Venezuela : malédiction du pétrole ou du socialisme ?

Comment un pays démocratique, non régi par des lois religieuses d’un autre temps, est-il arrivé au point de devoir rationner les biens les plus élémentaires et voir ses habitants fuir par milliers ?

Par Samuel Furfari.

Le Venezuela se trouve à la croisée des chemins. Se dirige-t-il vers le modernisme ou va-t-il poursuivre sa révolution bolivarienne vers le socialisme qui l’a conduit à la débâcle à laquelle nous assistons aujourd’hui ?

Le pays possède tout ce qu’il faut pour connaitre la prospérité et la paix. Ses abondantes ressources d’hydrocarbures auraient pu en faire la Norvège de l’Amérique latine.

Même son tout petit voisin, le Trinité-et-Tobago, fait nettement mieux que lui. Caracas, la capitale vénézuélienne, est devenue le modèle à ne pas suivre. Comment un pays démocratique, non régi par des lois religieuses d’un autre temps, est-il arrivé au point de devoir rationner les biens les plus élémentaires et voir ses habitants fuir par milliers ?

Sauvegarder l’avenir du pays

Dans sa lettre pastorale aux églises libres du Venezuela et à la société vénézuélienne, l’Association des Églises évangéliques libres, face à la violence généralisée qui sévit dans le pays, a demandé à ses fidèles de réfléchir à deux fois avant de partir afin de sauvegarder l’avenir du pays.

Curieusement, c’est le pétrole qui est à la base de cette situation désastreuse. Avec 301 milliards de barils, soit 17,7% du total mondial, le Venezuela détient les plus grandes réserves prouvées de brut au monde, loin devant l’Arabie Saoudite qui en possède 267.

La plupart des réserves de pétrole prouvées du Venezuela sont situées dans le bassin du fleuve Orinoco où 220,5 milliards de barils de pétrole lourd gisent pratiquement inexploités. Même s’il n’est pas de première qualité, c’est du pétrole. La principale zone de production se trouve dans le bassin de Maracaibo, où l’on pompe près de 50% du pétrole vénézuélien.

Chute du Brut

En 2015, la production quotidienne n’a totalisé que 2,6 millions de barils (Mb) par jour, soit 3,1% de la production mondiale et bien en deçà de celle de 1970, année où l’on extrayait 3,7 Mb de brut par jour ! La situation économique du pays s’est empirée suite à la chute du prix du brut et plus récemment à la forte réduction des importations américaines.

De 600 Mb/an entre 1994 et 2004 – soit 2/3 de la production vénézuélienne – grâce à leur pétrole de roche mère, les USA n’en importent plus que 150 Mb. Avec ses 5 600 milliards de m³, le Venezuela se place au huitième rang mondial des réserves gazières mais descend à la vingt-sixième pour sa production de gaz naturel. Ces quelques chiffres montrent à l’évidence que quelque chose ne tourne pas rond dans ce pays.

L’échec de Chávez

L’idéologie imposée par Hugo Chávez ne pouvait qu’aboutir à un lamentable échec. Pour Chávez – et Nicolas Maduro qui lui a succédé après sa mort – la richesse pétrolière du Venezuela devait être l’instrument qui activerait la révolution bolivarienne.

L’objectif était l’instauration du socialisme, non seulement dans le pays, mais dans toute l’Amérique latine et ensuite dans le monde entier. Avec les réserves pétrolières gigantesques de son pays, Chávez s’imaginait devenir le maître du monde. Il a racheté les 528 millions de dollars de la dette de l’Argentine, construit des maisons à Cuba, aidé le nouveau gouvernement équatorien, proposé la création de l’ALBA – une zone de libre échange pour les Amériques.

L’offre pétrolière de Chávez

Le 29 juin 2005, en présence de Fidel Castro, Chávez a proposé à ses voisins des Caraïbes la création de Petrocaribe, un programme censé permettre à quinze pays des Caraïbes de régler 40% de leur facture pétrolière par des crédits à vingt-cinq ans et au taux de 1% sur une période démarrant deux ans après la livraison ; l’offre de participation au programme a aussi été étendue aux municipalités de gauche d’El Salvador et du Nicaragua.

Le Président Chávez s’était investi du rôle de bienfaiteur de pays souffrant du prix élevé du pétrole… vénézuélien, prix qu’il a contribué à fixer, comme on le verra.
Les USA sont devenus son ennemi n° 1. On l’a vu se moquer publiquement de George Bush lors du Sommet des Amériques à Mar del Plata (Argentine) de novembre 2005 et en compagnie de l’ex footballeur Diego Maradona, haranguer la foule anti-Bush. Chávez décida aussi de retirer une grande partie des réserves financières vénézuéliennes des États-Unis.

