Le Qatar, cet État qui ne voulait plus être assimilé à l’Arabie saoudite

Depuis plusieurs années déjà, Doha essaie de s’affranchir de l’influence saoudienne. Une émancipation désormais consommée, qui se traduit notamment par des divergences idéologiques de taille, et offre une grille de lecture pertinente à la crise actuelle.

Par Jean Radet.

Depuis un peu moins d’un mois, l’Arabie saoudite a rompu tout lien diplomatique et économique avec son voisin qatari, au motif que celui-ci serait devenu « infréquentable ». Les torts du petit émirat ? S’être rapproché de l’Iran et rendu ainsi coupable d’entreprise « terroriste ».

Riyad a enjoint Doha à prendre certaines mesures pour rentrer dans le rang, comme la fermeture de la chaîne télévisée Al-Jazira, celle d’une base militaire turque et, surtout, la diminution de ses relations avec Téhéran. Une liste de requêtes que le Qatar a balayé d’un revers de la main, lundi 3 juillet, y voyant une tentative fantaisiste de Riyad d’ « empiéter sur [sa] souveraineté », selon le chef de la diplomatie qatarie.

Et en effet, il s’agit bien d’une tentative des Saoudiens de conserver le Qatar dans leur giron.Pour le politologue Alexandre Kazerouni, chercheur à l’École normale supérieure et spécialiste des monarchies du Golfe persique, Riyad voit d’un très mauvais œil l’émancipation – non seulement régionale, mais surtout internationale – de Doha, alors qu’elle lui était inféodée depuis les années 1980.

« Les États de la côte [persique] – Koweït, Qatar, Bahreïn, Émirats arabes unis – avaient accepté en 1981 d’intégrer le Conseil de coopération du Golfe (CCG). Cela impliquait d’abandonner une part de leur souveraineté. L’administration de cette union régionale allait être dominée par l’Arabie saoudite. »

« Diplomatie du chéquier » saoudienne>

Sauf que celle-ci, qui prétextait pour ce faire la menace de l’Iran – son grand rival régional, de confession chiite tandis que les Saoudiens sont sunnites –, en a profité pour « faciliter la diffusion du salafisme saoudien au sein de la jeunesse des principautés » selon le chercheur français.

La naissance de l’Arabie saoudite, au début du vingtième siècle, est en effet indissociable de la doctrine wahhabite, l’une des formes les plus rigoristes et radicales de l’Islam, que Riyad a adoptée en tant que religion d’État, et qu’elle s’est fait une spécialité d’exporter à l’international.

C’est par exemple du wahhabisme salafiste armé que se réclament aujourd’hui les djihadistes de l’État islamique et, avant eux, ceux d’Al-Qaïda, dont l’ancien chef, Oussama ben Laden, était d’ailleurs Saoudien.

Alors que, trop souvent, Arabie saoudite et Qatar sont associés dans l’imaginaire collectif – qui voit en eux des vitrines de l’islamisme politique et radical –, le premier a pourtant une tradition d’export d’une idéologie rigoriste que n’a jamais eue le second.

En 2013, l’historien britannique Charles Allen estimait que, grâce à la manne pétrolière notamment, Riyad avait consacré plus de 70 milliards de dollars à la diffusion de l’idéologie wahhabite.

En avril 2016, dans un entretien à The Atlantic, l’ancien président américain Barack Obama avait affirmé que l’Arabie saoudite « propage l’extrémisme qui a généré le terrorisme » ; et de citer le cas de l’Indonésie, qui « d’État musulman et tolérant est devenu un pays extrémiste à cause du financement [saoudien] des mouvements fanatiques et des écoles wahhabites ».

Mais le coup fatal porté à l’entreprise prosélyte de Riyad intervient en 2015, lorsque le New-York Times, après avoir épluché 60 000 câbles diplomatiques saoudiens révélés par WikiLeaks, met au jour « la diplomatie du chéquier » de l’Arabie saoudite, qui, depuis des dizaines d’années, injecte « des milliards de pétrodollars dans des organisations islamiques à travers le monde », afin de financer des écoles religieuses et des mosquées notamment.

