Catalogne : mythes national et socialiste

Le mythe d’une entente profonde entre nationalisme catalan et anticapitalisme a la vie dure. Entretenu par les autorités culturelles depuis longtemps, il tente aujourd’hui une percée politique avec le référendum.

Par Henri Astier.

Alors que la Catalogne s’apprête à tenir un référendum jugé illégal par Madrid, un indépendantisme festif règne dans les rues de Barcelone.  Mais ceux qui souhaitent se pénétrer de l’esprit officiel de rébellion au-delà des slogans et des concerts peuvent le faire au Musée d’Histoire de la Catalogne, près du vieux-port.

Deux grands thèmes s’en dégagent. Le premier est le nationalisme : à chaque détour, dans chaque salle, l’identité catalane est célébrée. Loin de moi l’idée de critiquer ce patriotisme : on peut saluer un musée occidental qui ne donne pas dans l’autoflagellation. Et les Catalans ont des raisons d’être fiers. Comme le musée le montre abondamment, leur région a toujours été la partie la plus développée de la péninsule ibérique.

L’apogée médiévale de la Catalogne

C’est là que les Romains installèrent QG en Hispanie. Sous les Wisigoths, puis les Maures, la province continue d’affirmer sa prééminence et sa différence. Elle reste chrétienne et conserve le droit romain. Ayant chassé les califes musulmans bien avant les autres provinces, la Catalogne atteint son apogée au Moyen-Âge.

Riche, indépendante, elle étend sa puissance de Perpignan à la Sicile. Mais aux yeux des historiens du musée, la période est loin de constituer un âge d’or. On touche ici le second thème : la défense des opprimés. Le système féodal mis en place par les comtes de Barcelone est sévèrement condamné : « Au cours du XIe siècle, les seigneurs féodaux (…) imposèrent de nouvelles corvées et services aux paysans. »

L’histoire de la Catalogne au cours du millénaire qui suit est présentée sous l’angle d’une double lutte, nationale et sociale. Le peuple catalan combat à la fois un pouvoir extérieur despotique et les potentats locaux.

Perfidie française

Après l’union des couronnes de Castille et d’Aragon, la province est marginalisée par la monarchie absolue. Lors des guerres napoléoniennes, la France cherche à exploiter ses griefs en lui accordant l’autonomie, avant de l’annexer. Les Catalans ne se trompent pas sur la perfidie française, assure le musée, même si les manœuvres de Napoléon ont recueilli « l’approbation d’une partie de la bourgeoisie ».

C’est au XIXe siècle que les deux thèmes – nationalisme et socialisme – se conjuguent avec le plus d’ambiguïté. L’industrialisation est présentée à la fois comme une réussite et comme un fléau pour la province. Le patriote qui gît dans le muséographe vante l’essor de la sidérurgie, de l’industrie textile, des chantiers navals, « et la révolution des transports (qui) a stimulé la fabrication locale de machines à vapeur ».

Socialisme catalan

En même temps, le socialiste en lui déplore le coût humain de ce développement. « Le prolétariat vit dans des conditions très dures : longues journées de travail, bas salaires, précarité de l’emploi, manque total de protection sociale pour les personnes âgées, les malades et les chômeurs. »

De nombreux panneaux sont consacrés au militantisme ouvrier. Après avoir mis son espoir dans l’éphémère révolution de 1868, le prolétariat catalan finit par désespérer de tout pouvoir. Il adopte un anarcho-syndicalisme « défini par l’apolitisme et les idéaux libertaires » : monarchique ou républicain, l’État ne peut être que source d’oppression.

On constate une même réticence à célébrer le principal titre de gloire de Barcelone : l’extension planifiée de la ville à la fin XIXe siècle et au début du XXe. Le musée reconnaît l’ambition de ce projet, sans égal en Europe, ainsi que le génie d’architectes comme Antoni Gaudi, Josep Puig i Cadafalch ou Enric Sagnier.

Méchante bourgeoisie catalane

Il concède que des services ont été mis en place : eau courante, éclairage des rues, tramways, brigades de pompiers et que « des améliorations similaires se sont produites dans les autres villes de Catalogne ».

Mais son récit est ponctué de bémols. Le plan d’élargissement a été détourné par les spéculateurs et des édiles véreux. Même trahison concernant la construction des égouts : « Les conseils municipaux, tenus par de petits tyrans, n’ont pas pleinement appliqué le projet d’origine. »

Le visiteur conclut que l’expansion n’a profité qu’à la bourgeoisie. Ce bilan rappelle la question posée par John Cleese dans La vie de Brian sur l’empire romain, qu’on pourrait reformuler ainsi : à part les transports, les logements, le gaz, l’eau, les pompiers et les égouts, qu’est-ce que les petits tyrans des villes catalanes ont fait pour elles ?

Tension entre nationalisme et socialisme

Une telle ambivalence souligne la tension entre nationalisme et socialisme.  L’oppresseur ultime est-il tout pouvoir madrilène, ou un ennemi de classe qui est souvent un concitoyen ? Le musée fustige tour à tour l’un et l’autre, mais il doit en fin de compte choisir son camp. C’est ce qu’il fait, à mots couverts, dans son bref compte-rendu de la Guerre d’Espagne.

La Catalogne fut la dernière province à tomber aux mains des franquistes, en 1939.  Mais les combats de rue les plus âpres y opposèrent, au sein du camp républicain, les anarchistes et dissidents marxistes du POUM d’une part, et les autorités fédérales et catalanes, appuyées par l’URSS, de l’autre. Cette guerre civile dans la guerre civile, racontée par George Orwell dans Hommage à la Catalogne, se solda en 1937 par l’écrasement des premiers par les seconds.

La terreur évoquée par élision

Le musée évoque l’événement en une phrase : « Des différences d’opinion (discrepancias) sont apparues et la confrontation de mai 1937 laissa les forces républicaines marginalisées. » La terreur, les arrestations en masse de gauchistes accusés d’êtres des agents fascistes, et la liquidation de leurs leaders par le NKVD réduites à des divergences… Ah qu’en terme galant ces choses-là sont mises !

Ce présentoir est à rapprocher d’un incident, qui n’est pas mentionné par le musée.  En 1982, une plaque à la mémoire du fondateur du POUM devait être inaugurée à Barcelone, à l’endroit où il fut arrêté avant d’être torturé et exécuté.

Elle devait porter l’inscription : « Ici, le 16 juin 1937, ses compagnons virent pour la dernière fois Andreu Nin (…) victime du stalinisme. »  Les spectateurs furent consternés de voir qu’elle avait été modifiée, Nin devenant une víctima de la incomprensió. Le texte original fut rétabli un an plus tard. Celui du musée demeure.

La fable antifasciste

Si la Catalogne officielle répugne à reconnaître la substance du livre le plus célèbre écrit sur ce pays, c’est qu’il s’écarte de la « fable antifasciste » dénoncée par Orwell. Le mythe d’une entente profonde entre nationalisme catalan et anticapitalisme a la vie dure. Entretenu par les autorités culturelles depuis longtemps, il tente aujourd’hui une percée politique avec le référendum. Ce mythe est tout aussi utile, et tout aussi douteux, qu’il l’était dans les années 1930.