Chávez contre les USA

En visite à Paris le 9 mars 2005, Chávez a déclaré que « si les U.S.A. parvenaient à le tuer, les travailleurs vénézuéliens n’enverraient plus une seule goutte de pétrole à ce pays ». Le héros de la révolution bolivarienne a également proposé, dans son discours à l’assemblée générale de l’Organisation des Nations Unies du 20 septembre 2006, que le siège de l’organisation soit déplacé au Venezuela et au passage, qualifié Georges Bush de diable traînant une odeur de soufre.

Son rôle croissant dans la géopolitique de l’énergie l’a incité à offrir son soutien au programme nucléaire iranien. Dans le but de punir le pays symbole de l’économie de marché, le Président populiste envisage la réduction des livraisons de son pays au puissant voisin du Nord et à cet effet, déploie tous ses efforts pour multiplier les ventes ailleurs, y compris dans la lointaine Asie, pourtant à 45 jours de navigation. C’était évidemment sans compter sur la révolution du pétrole de roche-mère des USA, une révolution réussie, contrairement à celle de Chávez et de son héritier Maduro…

Pourquoi ne te tais-tu pas ?

Toujours en défiance des USA, Chávez se lie d’amitié avec l’Iranien d’Ahmadinejad et dans la foulée propose l’établissement de la fameuse ‘bande de prix’ à l’OPEP, qui a eu pour conséquences des années de prix surfait du pétrole. Au sommet de l’Amérique latine-Espagne du 10 novembre 2007, il a tant exaspéré le roi Juan Carlos que celui-ci lui a lancé : « ¿Por que no te callas? » (Pourquoi ne te tais-tu pas ?).

Après la grève de 2002, 18 000 cadres de la société nationale Petroleos de Venezuela (PDVSA) sont licenciés ainsi que 85% des ingénieurs et 90% du personnel travaillant dans l’activité extractive. Ceux qui possédaient le savoir-faire sont remplacés par des acolytes du régime. Les recettes pétrolières ne sont pas réinjectées dans le secteur mais dans des programmes sociaux.

Les conséquences ne se sont pas fait attendre, d’autant plus que le prix du brut revenait à un niveau normal grâce à l’abondance du pétrole tant conventionnel que de roche-mère.

Le pétrole comme instrument politique

Du temps des prédécesseurs de Chávez, le pétrole servait aussi d’instrument politique et géopolitique. Pendant les années 50 le président vénézuélien Marcos Pérez Jiménez promit de moderniser le pays « en une nuit » ; la promesse s’est vite évaporée avec un gouvernement marqué par la corruption et le gaspillage.

En 1960, en réaction à une première crise avec les USA suite aux décisions du président Eisenhower, le Venezuela proposa aux pays arabes la création de l’OPEP, qui s’est concrétisée à Baghdâd en septembre 1960. Dans les années 1970, le président Carlos Andrés Pérez promit une rapide transformation du Venezuela en une nation développée, mais la chute du prix du pétrole provoqua l’endettement du pays qui finit par s’effondrer une décennie plus tard.

Plus que le plan Marshall

Raul Gallegos, un analyste vénézuélien, explique qu’entre 1999 et 2014, le gouvernement vénézuélien a gagné, grâce au pétrole, plus de 1 300 milliards de dollars, soit plus de 13 fois les dépenses du plan Marshall (ajusté pour l’inflation) qui ont permis à l’Europe de se remettre de la Deuxième guerre mondiale.

Même si les dépenses ont brièvement aidé les pauvres, qui constituent 80% de la population vénézuélienne, le pays est tombé en ruine lors de la chute des prix du pétrole en 2014. L’échec du socialisme bolivarien a permis à l’opposition de remporter une large victoire en décembre 2015.

Les pétroliers mondiaux, comprenant que l’instabilité allait perdurer, ont boudé l’édition 2015 du Venezuela Oil Roadshow qui se tient annuellement à Maracaibo. L’événement fut un fiasco : au lieu des 40 000 participants attendus, seuls 3 000 étaient présents – dont des centaines d’employés de l’entreprise publique PDVSA ajoutés pour gonfler le nombre.

