Le poids de l’État, frein à la culture du don

Les Français aiment la solidarité, mais quand on en vient à évaluer leur culture du don, les chiffres parlent d’eux-mêmes : ils sont à la traîne dans les classements internationaux. Et si la place de l’Etat n’était pas sans rapport à l’absence de générosité ?

Par Nathalie MP.

Derrière un projet comme celui de l’école La Cordée, initiative éducative entièrement privée dont j’ai parlé dernièrement, se profile très rapidement la question cruciale du financement. Au-delà des cotisations et des frais de scolarité qui entrent éventuellement dans les ressources des associations, l’essentiel – 90 % dans le cas de La Cordée – repose sur les dons.

On comprend le vertige qui peut saisir un responsable d’association, notamment quand il a charge d’âmes, lorsqu’il réalise que tout son projet dépend de la bonne volonté des particuliers et des entreprises.

Contrairement à l’État, il n’a aucun moyen d’obliger quiconque à s’y intéresser, d’où la tentation permanente d’en passer par l’État et ses prélèvements obligatoires pour tenter de stabiliser et pérenniser les ressources.

Des Français généreux mais…

Il se trouve que le 3 octobre dernier, l’institut de sondage Kantar Public a publié son baromètre annuel de la générosité des Français sous le titre beaucoup repris par la presse, surtout la première partie : « Des Français toujours plus généreux mais dont le nombre stagne ».

Il ressort de cette enquête que 46 % des Français font un don au moins une fois par an, que les donateurs ne rajeunissent pas et que l’augmentation des sommes recueillies en 2016 résulte comme en 2015 et 2014 de l’augmentation du don moyen (+ 2,5 %), lequel est de 64 € par chèque, 103 € en ligne et 13 € lorsqu’il s’agit d’un prélèvement mensuel.

Dans leur choix d’association, les donateurs privilégient l’efficacité des actions de l’institution considérée, la nature de la cause soutenue et la transparence financière. Les trois causes préférées sont – par ordre décroissant d’intérêt – l’aide à l’enfance, la lutte contre la pauvreté et la recherche médicale. Enfin, l’incitation fiscale (réduction d’impôt de 66 % ou 75 % du don) n’est pas la raison pour laquelle ils donnent, mais elle intervient pour décider du montant.

Le mécénat gagne du terrain

Du côté des entreprises, une enquête de l’institut CSA portant sur 2015 montre que le mécénat gagne du terrain pour concerner 170 000 entreprises soit 14 % d’entre elles contre 12 % en 2013. Parmi ces mécènes, 72 % sont des TPE. Les sommes engagées sont passées à 3,5 milliards d’euros après 2,8 milliards en 2013, et 79 % des entreprises mécènes indiquent qu’elles comptent maintenir voire augmenter leur participation.

En montant, les secteurs préférés des entreprises sont le social et le culturel, mais en nombre d’entreprises, le sport domine. Dans l’ensemble, les entreprises tendent à privilégier les initiatives locales qui permettent d’impliquer leurs salariés.

Si la fiscalité n’est pas la motivation première, elle est cependant très attractive (réduction d’impôt de 60 % dans la limite de 0,5 % du chiffre d’affaires) et pourrait expliquer l’engouement récent observé. Selon La Tribune, la France est le premier pays pour le mécénat rapporté au PIB (0,17 %), suivie de loin par les États-Unis (0,10 %).

Sponsoring devant mécénat

Cette comparaison flatteuse est cependant à moduler : dans la plupart des pays développés, le sponsoring supplante largement le mécénat, la différence entre ces deux formes de soutien venant de ce que le mécénat ne se préoccupe que d’intérêt général tandis que le sponsoring permet à l’entreprise de faire sa promotion commerciale.

Une autre étude récente de Kantar Public (juin 2017) montre que 72 % des Français sont extrêmement favorables au mécénat d’entreprise comme complément des actions de l’État pour des projets d’intérêt général. C’est une bonne nouvelle, car dans certains rangs furieusement étatistes, le mécénat, pratiqué par ces affameurs du peuple que sont les entreprises, est considéré comme de la basse « charité » des riches envers les pauvres, alors que seule la redistribution autoritaire de l’Etat peut prétendre au noble titre de « solidarité ».

67e rang mondial pour la France

Et c’est très gentil à eux (à nous, les Français) car lorsqu’on se livre à des comparaisons internationales sur la culture du don et la générosité des populations, la France n’est plus en aussi bonne posture qu’on pourrait le croire.

Le mois dernier, la Charities Aid Foundation, organisme britannique qui a pour objectif de promouvoir les actions diversifiées de la société civile, a sorti son 8ème baromètre sur la générosité dans le monde, le World Giving Index 2017. L’analyse a porté sur 139 pays selon 3 critères : aide à une personne inconnue, dons d’argent à une association et activité bénévole. Pour le second critère, il n’est pas question de montants donnés, mais du nombre de personnes qui font des dons, car il s’agit de mettre en évidence la culture du don.

