Catalogne : mythes national et socialiste

Le mythe d’une entente profonde entre nationalisme catalan et anticapitalisme a la vie dure. Entretenu par les autorités culturelles depuis longtemps, il tente aujourd’hui une percée politique avec le référendum.

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Catalogne : mythes national et socialiste

Les points de vue exprimés dans les articles d’opinion sont strictement ceux de l'auteur et ne reflètent pas forcément ceux de la rédaction.
Publié le 26 septembre 2017
- A +

Par Henri Astier.

Alors que la Catalogne s’apprête à tenir un référendum jugé illégal par Madrid, un indépendantisme festif règne dans les rues de Barcelone.  Mais ceux qui souhaitent se pénétrer de l’esprit officiel de rébellion au-delà des slogans et des concerts peuvent le faire au Musée d’Histoire de la Catalogne, près du vieux-port.

Deux grands thèmes s’en dégagent. Le premier est le nationalisme : à chaque détour, dans chaque salle, l’identité catalane est célébrée. Loin de moi l’idée de critiquer ce patriotisme : on peut saluer un musée occidental qui ne donne pas dans l’autoflagellation. Et les Catalans ont des raisons d’être fiers. Comme le musée le montre abondamment, leur région a toujours été la partie la plus développée de la péninsule ibérique.

L’apogée médiévale de la Catalogne

C’est là que les Romains installèrent QG en Hispanie. Sous les Wisigoths, puis les Maures, la province continue d’affirmer sa prééminence et sa différence. Elle reste chrétienne et conserve le droit romain. Ayant chassé les califes musulmans bien avant les autres provinces, la Catalogne atteint son apogée au Moyen-Âge.

Riche, indépendante, elle étend sa puissance de Perpignan à la Sicile. Mais aux yeux des historiens du musée, la période est loin de constituer un âge d’or. On touche ici le second thème : la défense des opprimés. Le système féodal mis en place par les comtes de Barcelone est sévèrement condamné : « Au cours du XIe siècle, les seigneurs féodaux (…) imposèrent de nouvelles corvées et services aux paysans. »

L’histoire de la Catalogne au cours du millénaire qui suit est présentée sous l’angle d’une double lutte, nationale et sociale. Le peuple catalan combat à la fois un pouvoir extérieur despotique et les potentats locaux.

Perfidie française

Après l’union des couronnes de Castille et d’Aragon, la province est marginalisée par la monarchie absolue. Lors des guerres napoléoniennes, la France cherche à exploiter ses griefs en lui accordant l’autonomie, avant de l’annexer. Les Catalans ne se trompent pas sur la perfidie française, assure le musée, même si les manœuvres de Napoléon ont recueilli « l’approbation d’une partie de la bourgeoisie ».

C’est au XIXe siècle que les deux thèmes – nationalisme et socialisme – se conjuguent avec le plus d’ambiguïté. L’industrialisation est présentée à la fois comme une réussite et comme un fléau pour la province. Le patriote qui gît dans le muséographe vante l’essor de la sidérurgie, de l’industrie textile, des chantiers navals, « et la révolution des transports (qui) a stimulé la fabrication locale de machines à vapeur ».

Socialisme catalan

En même temps, le socialiste en lui déplore le coût humain de ce développement. « Le prolétariat vit dans des conditions très dures : longues journées de travail, bas salaires, précarité de l’emploi, manque total de protection sociale pour les personnes âgées, les malades et les chômeurs. »

De nombreux panneaux sont consacrés au militantisme ouvrier. Après avoir mis son espoir dans l’éphémère révolution de 1868, le prolétariat catalan finit par désespérer de tout pouvoir. Il adopte un anarcho-syndicalisme « défini par l’apolitisme et les idéaux libertaires » : monarchique ou républicain, l’État ne peut être que source d’oppression.

On constate une même réticence à célébrer le principal titre de gloire de Barcelone : l’extension planifiée de la ville à la fin XIXe siècle et au début du XXe. Le musée reconnaît l’ambition de ce projet, sans égal en Europe, ainsi que le génie d’architectes comme Antoni Gaudi, Josep Puig i Cadafalch ou Enric Sagnier.

