Travail : les lettres de motivation servent-elles à quelque chose ?

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À l’époque d’Internet, les lettres de motivation sont de plus en plus critiquées. Faut-il les sauver ?

Par Hugo Gaillard, doctorant en Sciences de Gestion et chargé de cours en GRH, Le Mans Université.

Un article de The Conversation

Officiellement, la lettre de motivation est le document qui va permettre au recruteur de faire la différence entre une bonne candidature et une excellente candidature.

C’est-à-dire entre une candidature dont le CV correspond aux attentes du poste, et une candidature qui, en plus, témoigne d’une certaine connaissance de l’entreprise, de son secteur, de sa vision, de sa mission, et qui liste harmonieusement les motivations du candidat. Les plus anciens se souviendront des lettres manuscrites et de leurs inconvénients.

Quel bel outil, donc, que la lettre de motivation. Elle nous permet d’expliquer pourquoi nous avons besoin de travailler (autrement que « pour vivre », ce qui est le cas pour de nombreux candidats), mais surtout pourquoi nous choisissons de travailler dans une entreprise, sur un poste et pas un autre (alors même que, parfois, le choix est simplement contraint par la rareté et/ou la pauvreté de l’offre).

Lorsque l’on questionne les entreprises à propos de la lettre de motivation, certaines certitudes sont remises en question. Ainsi, de nombreux candidats postulent désormais sans lettre de motivation, alors même que la mention « Lettre de motivation obligatoire » accompagne l’offre en question ; concernant l’entreprise, de nouveaux modes de recrutement apparaissent, et remettent en question la lettre de motivation.

Alors, doit-on arrêter de demander des lettres de motivation aux candidats ? La question doit être pensée, alors même qu’elle a déjà été posée, et que certains y ont répondu par une liste d’arguments « pour », ou au contraire, un plaidoyer selon lequel elle « ne servirait à rien ». On l’aurait même déclarée « morte ».

L’uniformisation étouffe les lettres à petit feu

D’un outil de différenciation indéniable, la lettre de motivation est devenue une sorte de document administratif de plus, auquel de nombreux recruteurs ne donnent qu’un bref coup d’œil « pour chercher les fautes » ou encore pour « trouver les mots clés ». Elle permettrait donc plutôt d’éliminer que de différencier.

D’ailleurs, les sites qui répertorient des lettres de motivations se comptent par centaines. Ils proposent des lettres pour tous les postes, en fonction des secteurs, du type de candidature (spontanée, réponse à une offre, stage, alternance, CDI, CDD, intérim), certains même avec des accroches en lien avec l’actualité, moyennant un service payant.

Les candidats utilisent évidement ces bases de données, et ajustent à la marge, en fonction de leurs besoins. Pas de problème ? Si la lettre de motivation est censée nous éclairer sur la capacité d’un candidat à construire un document, un argumentaire, un projet, qu’en est-il lorsque la rédaction se résume à compléter des trous ?

Également, la lettre de motivation est l’occasion pour le candidat de démontrer qu’il connaît les mots clés à la mode. Le mot compétence serait toujours en tête du box office, talonné de près par les big datastartupMOOC, et autres anglicismes que tous doivent savoir manier au risque d’être has been (encore un). Les mots comme dynamiquemotivé et disponible sont dépassés, et semblent aujourd’hui entendus comme faisant partie du bagage minimum de tout candidat qui se respecte.

Uniformisée sur le fond, la lettre de motivation l’est également dans la structure via le traditionnel raisonnement tripartite en « vous, moi et nous » (vos points forts, nos points forts, ce que nous pouvons faire ensemble). Finalement, elle serait lue juste avant l’entretien (donc plus vraiment utile pour le décrocher), « par curiosité » pour valider les choix faits sur les CV, ou alors « jamais lue ».