Sur l’ensemble de l’enquête (page 35, colonne orange), la France arrive au 67ème rang tandis que la Nouvelle-Zélande est en 4, les États-Unis en 5, l’Australie en 6, le Canada en 7, l’Irlande en 8, les Pays-Bas en 10, le Royaume-Uni en 11 et l’Allemagne en 19. Seules l’Espagne (rang 71) et l’Italie (rang 84) font pire. Notons que la Birmanie est en tête, et ce depuis plusieurs années, en raison d’une performance exceptionnelle dans la catégorie dons. Il est en effet de tradition dans ce pays bouddhiste de faire des dons, petits mais réguliers, aux personnes qui vivent dans les monastères.

Pas vraiment de culture du don en France

Cependant, le premier critère sur l’aide apportée à une personne inconnue ne paraît pas pertinent lorsqu’on s’interroge sur les financements d’une association, aussi est-il préférable de regarder les résultats spécifiques concernant les dons (page 40).

Sur ce critère, la France se hisse au 56ème rang, mais dans ce cas, elle se fait dépasser par l’Espagne (rang 43) et l’Italie (rang 54). Parmi les pays auxquels il est logique de se comparer, on trouve la Nouvelle-Zélande, les Pays-Bas et le Royaume-Uni aux rangs 6, 7 et 8, les États-Unis en 13 et l’Allemagne en 14.

Selon ce classement, il est difficile de parler d’une culture du don en France. Même en supposant des imprécisions liées à la difficulté d’étalonner les pays correctement dans ce genre de vaste enquête mondiale, ce n’est pas parce que la France parviendrait éventuellement au rang 40 ou même 30 que sa situation serait fondamentalement meilleure par rapport à ses voisins comparables, l’Allemagne et le Royaume-Uni par exemple.

Le poids de l’État

Si l’on peut certainement attribuer le niveau de culture du don d’un pays à de multiples facteurs, on ne peut s’empêcher de penser que si la France se distingue haut la main de beaucoup d’autres pays développés, c’est bien dans le domaine du poids de l’État. On sait qu’elle est pratiquement championne du monde tant du point de vue des dépenses publiques (57 % du PIB) que de celui des prélèvements obligatoires pour financer ces dépenses (45 % du PIB).

De là à penser que cette emprise colossale sur les ressources du pays assèche considérablement les possibilités de dons, pourtant favorisés fiscalement, il n’y a qu’un pas. Qui n’a jamais entendu des remarques du style : « Avec tout ce que je paie comme impôts, je ne vais pas encore donner à ceci ou cela » ?

Mais il y a pire. Même jugé très inefficace, comme le prouvent mille initiatives privées pour répondre à des besoins qu’il n’arrive pas à satisfaire correctement, l’école La Cordée étant un bon exemple, l’État reste pour les Français l’acteur incontournable du développement économique, de la justice sociale et du progrès du pays.

Dans l’imagerie nationale, malgré ses manques plus que criants, il continue à être le garant incontournable du bien commun à tel point que tout projet privé novateur, même initié pour répondre aux carences de l’État, ne voit pas de plus belle consécration de réussite que celle de recevoir finalement son soutien financier bienveillant et éclairé.

Hors de l’État, point de salut

Alors que je venais d’expliquer à un ami tout le travail que faisait l’association HackYourFuture pour apprendre aux réfugiés à coder, quelle ne fut pas ma surprise de l’entendre conclure (en substance) : « En effet, c’est vraiment intéressant, mais tu sais qu’ils pourraient certainement avoir une subvention de l’État. »

Hors de l’État, point de salut, nulle part, voilà ce que croit une belle majorité de Français, du haut en bas de l’échelle sociale, totalement domestiquée par le poids de notre histoire centralisatrice et l’infiltration aussi puissante qu’insidieuse des rouages de l’État dans pratiquement tous les domaines de notre vie.

La subvention en question sera naturellement financée par l’impôt, voire la dette, comme si on n’était pas déjà aux limites du soutenable en la matière. Or il y a pourtant quelque chose de fondamentalement différent entre l’impôt et le don. Le premier est obligatoire et sert à financer des actions sélectionnées unilatéralement par les gens au pouvoir selon une seule échelle de valeur, la leur.

L’impôt et le don

Dès lors, les contribuables n’ont plus aucune possibilité de choix. Au-delà des compétences régaliennes de l’État, en plus du tonneau des Danaïdes que représentent l’Éducation nationale ou la Sécurité sociale et en dépit des échecs répétés de l’État stratège, ils en sont à financer à contrecoeur – par exemple – telle exposition pompeuse d’art moderne qu’ils n’iront voir en aucun cas ou tel spectacle affligeant de bien-pensance qui leur paraît ennuyeux à mourir.

À l’inverse, le don restitue les citoyens dans leur liberté de choix et leur permet d’aller directement vers ce qui leur tient à coeur. Comme nous n’avons pas tous les mêmes goûts ni les mêmes priorités, il s’ensuit que des problèmes ou des situations d’une grande diversité trouveront par ce biais une multitude de réponses adaptées, et plus seulement une seule, imposée d’en haut par le pouvoir en place au mépris des aspirations différentes de citoyens différents.

Baisser la dépense publique et les impôts et voir les initiatives de la société civile prendre le relais en de multiples domaines n’est pas qu’une question de survie comptable et économique pour échapper à la faillite souveraine. C’est incontestablement une question de prospérité de long terme, mais c’est aussi une question de respect de la liberté des individus et de garantie de la pluralité des choix possibles au sein d’une société libre et responsable.

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