Pourquoi débattre sur Internet ne sert à rien

Pourquoi les débats politiques sur internet sont-ils devenus de lamentables querelles d’Ego ? Comment faire pour insuffler un peu de rationalité dans nos échanges sur internet ?

Par Dan Sanchez.

Article paru initialement en août 2016.

Avez-vous déjà remarqué combien il est frustrant de débattre de politique avec des personnes sur internet ? Avez-vous déjà ressenti comment cela est comparable à essayer d’abattre un mur de briques avec votre tête ? Alors gardez à l’esprit que le ressenti est probablement mutuel.

Mais considérez aussi l’utilité pratique du mur de briques : l’intérêt rationnel qu’ont beaucoup de personnes à être rigides d’esprit et mariées à des croyances fausses. Comme l’écrit l’économiste Bryan Caplan :

… l’irrationalité, tout comme l’ignorance, est affectée par les prix, et les fausses croyances en politique ou en religion ne sont pas chères. Si vous sous-estimez le coût d’une consommation trop importante d’alcool, vous pouvez ruiner votre vie. Au contraire, si vous sous-estimez les bénéfices de l’immigration ou les preuves en faveur de la théorie de l’évolution, que vous arrive-t-il ? Probablement la même chose que si vous aviez su toute la vérité.

Les fausses croyances en philosophie économique et politique ont beau être désastreuses sur de grands agrégats, elles n’ont qu’un coût négligeable pour ceux qui décident de les défendre. Comme le souligne Caplan, il est donc parfaitement rationnel que beaucoup de personnes s’’accrochent obstinément à des croyances fausses mais émotionnellement attractives. Il n’existe pas de coûts individuels et intériorisés qui pourraient balancer le bénéfice émotionnel que les fausses croyances pourraient avoir.

Caplan a écrit le passage cité ci-dessus en 2006. L’année dernière, l’écrivain britannique James Bartholomew a créé un terme cristallisant un concept hautement complémentaire à l’analyse de Caplan : la démonstration de vertu.

Vertu et vanité

La plupart de ce qui passe pour des débats politiques sur internet ne consiste pas en un véritable effort de persuasion. Les débatteurs sont plutôt comme des oiseaux se faisant les plumes, gazouillant à qui veut l’entendre « je suis une personne vertueuse et respectable », ajoutant souvent, « contrairement aux moyenâgeux de droite ou aux dégénérés de gauche que je dénonce. »

Une telle démonstration de vertu est socialement profitable. Lorsque d’autres membres de votre cercle social détectent que vous souscrivez fidèlement à l’orthodoxie de ce cercle, ils deviennent plus disposés envers vous. Cela peut résulter en des opportunités professionnelles, sociales ou même romantiques.

Et si se complaire dans une fausse croyance réconfortante ne coûte pas un sou, il en va de même pour les personnes qui expriment une fausse croyance socialement avantageuse.

Mais en plus de cet intérêt rationnel, il existe aussi une composante compulsive et pathologique à la démonstration de vertu. Cela fait partie du bagage provenant de la façon dont nous sommes tous élevés en tant qu’enfant.

Le bavardage politique

Lorsque les enfants sont libres d’apprendre d’expériences non dirigées, ils apprennent à concevoir la vérité comme quelque chose guidant la poursuite fructueuse de leurs objectifs. Mais dans l’environnement dominateur et fermement dirigé de l’école et du foyer moderne, nous conditionnons nos enfants à concevoir la vérité comme des idées préconçues émanant d’une autorité.

Les enfants sont généralement privés de la noble joie de découvrir des vérités telles que révélées par leurs actions, lorsque couronnées de succès. Au lieu de cela ils sont abandonnés à l’ignoble gratification qu’est celle de devoir plaire à un maître en régurgitant des réponses estampillées correctes.  Et cela va plus loin que l’école. Pour l’enfant moderne, apprendre le bon comportement ne consiste pas à découvrir par essai et erreur quelles sortes de comportements sont propices à un développement social. L’enfant doit au contraire s’attirer des louanges et éviter la censure provenant des représentants de l’autorité.

À cause de ce conditionnement, nous sommes tous devenus accros aux louanges, toujours à la recherche de notre prochaine dose d’approbation externe : pour l’afflux de dopamine que nous obtenons lorsque quelqu’un nous caresse dans le sens du poil pour avoir été un bon garçon ou une gentille fille, pour avoir fait preuve d’un bon comportement, pour avoir donné la bonne réponse, pour avoir exprimé la bonne opinion.