Méchante bourgeoisie catalane

Il concède que des services ont été mis en place : eau courante, éclairage des rues, tramways, brigades de pompiers et que « des améliorations similaires se sont produites dans les autres villes de Catalogne ».

Mais son récit est ponctué de bémols. Le plan d’élargissement a été détourné par les spéculateurs et des édiles véreux. Même trahison concernant la construction des égouts : « Les conseils municipaux, tenus par de petits tyrans, n’ont pas pleinement appliqué le projet d’origine. »

Le visiteur conclut que l’expansion n’a profité qu’à la bourgeoisie. Ce bilan rappelle la question posée par John Cleese dans La vie de Brian sur l’empire romain, qu’on pourrait reformuler ainsi : à part les transports, les logements, le gaz, l’eau, les pompiers et les égouts, qu’est-ce que les petits tyrans des villes catalanes ont fait pour elles ?

Tension entre nationalisme et socialisme

Une telle ambivalence souligne la tension entre nationalisme et socialisme.  L’oppresseur ultime est-il tout pouvoir madrilène, ou un ennemi de classe qui est souvent un concitoyen ? Le musée fustige tour à tour l’un et l’autre, mais il doit en fin de compte choisir son camp. C’est ce qu’il fait, à mots couverts, dans son bref compte-rendu de la Guerre d’Espagne.

La Catalogne fut la dernière province à tomber aux mains des franquistes, en 1939.  Mais les combats de rue les plus âpres y opposèrent, au sein du camp républicain, les anarchistes et dissidents marxistes du POUM d’une part, et les autorités fédérales et catalanes, appuyées par l’URSS, de l’autre. Cette guerre civile dans la guerre civile, racontée par George Orwell dans Hommage à la Catalogne, se solda en 1937 par l’écrasement des premiers par les seconds.

La terreur évoquée par élision

Le musée évoque l’événement en une phrase : « Des différences d’opinion (discrepancias) sont apparues et la confrontation de mai 1937 laissa les forces républicaines marginalisées. » La terreur, les arrestations en masse de gauchistes accusés d’êtres des agents fascistes, et la liquidation de leurs leaders par le NKVD réduites à des divergences… Ah qu’en terme galant ces choses-là sont mises !

Ce présentoir est à rapprocher d’un incident, qui n’est pas mentionné par le musée.  En 1982, une plaque à la mémoire du fondateur du POUM devait être inaugurée à Barcelone, à l’endroit où il fut arrêté avant d’être torturé et exécuté.

Elle devait porter l’inscription : « Ici, le 16 juin 1937, ses compagnons virent pour la dernière fois Andreu Nin (…) victime du stalinisme. »  Les spectateurs furent consternés de voir qu’elle avait été modifiée, Nin devenant une víctima de la incomprensió. Le texte original fut rétabli un an plus tard. Celui du musée demeure.

La fable antifasciste

Si la Catalogne officielle répugne à reconnaître la substance du livre le plus célèbre écrit sur ce pays, c’est qu’il s’écarte de la « fable antifasciste » dénoncée par Orwell. Le mythe d’une entente profonde entre nationalisme catalan et anticapitalisme a la vie dure. Entretenu par les autorités culturelles depuis longtemps, il tente aujourd’hui une percée politique avec le référendum. Ce mythe est tout aussi utile, et tout aussi douteux, qu’il l’était dans les années 1930.

