les problèmes.  L’effondrement d’un absolutisme n’éteint pas la soif d’absolu : il entraîne les hommes vers un autre absolu, tout aussi illusoire.

Naissance et mort des utopies

Les révolutions française et bolchevique ont vu les utopies, et non les libertés, fleurir sur la tombe des Anciens régimes. Ce phénomène a été constaté, à un moindre degré, dans l’Europe centrale désoviétisée. Quoi, se sont récriés les déçus du nouvel ordre libéral, n’a-t-on abandonné le totalitarisme communiste que pour tomber dans celui du consumérisme et des logos ?

L’utopie n’est pas simplement la croyance que le paradis est à portée de main. Elle peut survivre à la mort d’une telle croyance par la certitude de vivre en enfer. En 1992, Karel Kosik, penseur du Printemps de Prague, faisait ce constat :

L’époque moderne est celle où l’homme, le sujet d’autrefois, est de plus en plus enchaîné par les forces du système de production, et en devient le prisonnier, et l’objet. Les rôles changent : le système qui doit servir à l’Homme devient le maître.

Les écrits de Vaclav Havel, autre grand penseur antitotalitaire tchèque, sont empreints d’une même amertume : l’URSS et l’Occident n’étaient que les deux versants d’une modernité qui noie les individus dans le monde des objets.

Tournant autoritaire de l’antilibéralisme

Comme l’a noté Alain Finkielkraut, « Havel a été un président heideggérien. »  (propos tiré de cette émission : https://www.franceculture.fr/emissions/repliques/y-t-il-une-identite-europeenne – le son n’est plus disponible sur la page)  Plus récemment, la contestation du capitalisme libéral en Europe centrale a pris un tour autoritaire.  Mais qu’elle soit classée à droite ou à gauche, la critique du libéralisme a poussé sur un terreau fertilisé par la décomposition de l’oppression communiste.

On a souvent noté que l’utopie menait à la dictature. Mendoza montre que l’inverse est aussi vrai. On touche là un aspect de la tragédie qui se déroule dans sa Catalogne : le franquisme – ou plutôt son zombie, qui aurait survécu à la mort de Franco  – continue d’alimenter une radicalité fauteuse de rêve, comme de cauchemar.

Côté rêve, les indépendantistes catalans promettent des lendemains qui chantent dans un pays libéré de l’oppression fiscale et culturelle de Madrid, source présumée de ses maux.

Deux courants incompatibles

À ce prurit nationaliste, s’ajoute l’anarchisme anticapitaliste, selon lequel le salut de l’humanité passe par l’abolition du profit. J’ai noté ici l’incompatibilité foncière de ces deux courants. Mais ils ont en commun un onirisme qui a pu s’épanouir sous l’oppression franquiste, avant d’allier leurs forces pour le référendum.

Quant au cauchemar, il a été illustré avec éloquence par cette résidente de Barcelone, qui déclarait, à propos des indéniables violences policières qui ont marqué le référendum du 1er octobre :

J’ai assisté aujourd’hui aux pires actions qu’un gouvernement peut infliger à son propre peuple.

L’utopie n’a pas besoin de la tyrannie pour s’emparer des esprits. Mais cette dernière favorise les fantasmes en répandant l’idée que la liberté forcément mène au bonheur : on en tire la conclusion que là où certains maux subsistent – et dans les sociétés les plus prospères, le choix de tares à souligner est grand – la liberté n’existe pas vraiment.

La crise catalane et le réveil des nationalismes antilibéraux d’Europe centrale illustrent la difficulté des jeunes démocraties à surmonter le cycle oppression-illusion. Comme l’indique Mendoza, seuls le temps et l’épreuve des dures réalités peuvent en affranchir ceux qui veulent bien reconnaître qu’ils sont malgré tout libres.