Levothyrox : les effets secondaires d’une économie suradministrée

Comprimés by Frédéric Bisson(CC BY 2.0)

Ce que la presse appelle le « scandale » du Levothyrox a été provoqué par la légèreté des agences publiques censées gérer le secteur du médicament.

Par Richard Guédon.

Ce que la presse appelle le « scandale » du Levothyrox a été provoqué par la légèreté des agences publiques censées gérer le secteur du médicament. Absence de concurrence et absence de communication sont seules responsables de la souffrance des patients.

L’affaire du Levothyrox n’en finit pas de défrayer la chronique. Pour comprendre ce qui se passe, il faut revenir aux origines du problème.

Thyroïde et hypothyroïdie

La thyroïde est une petite glande située dans le cou, qui produit des hormones indispensables au bon fonctionnement des métabolismes de nos cellules. Elles jouent notamment un rôle essentiel lors de la croissance. L’hypothyroïdie provient le plus souvent d’un dérèglement du système immunitaire qui se met à détruire les cellules de la glande thyroïde sans que l’on sache vraiment pourquoi. Les hormones ne sont plus produites en quantité suffisante et de nombreux métabolismes tournent au ralenti, ce qui entraîne des symptômes divers : fatigue, frilosité, prise de poids, un rythme cardiaque ralenti, peau sèche, troubles de la mémoire, dépression.

3 millions de malades, un traitement à vie

L’hypothyroïdie est une maladie commune, d’autant plus que l’on est une femme et d’autant plus que l’on prend de l’âge. On estime le nombre de patients hypothyroïdiens à plus de 3 millions en France. La majorité est atteinte de formes peu sévères qui ne menacent pas la vie à court terme mais donnent des symptômes gênants et, à long terme, augmentent les risques de maladies cardiaques.

Pour toutes ces raisons, après confirmation biologique que les hormones thyroïdiennes sont en quantité insuffisantes dans le sang, les patients reçoivent un traitement compensatoire, en l’occurrence le Levothyrox, qui devra être pris tout le reste de leur vie.

Un traitement délicat à équilibrer

Comme le montre le Résumé des Caractéristiques du Produit Levothyrox, rédigé en 2014, soit bien avant l’affaire, le traitement par hormone thyroïdienne est délicat à mettre en route. Il peut entraîner d’importants effets secondaires, son activité est susceptible d’être perturbée par d’autres médicaments et déséquilibrée par de nombreux évènements de la vie courante en particulier par les variations de l’alimentation.

Souvent, il faut tâtonner pour trouver le dosage avec lequel le patient se sent bien et ses hormones sont au bon niveau dans le sang. Quand l’équilibre est atteint, malade et médecin s’efforcent de le respecter.

L’intervention de l’Agence publique du médicament

C’est dans ce contexte qu’intervient l’ANSM, Agence Nationale de Sécurité du Médicament et des produits de santé. Constatant, sur la foi d’études et de plaintes de malades, que le produit actif se dégradait anormalement avec le temps dans le comprimé, l’Agence a enjoint le fabriquant, le Laboratoire Merck Biopharma, de modifier sa formule pour garantir une meilleure stabilité du  produit.

Le Laboratoire s’est exécuté, avec un résultat satisfaisant, en ne changeant rien au produit actif lui-même mais en remplaçant certains excipients : on appelle ainsi une substance autre que le principe actif destinée à conférer un goût ou une consistance au produit final.

Pas de profit pour le labo

Financièrement, pour le labo, ce n’était pas une bonne opération puisque le coût de revient du produit n’a pas changé, que le prix du nouveau Levothyrox n’est pas supérieur à l’ancien, et qu’il a lui  fallu investir en recherche et développement pour concevoir et réaliser cette transformation industrielle.

L’Agence, encore elle, a supervisé la lettre envoyée aux médecins pour les informer de ce changement de formule, et les nouvelles boites de Levothyrox ont été progressivement substituées aux anciennes dans les pharmacies.

Des effets secondaires inattendus

À l’arrivée de la nouvelle formule, certains malades ont immédiatement ressenti des effets indésirables divers, crampes, fatigue, maux de tête, perte de cheveux, irritabilité dont ils ne souffraient pas avec l’ancienne formule. Ces effets étaient inattendus puisque le produit actif n’avait pas changé et que la nouvelle formule était censée être de meilleure qualité. Ces symptômes indésirables ne menacent pas la vie des gens mais sont parfois très gênants.

Un monopole surprenant

Les patients comme leurs médecins étaient d’autant plus démunis que l’ancienne formule a été intégralement retirée du marché et que, ô surprise, il n’existe aucun générique ni aucun concurrent que l’on pourrait essayer à la place du Levothyrox.

Merck Biopharma dispose d’un monopole de fait sur ce secteur du marché, organisé par les autorités qui ont décidé de ne pas rémunérer les pharmaciens pour la délivrance des génériques de Levothyrox, contrairement à la règle en vigueur pour les autres génériques. Une telle absence de rémunération vaut condamnation pour le générique. Pour quelle raison ? Mystère ! Mystère qu’il serait intéressant d’éclaircir.