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  • on remarquera qu’au pays basque espagnol qui a une tradition de résistance au pouvoir madrilène encore supérieur (y compris armée avec l’ETA) la question de l’indépendance ne se pose pas, mais les modalités de l’autonomie sont en discussion perpétuelle. sachant que les Régions espagnoles ont un contrôle y compris régalien dans de multiples domaines (Education, Police, Economie, Collecte fiscale …) on doit penser que l’indépendantisme est plus idéologique que pragmatique …
    Par exemple la langue officielle est le catalan mais allez dans les rues de Barcelone (idem à Bilbao) tout le monde parle castillan (espagnol)

    • FAUX Au pays basque notamment à Bilbao dans la rue on parle castilllan . Hier encore dans un avion j’ai rencontré deux jeunes de San Sébastien qui parlaient entrée en castillan
      À Barcelone cela fait longtemps que les gens s’expriment en catalan qui représentent 6 millions de personne au point de vue mondial

  • Intéressant article! C’est triste pour l’Espagne et « politically incorrect » de l’affirmer, mais la victoire et la dictature de Franco ont été des moindres maux, y compris et peut être surtout pour la Catalogne. Et pour nous aussi: imaginez un instant un pouvoir stalinien sur notre flanc sud, en pleine guerre froide (dans le dos)! La France a hélas récupéré son lot de gauchistes espagnols, dont les descendants marquent encore de leur empreinte le débat politique dans notre pays.

    • A bsolument, si les républicains avaient vaincu Franco , la guerre civile aurait continué entre les anarchistes et les communistes. Les anarchistes ( pas d’ état) detestaient les communistes ( tout est controlé par l’ état) et vice versa.

      • @ Bernard
        Vous ne changerez pas l’histoire ni celle de la guerre de 1936!

        Et laissez bien les Espagnols faire le tri entre avantages et inconvénients de F.Franco qui reste, jusqu’à présent,n un dictateur!

      • Les répubicains espagnols n’étaient qu’une bande d’extrémistes voulant créer une dictature du prolétariat. Les pères fondateurs de la seconde république (qui a été créé par des gens de centre et de droite modérée, par des libéraux) ont rejoint le camp national lors de la guerre civile (c’est le terme exact ce n’est pas nationalistes) qui allait du centre à l’extrême droite.
        Les « républicains » ont par leur sectarisme et fanatisme mis fin à la démocratie espagnole ce qui a obligé l’armée et leurs opposants à réagir c’est normal ils allaient pas se laisser gentilement massacrer.
        Le plus drôle c’est que l’une des raisons qui a conduit le camp national à sa perte c’est leur sectarisme. Ils étaient tellement sectaires (et idiots) qu’ils s’entre tuaient entre eux au lieu d’être unis.
        La dictature de Franco était un moindre mal.
        Il y avait aussi des conflits entre staliniens et non staliniens. Il faut savoir par exemple que le camp des staliniens n’était pas seulement composé des communistes mais aussi des socialistes (le PSOE était un parti stalinien)

      • Pour Franco, lisez ceci: LA GUERRE D´ESPAGNE – L´HISTOIRE FACE À LA CONFUSION MÉMORIELLE de Stanley Payne (les livres de cet historien ont été interdits sous l’espagne franquiste donc on ne peut pas l’accuser de sympathie franquiste). autre livre à lire: Ma guerre d’Espagne : Brigades internationales : la fin d’un mythe de Jean-Jacques Marie (Postface), Sygmund Stein (Auteur), Marina Alexeeva-Antipov.
        ansi que Le Temps de Franco de Michel Del Castillo
        plusieurs historiens intéressants sur franco: Brian Crozier, Antony Beevor , Bartolomé Bennassar, Gerald Brenan, Philippe Nourry

      • La république espagnole est une création de la droite modérée et non pas de la gauche. Il est intéressant de voir que les créateurs de cette république viennent de la droite classique (Alcalá-Zamora et Maura, qui unirent les républicains et les poussèrent à prendre le pouvoir en 1931). Quand aux élections de 1936, jamais aucun chiffre officiel n’a été publié (ce qui est très suspect avouez le). Encore aujourd’hui les résultats de ces élections ne sont que des estimations qui peuvent varier d’un million de votes. Généralement, on estime que la gauche gagna plus de sièges, mais que le centre et la droite recueilli plus de voix. Les principaux intellectuels fondateurs de la république (José Ortega y Gasset, Ramón Pérez de Ayala, Gregorio Marañón y Posadillo,…) ont rallié Franco et non pas le Front populaire alors qu’ils étaient de fervents démocrates et des libéraux. Il ne faut pas oublié que la droite modérée et les centristes ont eux aussi rallié le camp national. Les radicaux (parti rempli de francs macons) a soutenu le camp national (rien d’étonnant quand on sait qu’ils ont été massacrés par les gentils républicains). Même chose pour les démocrates chrétiens. Pour comprendre à quel point le front populaire était composé de fanatiques antidémocrates (y compris les socialistes). Il suffit juste de lire leurs discours où ils disaient clairement qu’ils voulaient faire la révolution et imposer un état socialiste. Il faut aussi regarder leur programme.