En décembre 2015, le vice-chancelier allemand, Sigmar Gabriel, demandera expressément au gouvernement saoudien de cesser le financement de mosquées salafistes en Allemagne, « pas moins dangereuses que les extrémistes de droite » selon lui.

« Politique conciliante avec l’Iran »

C’est dire la haute hypocrisie de Riyad qui, d’un côté, accuse le Qatar de participer à des mouvements terroristes, tout en jouant, de l’autre, les grands argentiers de l’islamisme intégriste mondial.

Une des explications à cette posture à peine tenable – et qui, pourtant, semble satisfaire plusieurs pays comme les États-Unis – : l’Arabie saoudite a de plus en plus peur de son voisin iranien.

Le schisme avec son ancien vassal qatari, début juin, pourrait s’être opéré parce que ce dernier « entretient une politique conciliante avec l’Iran » d’après Henry Laurens, historien spécialiste du monde arabe contemporain. Et la diplomatie saoudienne, qui n’a semble-t-il toujours pas digéré la « révolution » qui a conduit à la naissance d’une République islamique en 1979, craint que Téhéran ne prenne le contrôle – économique, politique et religieux – de la région, plus ou moins désertée par le « gendarme » américain.

C’est la raison pour laquelle l’Arabie saoudite a également multiplié, ces dernières années, les investissements pour combattre l’Iran, comme le révèle le New-York Times.

Le Royaume craignait « que la levée des sanctions internationales contre l’Iran après la signature de l’accord nucléaire [le 16 juillet 2015, ndlr] donne davantage de moyens à Téhéran pour soutenir des groupes [chiites et pro-iraniens] » selon le quotidien. « Mais les documents [de WikiLeaks] révèlent une compétition qui va bien au-delà, avec des profondes racines idéologico-religieuses. » Malheur, par conséquent, au membre du Conseil de coopération du Golfe qui aurait l’audace de tourner le dos à Riyad.

Le Qatar veut se « désalafiser »

Et ce n’est pas nouveau. Pour Henry Laurens,

entre le Qatar et l’Arabie saoudite, il s’agit d’une rivalité ancienne. […] Même s’il est conscient de sa place beaucoup plus modeste, le Qatar ne reconnaît pas le leadership de l’Arabie saoudite dans la région. […] Il joue sa propre carte avec des moyens financiers considérables, ce qui gêne la stratégie politique saoudienne. […] Au point que les Saoudiens voient le Qatar comme un rival.

Un rival d’autant plus encombrant qu’il a progressivement cessé d’investir dans les armes et le pétrole, pour se tourner vers « ceux qui façonnent l’opinion publique occidentale » selon Alexandre Kazerouni : « les artistes, les sportifs, les marchands d’art, le monde de l’université… »

En 2008, le Musée des arts islamiques voit ainsi le jour à Doha – l’idée remonte au début des années 1990. Trois ans plus tard, le club de football du Paris Saint-Germain est racheté et l’année d’après, la chaîne télévisée dédiée au sport, Bein Sports, est lancée.

En 2022, enfin, l’événement sportif le plus populaire de la planète, la Coupe du monde, sera organisée au Qatar, dont la politique d’ouverture a semble-t-il fini par donner des idées à ses voisins. Comme, par exemple, aux Émirats arabes unis, également membres du CCG, qui accueillent depuis 2009 tous les ans, à Abou Dabi, un grand-prix de Formule 1.

« Cette politique va aider les petits souverains du Golfe à « désalafiser » leur société et à recouvrer la part de souveraineté culturelle qu’ils avaient perdue dans les années 1980 » selon le chercheur français. Qui estime que le Qatar sera le principal bénéficiaire de cette ouverture, étant « celui qui a le plus souffert de la salafisation impulsée par Riyad. »