Des patients sans solution

Sans accès à l’ancien Levothyrox, sans alternative, sans information, les patients en difficulté, même s’ils sont très minoritaires, – on parle d’une dizaine de milliers sur 3 millions – n’avaient plus qu’à se plaindre sur les réseaux sociaux, dans la presse, dans la rue, devant la justice, jusqu’à déclencher un énorme brouhaha médiatique, renforcé par l’appétence des journalistes et du public pour les « scandales » pharmaceutiques, réels ou fantasmés.

La réaction de l’ANSM et celle de la ministre

Après avoir gardé la tête dans le sable plusieurs mois, l’ANSM a réagi de façon pour le moins inappropriée : négliger d’abord la réalité des symptômes éprouvés par les patients, puisque la nouvelle formule était censée être meilleure ; incriminer les médecins traitants qui n’avaient pas lu, toutes affaires cessantes, sa lettre d’information ; signifier une fin de non-recevoir à toute plainte en expliquant que tout allait forcément s’arranger. Les déclarations du directeur de l’ANSM, Dominique Martin, dans la presse, sont assez confondantes.

Ces jours-ci, enfin, devant la bronca, la ministre de la Santé a repris l’affaire en main, écouté les patients et leurs associations, demandé l’ouverture d’une enquête scientifique sérieuse et annoncé l’organisation d’un retour sur le marché de l’ancienne formule réservée aux patients concernés.

Chercher la cause des troubles sans préjugés

Que penser de cette affaire ?

Médicalement d’abord on ignore la raison pour laquelle certains patients ont ces effets secondaires et d’autres, l’immense majorité, ne les ont pas.

Première hypothèse, peu probable vu le caractère quasi obsessionnel du contrôle qualité dans le monde pharmaceutique, celle d’un défaut dans la fabrication de certains lots. Si c’est le cas on le saura vite car la traçabilité des médicaments est l’une des meilleures qui soit.

Seconde hypothèse, plus vraisemblable, on sait qu’il existe une grande variabilité de la réponse individuelle aux médicaments, dont les études comparent toujours des groupes et dont les résultats sont donnés avec des moyennes, qui lissent cette variabilité. Or la marge thérapeutique, c’est-à-dire la fourchette entre la dose efficace et la dose entraînant les effets secondaires, du Levothyrox est étroite. Les patients gênés ont peut-être une réponse excessive avec la nouvelle formule qu’ils n’avaient pas avec l’ancienne.

Troisième possibilité, compatible avec les 2 précédentes, la survenue d’un effet nocebo, c’est-à-dire d’effets secondaires induits chez certains patients par la crainte de leur survenue quand cette possibilité a été évoquée par les media.

La Ministre a dit vouloir lancer des études mais il faut dire d’emblée qu’on n’est pas sûrs de trouver la cause de ces phénomènes comme on trouve le coupable dans une enquête criminelle. La science avance à pas de géant, mais plus elle progresse et plus elle découvre l’étendue de ce qu’elle ignore. En attendant elle doit être humble et écouter les patients.

Les effets secondaires d’une économie suradministrée

Économiquement ensuite cette affaire est symptomatique des effets secondaires… d’une économie suradministrée. De A à Z en effet les autorités de santé ont été à la manœuvre : organisation d’un monopole de fait du Levothyrox, exigence d’un changement de formule du produit et réalisation d’une communication en dépit du bon sens sur ce changement.

Tout stagiaire débutant dans la communication du médicament sait que, quand on envoie une seule lettre aux médecins, la mémorisation est quasiment nulle, car ils sont submergés de « com » et… de travail. La seule façon d’être entendu c’est d’aller voir individuellement les médecins dans leur cabinet. Pourquoi les labos enverraient-ils à grands frais des visiteurs médicaux dans les villages les plus reculés s’il suffisait d’écrire ou d’envoyer un courriel pour se faire entendre ?

Rien n’a été fait non plus pour informer des patients, tenus pour quantité négligeable, qui pourtant prennent ces médicaments depuis des années et sont les premiers concernés par l’équilibre précaire entre efficacité et inconvénients que nous évoquions plus haut.

En raison du progrès scientifique et technique, les changements de formule de médicaments existants sont très fréquents et, quand ils sont pilotés par les labos eux-mêmes, on n’en entend jamais parler. Quand une agence gouvernementale se mêle de vouloir le faire à leur place – et avec quelle suffisance – c’est la catastrophe. Dans le même ordre d’idée rappelons l’organisation désastreuse de la vaccination contre la grippe A (H1N1) de 2009-2010,  qui a largement contribué à jeter un discrédit durable, et délétère, sur les vaccinations dans notre pays.

Voir un ministre obligé de gérer en direct et en urgence un problème qui l’aurait été, beaucoup mieux, par les cadres moyens d’un laboratoire pharmaceutique en dit long sur le délabrement de notre organisation publique dans le domaine de la santé.

Toujours et partout, monopole = pénurie

Enfin, rien ne se serait produit si le jeu de la concurrence n’avait pas été faussé sur ce marché, car les médecins auraient trouvé des produits à proposer aux malades intolérants. Il est amusant d’entendre le chœur des vierges médiatiques crier aujourd’hui au rétablissement de la concurrence pour le Levothyrox, lui qui la dénonce systématiquement lors des scandales pharmaceutiques dont il se délecte. Toujours, partout, le monopole engendre la pénurie.