Alerte sur l’enseignement supérieur de gestion français

Business school Newcastle University by Patana Rattananavathong(CC BY-SA 2.0)

L’enseignement supérieur de gestion des entreprises est aujourd’hui en difficulté et court prochainement à sa perte si les pouvoirs publics n’en prennent pas conscience.

Par Michel Albouy.

L’enseignement supérieur de gestion des entreprises est aujourd’hui en difficulté et court prochainement à sa perte si les pouvoirs publics n’en prennent pas conscience. Tous les efforts qui ont été accomplis depuis la création de la Fondation nationale pour l’enseignement de la gestion des entreprises (Fnege) créée en 1968 par l’État français et le secteur privé dans le but de développer un véritable enseignement supérieur de gestion risquent d’être perdus.

Rappelons-nous : il y a seulement 50 ans, il n’existait pas véritablement de corps professoral de sciences de gestion en France. Certes, il y avait bien des écoles de commerce qui dispensaient des formations appliquées, mais elles faisaient essentiellement appel à des professionnels d’entreprises et quelques professeurs de droit et d’économie des facultés. Personne pour faire des manuels de gestion, personne pour rédiger des études de cas, pas de revues académique dans cette discipline qui était à inventer.

C’est avec la création de la Fnege et son programme phare de formation aux États-Unis d’enseignants de gestion que la dynamique s’est enclenchée. Ce programme d’envoi de jeunes boursiers aux États-Unis a permis de former le socle des enseignants-chercheurs en gestion qui manquait tant à la France. À leur retour, les boursiers de la Fnege – souvent titulaires d’un doctorat américain (Ph.D) – ont intégré les universités (parfois difficilement) et les grandes écoles de commerce qui n’avaient à cette époque qu’un seul programme : le diplôme de l’école.

Ce n’est seulement qu’en 1976 – il y a un peu plus de 40 ans seulement –  que l’Université française a créé l’agrégation des sciences de gestion pour le recrutement de professeurs des universités dans cette discipline. Avant cela, il n’y avait pas de carrière pour les enseignants-chercheurs en gestion à l’université. Ils restaient maître de conférences, plus ou moins tolérés par les professeurs de sciences économiques qui eux-mêmes s’étaient libérés, peu d’années avant, des professeurs de droit.

Aujourd’hui, 50 ans après la création de la Fnege, on ne peut que se féliciter de cette réussite. Nos grandes écoles de management caracolent dans les classements du Financial Times et les Instituts d’administration des entreprises (IAE) permettent au plus grand nombre d’accéder à des formations professionnelles de haut niveau en gestion des entreprises (Master). Ajoutons au tableau, et cela dans la suite de Mai 1968, la création de l’université Paris-Dauphine qui doit sa réussite à son caractère de Grand établissement.

Pourtant cette réussite est aujourd’hui fragile et il ne faudrait pas croire que notre système d’enseignement supérieur en sciences de gestion connaîtra à coup sûr la même trajectoire de réussite dans le futur. En effet, plusieurs défis se dressent sur la route de nos écoles et universités.

Le premier défi est celui de la mondialisation des formations en management. Le deuxième défi est celui de leur vrai manque de moyens financiers pour faire face à cette concurrence. Face à ces défis, les deux systèmes de l’enseignement supérieur français de gestion n’ont pas les même atouts ni les même contraintes, mais ils restent très fragiles. Prenons-les successivement.

Les dilemmes des grandes écoles de commerce : le manque d’argent et la concurrence internationale

Tout d’abord les grandes écoles de management (qui se font aussi appeler business schools). Ces écoles, grâce à leur indépendance et leur liberté de fonctionnement, ont pu véritablement s’internationaliser depuis les années 2000 (c’est relativement récent). Elles ont noué des partenariats avec de très nombreuses universités étrangères (plus ou moins bonnes) et permettent à leurs étudiants d’aller aux quatre coins du monde. Elles ont aussi développé de nombreux programmes internationaux (MBA, MIB, MSc notamment) qui leur permettent de recruter de nombreux étudiants étrangers. Elles ont aussi recruté massivement des professeurs étrangers, ce qui ne va pas toujours sans poser de problèmes.

Malgré l’augmentation considérable du nombre de leurs diplômés elles continuent malgré tout à les intégrer au monde du travail malgré la concurrence nationale des IAE. Jusqu’à présent, leurs places dans les classements internationaux (ranking) et notamment ceux du célèbre Financial Times étaient exceptionnelles. Par exemple, HEC Paris a été pendant de très nombreuses années classée n°1 par le Financial Times (FT) devant la célèbre London School of Business.

Nombreuses sont nos grandes écoles de commerce à figurer dans le top 20 du FT. Mais aujourd’hui, et devant la concurrence mondiale, elles commencent à reculer. Légèrement pour le moment, mais cela risque de s’aggraver comme le souligne l’ancien directeur général d’HEC Bernard Ramanantsoa (cf. Xerfi Canal, 18/09/2017) qui pointe le décrochage récent de nos écoles de management.