Face à la Russie

Face au manque de technologies modernes et faute de majors occidentaux devenus réticents à cause de l’instabilité qui règne dans le pays, le gouvernement se tourne alors vers les entreprises russes pour une coopération. Serait-ce la raison pour laquelle la Russie figure parmi les quelques nations ayant reconnu les résultats du dernier référendum constitutionnel de juillet 2017 ?

En juin 2015, lors du Forum économique international de Saint-Pétersbourg, Rosneft et la PDVSA ont signé un accord visant au développement conjoint de projets au Venezuela, tout en promouvant des technologies de pointe dont l’entreprise nationale vénézuélienne a grandement besoin. L’un des projets porte sur l’exploration et l’exploitation des blocs Rio-Caribe et Mejillones (phase II du projet Mariscal Sucre).

La solution du gaz

Le Venezuela compte également exploiter, avec la collaboration de Rosneft, les opportunités offertes par l’immense bassin de gaz non associé en offshore, bassin qui se prolonge vers le Trinité-et-Tobago (14 km séparent les deux voisins).

C’est ce qui a permis ce petit État des Caraïbes de devenir exportateur de gaz naturel liquéfié depuis 1999. Grâce à un plan conçu il y a dix ans par BP, l’espagnole Repsol et la National Gas Company du Trinité-et-Tobago, la production de gaz et son exportation sous forme de gaz naturel liquide (GNL) ont contribué à faire la fortune de ce petit voisin du Venezuela.

Par ailleurs, le Trinité-et-Tobago était, avant l’émergence de la production de gaz de roche-mère, le principal fournisseur de gaz des États-Unis.

À côté de Trinité-et-Tobago, le Venezuela fait figure de géant, mais de géant endormi qui a perdu la course du gaz tout simplement parce que Caracas a rejeté l’idée de toute coopération avec les entreprises internationales. Grâce à son attitude favorable à la loi du marché et à l’opposé du socialisme bolivarien, le Trinité-et-Tobago est désormais le plus grand producteur de pétrole et de gaz naturel des Caraïbes.

Excrément du diable

Il a également développé son industrie pétrochimique et est devenu en 2013 le plus grand exportateur mondial d’ammoniac et le deuxième exportateur de méthanol. En reconnaissance de l’épanouissement économique du pays, l’OCDE l’a enlevé de sa liste de pays en développement et placé parmi les pays les plus développés des Caraïbes.

Juan Pablo Pérez Alonzo, ministre de l’Énergie vénézuélien et fondateur de l’OPEP, a qualifié le pétrole «d’excrément du diable». Dans son livre Hundiéndonos en el excremento del diablo, publié en 1976, il affirme que « le pétrole amène le gaspillage, la corruption, les dépenses inutiles et la dette… Nous allons souffrir pendant des années et des années de ces dettes ». Il ne s’est pas trompé, vu la corruption devenue endémique dans son pays et dans tant d’autres pays pétroliers. Certains se sont enrichis tandis que leurs populations sont restées très pauvres. Hormis une poignée de pays principalement de l’OCDE (U.S.A., Royaume Uni, Australie…) – mais aussi quelques exceptions comme l’atteste l’exemple de Trinité-et-Tobago, les pays producteurs de pétrole ou de gaz ne sont pas de véritables démocraties, ne connaissent pas de stabilité économique et sont confrontés à des troubles récurrents. Dans le monde de l’énergie, cette triste réalité s’appelle « the curse of oil » (la malédiction du pétrole).

La Norvège contre la malédiction

La Norvège est un des exemples qui échappent à cette malédiction. C’est une démocratie riche et prospère – bien qu’elle ne possède que 2,6% de ses réserves pétrolières et 1/3 des gazières du Venezuela – dont les revenus sont particulièrement bien gérés. Son éthique protestante rigoureuse limite sans doute la corruption et promeut la solidarité intergénérationnelle.

Le jour où son pétrole aura tari, ses générations futures sont assurées de bénéficier encore de cette manne grâce au Fonds créé par le gouvernement norvégien. Géré par la Norges Bank Investment Management, cet immense fonds souverain mondial affiche une valeur de 810 milliards d’euros et croît sans cesse. Quel contraste avec la révolution bolivarienne !

Formons le vœu que la crise vénézuélienne ne débouche pas sur une guerre civile mais qu’elle aide l’État à reconnaître que ce ne sont pas tant les richesses du sous-sol qui apportent prospérité et paix mais la bonne gouvernance, pas l’idéologie mais la bonne gestion.

L’auteur s’exprime à titre personnel.

Le dernier ouvrage de Samuele Furfari est une œuvre de plus de 1200 pages en deux volumes The changing world of energy and the geopolitical challenges.