Les réseaux sociaux professionnels rendent les candidatures vivantes

Le développement des réseaux sociaux professionnels modifie encore l’environnement de la lettre de motivation. S’il n’est pas un phénomène neuf, il conduit aujourd’hui les recruteurs à s’intéresser aux candidatures qui vivent, qui bougent, et qui en quelque sorte témoignent.

Ainsi, quel est le poids d’une lettre de motivation (figée par essence), face à un candidat qui postule par son profil LinkedIn, après avoir plussoyé (liké) une nouvelle sur la « digitalisation du marché du travail », et dont les compétences sont recommandées par ses pairs ? Dans le deuxième cas les premiers éléments d’une évaluation 360° sont déjà posés.

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Bien sûr, le système de recommandation en ligne a ses limites, à tel point que je pourrais dès demain recommander les compétences en recherche d’un ingénieur en chimie des matériaux sans pour autant ne rien y connaître à ce sujet. Toutefois, pour des postes nécessitant réactivité, remise en question, et interrogation sur les pratiques, il semble bien que la démonstration de l’appartenance à une communauté professionnelle et l’activité en son sein, soient des éléments de différenciation non négligeables et plus forts qu’une lettre de motivation, même bien tournée.

Les réseaux sociaux professionnels (RSP) permettent également le développement de pratiques de cooptation virtuelle, et réduisent les distances entre les candidats et les recruteurs par une hausse des interactions probables. Finalement les RSP ont révélé une partie du marché caché que l’on cherchait depuis si longtemps. Ils ont également caché une partie du marché, auparavant visible de tous : avec eux, nous pouvons devenir des chasseurs de têtes, alors même que l’offre de travail diminue !

Du développement de pratiques alternatives

Les signes avant-coureurs de l’essoufflement de la lettre de motivation étaient visibles. Il y a une dizaine d’années, certains candidats se tournaient déjà vers le CV vidéo (sur des postes spécifiques), témoignant de leur incapacité à séduire par les mots ou de leur volonté d’innover, ils préféraient s’en remettre à l’image, qui bouge, qui parle d’elle-même, et qui permet en quelque sorte au recruteur de réaliser un pré-entretien.

Des lettres de motivations hybrides témoignaient, elles aussi, de la nécessité de réinventer l’outil. Insipides dans de nombreux cas, elles pouvaient tout de même revivre en tablette de chocolat, ou encore sur un gobelet de fast-food, un cahier de vacances, ou une bouteille de jus de fruits d’une grande marque.

D’autres pratiques moins originales, mais tout aussi intéressantes, arrivent en entreprise. Prenons pour exemple le très contemporain « mail de motivation » qui remplace en fait la lettre de motivation, mais aussi le mail d’accompagnement de rigueur dans le cas d’une candidature en ligne. Cette pratique est certainement née de la prise de conscience du caractère plus opérationnel du mail par rapport à la lettre.

Finalement le « mail de motivation » est peut-être une manière de renouer avec la lettre comme outil de différenciation mais aussi d’évaluation. La durée de pertinence de cet outil sera courte, puisque rapidement, de nouveaux modèles se développeront au vu des approximations de certains candidats (voir ci-dessous), pour plus d’uniformisation. Accepté par de nombreux recruteurs, ce mail de substitution atteste d’un certain consentement chez les praticiens concernant l’obsolescence de la lettre de motivation.

La lettre de motivation n’est pas morte

La question posée est ambitieuse et je n’entends pas y apporter de réponse définitive. S’interroger sur ses pratiques de recrutement, mais aussi se positionner en tant que candidat, semble tout de même essentiel : en effet, à l’heure où certaines entreprises envisagent le recrutement par Snapchat, d’autres privilégient les candidatures papier, avec lettre de motivation manuscrite.

Le fossé est déjà suffisamment large pour qu’une prise de conscience et une réflexion collective émergent, et je doute que la solution retenue finalement soit le retour à la lettre manuscrite. Ne nous inquiétons pas : la lettre de motivation n’est pas morte, elle est en mutation, change de forme, de contenu, de nom, mais conserve ses objectifs initiaux.

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The Conversation