C’est pourquoi cette manie de vouloir afficher sa vertu est si répandue et pourquoi les orthodoxies sont si résistantes. Exprimer des opinions ne consiste plus à faire ressortir des vérités utiles via l’épreuve du débat, mais à afficher sa propre vertu en mouchardant sur les autres, en les accusant de ne pas être vertueux, d’être des crypto-communistes ou crypto-fascistes, d’être des racistes refoulés ou des anti-blancs traîtres de leur couleur, d’être des ennemis des pauvres ou de faire l’apologie de crimes.

Un grand nombre de nos débats politiques consiste en la résurgence de notre instinct intérieur d’enfant maltraité, qui crie, « Maître, maître, regardez-moi. J’ai suivi les règles, mais pas Johnny. Johnny est un méchant, et il a dit un gros mot aussi. Maître regardez ce que Trump a dit. Il devrait dire pardon. Maître, regardez ce qu’a fait Hillary. Vous devriez lui donner des heures de colle. »

Il n’est pas possible d’espérer quoi que ce soit de ce niveau de discussion.

Une approche alternative pour faire avancer la liberté

La situation pourrait donc sembler être sans espoir pour ceux qui défendent la philosophie de la liberté. Comment peut-on convaincre les gens des vertus de la liberté s’ils ne s’intéressent qu’à afficher leur propre vertu, négligeant les arguments et la raison ?

Une solution pourrait être de se concentrer sur ce que la philosophie de la liberté peut apporter à chacun dans sa vie de tous les jours.

Par exemple, les enfants grandissent et se développent incroyablement bien lorsqu’ils sont libres, lorsque leurs parents pratiquent l’école à la maison ou l’éducation pacifique, entre autres. Les parents peuvent nier cela : ils peuvent s’accrocher à leurs fausses croyances autoritaires sur l’éducation des enfants. Mais, contrairement aux questions de politique publique, avoir tort sur la question de l’éducation de ses enfants coûte extrêmement cher au niveau individuel. Les parents peuvent choisir d’afficher leur vertu en disant, comme toute personne respectable, qu’ils soutiennent les écoles publiques, condamnant ainsi leurs enfants à une peine de travail de bureau forcé de dix ans (ou plus), mais uniquement s’ils en paient le prix : finir avec un enfant aliéné, stressé et frivole sans aucun esprit d’entreprise.

Contrairement aux débats politiques, les parents ont un intérêt direct et personnel à trouver la bonne réponse à la question de l’éducation de leurs enfants. Dès que les parents acceptent le fait que la philosophie de la liberté fonctionne lorsque cela concerne leurs enfants, il leur sera plus facile de voir que cela fonctionne pour la société en général. Et des enfants élevés selon des principes de liberté sont plus aptes à reconnaître ses vertus de façon générale. Il est difficile d’imaginer qu’un enfant éduqué à la maison puisse devenir autoritaire en grandissant.

De plus, les adultes déjà institutionnalisés par l’école et transformés en névrotiques par des parents dominateurs sont imbibés d’une façon de penser docile, dépendante et basée sur le besoin de demander la permission qui les retient dans leur carrière et dans leur vie en général. Et ils se retrouvent souvent à graviter autour d’environnements non-libres, de routines et de relations qui aggravent les dégâts subis pendant leur enfance.

Comprendre la philosophie de la liberté (principalement le fait que la liberté développe par nature la personnalité quand le pouvoir et la servitude ne font que l’éroder) peut être le premier pas vers une libération de l’individu lui permettant de se délivrer des mentalités et environnements destructeurs (en effet, même de nombreux libertariens ne se sont pas encore complètement désinstitutionnalisés). Et là encore, concernant cette question, celui qui cherche à s’améliorer peut y laisser sa peau et a donc tout intérêt à être ouvert à une philosophie qui peut changer sa vie.

C’est ce type d’approche que Praxis, une entreprise très intéressante, a décidé de suivre : utiliser la philosophie de la liberté, la déscolarisation et l’esprit d’entreprise pour aider à lancer la carrière de jeunes et à changer leur vie dans l’ensemble du pays.

Imaginez une communauté libertarienne planétaire, comprenant moins de personnes affichant leur vertu sur internet, ou moins de politiciens en herbe et constituée d’un nombre toujours plus important d’individus entreprenants qui créent de la valeur, qui s’affirment en tant qu’individus et qui impressionnent et inspirent tous ceux qui les connaissent. Quels exemples (et preuves sur jambes) de la grandeur de la liberté seraient de tels hommes et femmes.

Peut-être que les amoureux de la liberté devraient arrêter de dépenser tant d’énergie à frapper de leur tête le mur de briques du débat politique, et en lieu et place, essayer d’en appeler à l’intérêt personnel : en promouvant la philosophie de la liberté non pas comme une philosophie politique, mais comme une philosophie de vie.

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Traduction Jason Quidoz pour Contrepoints