Le tableau ci-dessous montre la perte de compétitivité de nos grandes écoles de management selon le classement des masters du FT. Comme on peut le constater, toutes (sauf HEC Paris) perdent des places. Et cela au profit de nouveaux entrants sur le marché de la formation en gestion des entreprises.

Financial Times

Aujourd’hui la scolarité d’un élève de programme « grande école de commerce » tourne autour de 35 000 euros pour les trois années d’études. À ce montant il faut bien évidemment ajouter les frais d’hébergement et de transport, soit 6 000 euros/an au bas mot. Au total cela fait donc au minimum pour un diplôme d‘école de commerce 53 000 euros hors frais de bouche.

C’est cher payé pour un diplôme, qui, sauf pour les trois plus grandes (HEC, ESSEC, ESCP), ne fera pas une grosse différence avec de bons Master d’IAE (qu’on peut trouver à côté de chez soi).

La comparaison – souvent évoquée par les directeurs des business schools françaises – avec les tarifs pratiqués avec les grandes universités américaines n’a pas grand sens. Outre le fait que ces grandes universités américaines offrent un tout autre environnement, les parents américains sont très loin de supporter les prélèvements fiscaux de nos compatriotes qui payent également avec leurs impôts pour le fonctionnement des universités.

De plus, même les universités publiques américaines sont payantes, contrairement aux universités françaises. Il n’existe donc pas aux États-Unis l’équivalent des IAE qui sont « quasiment gratuits » pour des formations en gestion. L’arbitrage est donc différent. Et cela sans compter avec l’existence d’une université publique comme Dauphine qui revendique également, et à juste titre, l’excellence en recherche comme en formation.

Pour jouer dans la cour des grands – c’est-à-dire des Business schools internationales du top 30 – nos grandes écoles de commerce ont dû recruter à grand frais des enseignants-chercheurs internationaux (disons plutôt des chercheurs tant leur implication pédagogique reste faible) pour progresser dans les fameux rankings. Face à l’explosion de leurs coûts de fonctionnement, elles ont fondamentalement joué sur deux leviers : la hausse des frais de scolarité et l’augmentation du nombre d’étudiants. La hausse des frais de scolarité a atteint aujourd’hui un plafond.

Difficile de penser que dans les dix prochaines années, les augmentations enregistrées à ce jour pourront se perpétuer, surtout dans un environnement économique à inflation quasi nulle. On arrive ainsi à un palier et les marges de manœuvre sont très limitées sinon inexistantes dans ce domaine.

En effet, et contrairement à ce que d’aucuns croient, ce n’est pas en faisant de la formation continue ou du conseil auprès des entreprises que ces écoles pourront équilibrer leurs budget qui est en fait financé souvent à plus de 85%, voire 90%, par les étudiants ; les chambres de commerce s’étant retirées. Les étudiants se retrouvent donc à financer la recherche de professeurs qui pourront aller ailleurs au grès du Mercato international des professeurs de gestion.

De plus, vu la charge d’enseignement relativement faible de ces super stars de la recherche, ils ont peu de chances de les avoir comme enseignant. Quant à l’augmentation des effectifs étudiants, on a également atteint un niveau qu’il sera difficile de repousser, sauf à perdre ce qui fait l’essence même d’une école : des promotions à taille humaine.

Dans ces conditions comment continuer à recruter davantage d’enseignants-chercheurs capables de publier dans des revues de premier rang ? Comment rester dans la course mondialisée aux étoiles CNRS (référence au classement de la section 37 économie-gestion du CNRS) ? Admettre qu’on n’est plus qu’une « teaching institution » ?

Mais dans ces conditions comment continuer à recruter des étudiants internationaux pour des masters (MSc) à 30 000 euros ? L’équation semble sans solution. Et c’est bien là le drame des grandes écoles françaises de gestion qui ne peuvent compter sur aucune aide de l’État alors qu’elles contribuent à la compétitivité des entreprises françaises.

Les dilemmes des formations universitaires : les contraintes de  l’université et le manque de liberté

Sauf à de rares exceptions près, comme l’université Paris-Dauphine, l’enseignement des sciences de gestion à l’université se trouve essentiellement dans les IAE. Ces derniers réunis dans un réseau national, se présentent depuis 2014 comme des écoles universitaires de management. Le réseau compte 32 instituts et environ 45 000 étudiants. Ils proposent plus de 30 parcours de la licence au doctorat en sciences de gestion. Leur présence sur le territoire est incontestablement une réussite au niveau franco-français.

Cette forte présence, s’il elle est un atout, constitue également une faiblesse : quelle différentiation ? Au niveau international, le paysage est plus contrasté. Globalement leur internationalisation est relativement modeste et leur reconnaissance internationale faible.

Par exemple, à part l’IAE d’Aix-en-Provence (le premier IAE créé en 1955), aucun n’est titulaire de l’accréditation internationale EQUIS, alors que les grandes écoles de commerce (top 10) le sont toutes. Elles ont souvent aussi les trois couronnes internationales (AACSB, AMBA, EQUIS). Bien sûr, l’Université Dauphine possède le label EQUIS mais elle est bien la seule université française dans ce cas.

