Réussite scolaire : lever le tabou de la paresse

Waiting for time to pass by Richard Phillip Rücker(CC BY 2.0)

En banalisant les comportements de paresse, ou en dénigrant les vertus de persévérance et d’effort, on contribue à compromettre l’ascension sociale des jeunes d’aujourd’hui.

Par Matthieu Grimpret.1

Si l’on en juge par ses initiatives et prises de position passées, ainsi que par ses premières décisions, le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, pourrait bien faire de la rentrée scolaire 2017 le préambule d’un certain retour aux fondamentaux réalistes (par opposition aux expérimentations idéologiques) de l’instruction.

Quelle instruction ? Quelles intentions ?

Qui dit « réaliste », dit d’abord « objectif » : avant de décider quoi que ce soit, a-t-on suffisamment réfléchi à ce que l’on veut ? Si oui, l’a-t-on expliqué aux premiers intéressés, à savoir les jeunes, les enseignants et les parents ? La question peut paraître grandiloquente mais elle s’impose : pour la part qui revient à la Nation dans l’instruction de sa jeunesse, quelle forme veut-on donner à cette dernière ? Quel esprit ? Quels savoirs ? Quels savoir-faire ? Quels savoir-être ? La réponse dépend certes des intentions, mais aussi du contexte, marqué notamment par l’économie de l’immatériel telle que l’ont présentée Jean-Pierre Jouyet et Maurice Lévy dans leur rapport de 2007, lequel, dix ans après sa publication, n’a rien perdu de sa pertinence.

Adapter les savoirs à l’échelle du monde

Précisément, un objectif très simple peut d’ores et déjà être énoncé pour le système scolaire français. Il n’est sans doute pas suffisant mais il est indiscutablement nécessaire : mettre les savoirs, les savoir-faire et les savoir-être à l’échelle qui convient aujourd’hui, c’est-à-dire celle du monde entier. Il y a dans cet enjeu une dimension quasi-homothétique : puisque, par rapport au siècle dernier, les habitants de cette planète vont plus loin, plus vite, plus souvent et en plus grand nombre, ils vont devoir, immanquablement, apprendre davantage.

Le défi qui nous attend tous, mais plus particulièrement ceux qui sont aujourd’hui en situation d’instruction « basique » (école, collège, lycée, université), ce n’est pas seulement d’apprendre autrement, ou d’apprendre autre chose, c’est surtout d’apprendre davantage.

Ne nous y trompons pas ! Connaître les bases des codes informatiques les plus répandus, ce qui va bientôt sembler une évidence, ne dispensera pas de savoir par cœur ses tables de multiplication, au contraire ! Parler convenablement l’anglais, l’espagnol et l’indonésien, ne rendra pas caduque l’exigence de maîtriser parfaitement sa langue maternelle ! Et la virtuosité dans le maniement du traitement de texte ne remplacera pas l’aisance orthographique et syntaxique.

On en vient à l’autre élément d’une approche réaliste de l’instruction : qui dit « objectif » dit « moyen(s) » pour l’atteindre. Être en phase avec les contraintes, et les ressources, du monde d’aujourd’hui impose d’apprendre plus. Apprendre plus implique de lever un tabou : celui de la paresse de certains élèves et étudiants. Reconnaissons-le sans détour, même si cela heurte les benoits de la pédagogie positive : certains élèves et étudiants ne travaillent pas assez car ils sont paresseux – ou plutôt, la précision est importante, car ils ne luttent pas suffisamment contre la paresse.

La paresse, cause d’échec scolaire

Nous sommes tous plus ou moins paresseux, et différemment selon les domaines : un élève pourra être champion de natation et incapable d’aligner trois mots en devoir sur table. Lutter contre la paresse est un travail de longue haleine, qui engage tout l’être, dans son corps, son cœur et son esprit. Un travail à recommencer chaque jour.

Mais surtout, un travail qui nécessite un effort de lucidité et d’humilité. Pas de victoire (toujours provisoire) sur la paresse si l’on ne la regarde pas en face, si l’on ne la nomme pas, si l’on ne s’avoue pas ses failles, si l’on ne se reconnaît pas à la fois victime d’une inclination profonde et coupable de laisser-aller.

Or, enquête faite, la question de la paresse (et son corollaire, celle de l’effort) n’est, à notre connaissance, jamais soulevée dans les rapports internationaux (PISA, UNESCO…) ou nationaux (Institut Montaigne, Fondation Jean Jaurès, Terra Nova…) qui pointent, à juste titre, les performances médiocres du système scolaire français. Comment prétendre réformer et améliorer ce dernier sans au moins évoquer ce qui en constitue le talon d’Achille structurel ?

Lutter contre la paresse

Il n’y a certes pas de recette magique pour lutter contre la paresse. En outre, la puissance publique rechigne à se mêler d’une question qui lui semble relever du domaine moral – ce qui n’est pas faux, puisqu’elle engage la vertu au sens le plus classique du terme.

Il y a pourtant des moyens pour atténuer les ravages de la paresse à l’école : d’abord, comme évoqué plus haut, en parler, en recourant par exemple au procédé du groupe de parole ; ensuite, repenser l’évaluation en y incluant des outils de motivation concrète et immédiate (la bonne vieille récompense, adaptée au XXIe siècle) ; de même, actionner le levier de l’émulation par les pairs, en jouant sur le contrôle mutuel entre élèves ; autre piste, l’articulation intelligente entre l’éducation physique et sportive et les autres disciplines autour de la notion d’effort… Bref, la paresse est un phénomène psychologique, moral et physique suffisamment complexe pour qu’on puisse l’aborder de mille manières.

Mais plus largement, ce sont tous les acteurs de la société qui doivent se sentir et se savoir investis d’une responsabilité en la matière – et notamment ceux qui communiquent avec les jeunes, pour des raisons commerciales (grandes marques d’habillement, de divertissement, d’alimentation) ou éducatives (clubs sportifs, associations, enseignants et, bien sûr, parents et familles).

En banalisant les comportements de paresse, ou en dénigrant les vertus de persévérance et d’effort, ils contribuent à compromettre l’ascension sociale des jeunes d’aujourd’hui, sapent le capital humain dont ils auront besoin demain et donc, par facilité ou manque d’imagination, scient la branche sur laquelle ils sont assis.

  1. Enseignant, essayiste, fondateur du cabinet de coaching scolaire Objectif Post Bac. Dernier livre paru : Le coaching scolaire (Eyrolles).