        A lire: http://chacun-pour-soi.blogspot.be/2006/07/le-muse-des-horreurs-de-la-gauche_17.html

  • un référendum jugé illégal par Madrid

    Plus précisément, un référendum jugé illégal par le tribunal constitutionnel espagnol, qui est indépendant du gouvernement.

    • Le droit international est supérieur à la constitution espagnole (droit inaliénable et unilatéral d’autodétermination des peuples).
      En ignorant sciemment cela, la cour constitutionnelle espagnole se met en dehors de la légalité et n’a donc plus aucune légitimité.

      • On peut donc dire que ce jugement est une commande politique de Madrid.

        • @ dex
          Non, il y a des pays où la justice est encore indépendante du pouvoir, selon la séparation de ceux-ci: si, si! Je vous l’assure!
          Le monde n’est pas la France! Heureusement!

      • Vous racontez n’importe quoi.
        « Le droit international est supérieur à la constitution espagnole » Je ne suis pas spécialiste du droit espagnol alors je ne le sais pas (mais vous non plus manifestement). Cela dépent des pays. Si certains pays reconnaissent le droit international comme supérieur à leur constitution c’est loin d’être le cas de tous les pays. Il y a beaucoup de pays qui disent que leur constitution est supérieur au droit international.

        « droit inaliénable et unilatéral d’autodétermination des peuples » Il y a un droit inaliénable d’autodétermination des peuples mais il n’est pas unilatéral. Vous racontez n’importe quoi.
        Il faut respecter des conditions très strictes pour le droit d’autodétermination et cela ne se fait pas de manière unilatérale.
        C’est ce qui s’est passé avec le Kosovo qui a pris son indépendance de manière unilatérale. C’est pour cela que cette indépendance est très controversée car on a donné une nouvelle interprétation au droit inaliénable de l’autodétermination des peuples. Juridiquement, cette indépendance est très contestable. Mais s’il a été reconnu que le Kosovo pouvait déclarer son indépendance de manière unilatérale, il a été précisé que cela ne pouvait se faire qu’en raison d’une oppression insoutenable. Ce n’est pas le cas de la catalogne qui ne subit pas une oppression insoutenable.
        Le jour où l’Espagne bombardera les populations civiles en Catologne et commencera à envoyer tuer des civils là on pourra considérer que la Catalogne subit une oppression insoutenable.
        En attendant, vous dites n’importe quoi. La Cour constitutionnelle espagnole ne se mets pas en dehors de la légalité. Aucun juriste sérieux ne prétends cela.

  • La plus grosse erreur du puvoir central a été de laisser l’ éducation aux mains des catalans. Les 2/3 des enseignants étant des séparatistes d’ extrême gauche, imaginez l’ endoctrinement de la jeunesse.

    • @ Bernard
      Ce n’est pas du tout une erreur l’organisation de l’enseignement est régionalisé (pas « jacobin »), d’une part, et il est très souvent « privé ».

      Le système des années d’études reste national, ce qui permet de donner un diplôme national certifié par l’état et l’entrée à l’université de ceux qui ont accompli avec fruit le parcours complets des années.

    • Tout à fait d’accord avec la falsification de l’histoire, voire de la géographie
      Récemment une amie madrilène me disait on enseigne aux enfants que l ‘Ebre est un fleuve qui vient d’un pays étranger dans notre pays la Catalogne
      Avec quel passeport voyagent les catalans ?

  • mythes nationaux ou mythe national , sinon bon article

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