Bien sûr les IAE, étant des composantes d’universités, bénéficient des avantages et des inconvénients de cette situation. Par exemple, ils n’ont pas à payer leurs professeurs contrairement aux grandes écoles car ce sont des fonctionnaires d’État. Ils ne payent pas également leurs personnels administratifs (sauf à la marge).

En échange ils n’ont aucune autonomie de gestion. Ils ne peuvent faire payer leurs étudiants (même étrangers), ils ne peuvent pas vraiment les sélectionner (comme les écoles) à travers des concours nationaux et surtout ils ne peuvent que très difficilement recruter des professeurs étrangers du fait des procédures spécifiques d’accès aux corps des professeurs d’universités.

Bref, et ce n’est pas leur faire injure, leurs marges de manœuvre sont des plus réduites. Pas de quoi partir à la conquête du monde, sauf exception locale. Et pour quoi faire puisque dans tous les cas cela ne ferait que consommer des ressources contraintes allouées par l’État sans véritablement mettre en face des recettes nouvelles (absence de frais de scolarité). Or, sans internationalisation ces instituts ne pourront que s’étioler ou au mieux ne servir que leur territoire de proximité.

Par ailleurs, alors que pour exister au niveau international il faut absolument publier dans des revues internationales de premier rang, la composition très franco-française des corps enseignants des IAE rend difficile cette mutation. Il y a donc de fortes chances qu’à moyen terme ces instituts ne deviennent que des « teaching institutions » pour reprendre le vocabulaire de l’AACSB (association américaine d’accréditation pour l’enseignement du management).

Alors que les IAE semblent bénéficier du confort protecteur des universités publiques, ils ne peuvent pas vraiment s’épanouir comme n’importe quelle business school américaine qui, même si elle appartient à un campus, bénéficie d’une véritable autonomie de gestion (sélection des étudiants, frais de scolarité, procédures de recrutement du corps enseignant, etc.).

Ajoutons à cela qu’avec leur intégration (pour ne pas dire absorption) de plus en plus forte au sein des universités (éventuellement fusionnées), ces instituts ont perdu les quelques petites marges de manœuvre qu’ils avaient dans les années 1980 avec la formation continue.

Enfin, le statut de la fonction publique pour des enseignants-chercheurs internationaux en management de bon niveau n’a rien d’attractif. Dans ces conditions avec ce maillage de contraintes, on peut vraiment s’interroger sur la future trajectoire de développement de ces instituts.

Et pourtant l’enseignement supérieur de gestion est indispensable pour la France

Le tableau que nous venons de dresser apparaîtra à certains comme volontairement noirci et excessif. Bien sûr, le système mis en place avec la création de la Fnege continue à fonctionner, et même bien. Mais pour combien de temps ? À notre avis – mais chacun peut avoir le sien – pour pas très longtemps. Les grandes écoles de commerce vont faire face assez rapidement à des révisions difficiles. Quant aux formations universitaires, IAE compris, elles vont avoir du mal à rester dans la compétition mondiale qui s’annonce féroce avec l’émergence de la Chine et de l’Inde dans les formations au management.

Les formations en gestion des entreprises sont indispensables à la compétitivité de nos entreprises qui ont besoin de cadres bien formés pour se lancer à la conquête des marchés étrangers. La réussite de nos grandes entreprises à l’international est là pour montrer l’apport décisif de ces formations qui savent allier pragmatisme, rigueur et international.

Il est donc urgent de prendre la mesure des difficultés que traverse notre système d’enseignement supérieur de gestion à l’heure actuelle, mais surtout pour les années futures. Il serait vraiment dommage que le sursaut fait au moment de la création de la Fnege il y a 50 ans se perde.

Alors que faire ? Nous avançons trois propositions :

  • Tout d’abord il faut que l’État mais également les entreprises privées et publiques injectent davantage d’argent dans nos écoles et universités. À eux de voir comment, mais il est clair que les écoles ne pourront pas continuer à demander à leurs professeurs et collaborateurs de toujours faire plus (d’étoiles CNRS et de cours) avec moins de ressources et à leurs étudiants de payer toujours plus avec des effectifs toujours plus nombreux. Globalement, et alors que l’insertion de leurs diplômés est remarquable, les sciences de gestion qui répondent aux besoins des entreprises sont sous-dotées, surtout si on les compare à d’autres disciplines comme par exemple les sciences économiques.
  • Deuxièmement, il faudrait que les IAE retrouvent de véritables marges de manœuvres compte tenu des spécificités de l’enseignement supérieur de gestion. On ne pourra pas développer des instituts compétitifs dans cette discipline exposée à la concurrence mondiale avec des statuts universitaires qui empêchent toute initiative.
  • Enfin, et c’est ma troisième proposition : il faut que les écoles et les universités collaborent davantage, notamment sur la recherche et la formation doctorale car dans quelques années la recherche française en sciences de gestion sera devenue inaudible au niveau mondial. Ajoutons pour terminer que tout cela passe également par la capacité de nos programmes doctoraux en gestion d’attirer les meilleurs talents du monde (cf. notre étude pour la Fnege sur les programmes doctoraux de gestion en France à l’heure de la mondialisation, septembre 2017).

Une première version de cet article a été publiée dans The Conversation.