Vivons-nous le siècle du protestantisme idéologique ?

En quoi l’idéologie issue du protestantisme peut nous éclairer sur le monde politique et économique d’aujourd’hui ?

Par Mavéric Galmiche.

« Le XXIe siècle sera religieux, ou ne sera pas ». Ainsi en va-t-il de la réflexion attribuée à André Malraux, écrivain français et homme politique de la seconde moitié du XXe siècle sur notre siècle.

Si l’auteur parlait de « spiritualité » et non de « religion », on ne peut être que frappé par le caractère prophétique de ces mots car pour religieux qu’on le nomme, le XXIe siècle l’est assurément.

Il n’échappe à personne que nos sociétés laissent une grande place à la religion, ne serait-ce que quand on lit les grands titres des journaux et qu’on essaie de comprendre les problèmes qui se posent actuellement.

L’islamisme avec les attentats, le défaut d’intégration de certaines populations dans la République, le retour du conservatisme catholique en 2012 avec la Manif pour Tous n’en sont que quelques exemples.

Max Weber et le protestantisme

Dans cet article, j’aimerais proposer une nouvelle grille de lecture idéologique en reprenant les travaux de Weber sur le protestantisme. La lutte entre catholicisme et protestantisme semble aujourd’hui avoir été remisée au placard, et elle l’est sur un plan strictement religieux, mais cela n’est pas le cas de ce qu’on pourrait nommer « catholicisme idéologique » et « protestantisme idéologique ».

Par ces deux expressions, j’entends non pas l’idéologie religieuse en tant que telle, mais l’ensemble des conceptions et des pratiques politiques, économiques et sociales portées initialement par les deux religions qui ont continué de perfuser nos modèles de représentation et d’action en se détachant de leurs cadres d’origine.

L’idée que je reprends ici est simple : sommes-nous gouvernés, aujourd’hui, par un des deux modèles et comment se traduit-il en termes socio-économiques ?

Une histoire du contenu idéologique du christianisme et l’émergence du protestantisme

Revenons d’abord sur l’histoire du catholicisme et du protestantisme. On ne pourrait en effet pas comprendre ces notions sans évoquer leurs matrices que sont les religions et qui expliquent comment des comportements et des conceptions particulières ont pu se développer.

Le point de départ est le même : les deux sont des branches du christianisme qui s’est imposé lentement en Europe entre le 5e siècle après J.C et le 12e en Europe, en opposition aux cultes païens locaux et à l’Islam, présent jusqu’à la fin du 15e siècle dans la péninsule ibérique.

Au Moyen Âge, le catholicisme se structure autour de l’autorité centrale du Pape, évêque de Rome, reconnu comme garant de l’unité de l’Église. Organisées en unités territoriales locales, les paroisses à partir du IVe siècle et jusqu’au XIIe siècle — durant lequel le système connaîtra son aboutissement —, le culte catholique repose sur une pratique communautaire autour de dogmes auxquels adhèrent les fidèles.

Le catéchisme catholique

La conception spirituelle catholique d’époque se base sur l’acquisition de repères et de croyances par un enseignement religieux – le catéchisme – et de pratiques communautaires par des fêtes rituelles, célébrant les temps forts des écritures comme la fête de Noël, Pâques ou la fête de l’Ascension.

Au fil de cette formation, le catholique accepte le pape comme le successeur de Saint Pierre auquel le Christ a donné la mission de prendre soin de la communauté des croyants ; mais également les cultes des saints et l’adoration de reliques, objets sacrés ayant appartenu à ces derniers.

Comme nous l’avons rappelé ci-dessus, le catholicisme se pratique alors en groupe. Cette forme d’organisation permet de créer une solidarité entre ses membres et un contrôle mutuel, ce à quoi répond la structuration de l’Église avec les paroisses au sein desquelles des prêtres sont chargés du culte et du bon comportement des fidèles – la cura animarum ou soin des âmes.

Grande transformation au sein du catholicisme

À partir du XIIIe siècle et plus significativement encore à partir du XVe siècle, on constate des modifications dans la conception du culte. En 1215, lors du concile de Latran IV par exemple, la confession alors pratiquée à haute voix par l’ensemble des paroissiaux devient auriculaire, c’est-à-dire privée.

À la fin de la guerre de Cent ans, une nouvelle interprétation du culte catholique se fait jour et la foi se personnalise : c’est à ce moment qu’apparaissent les premiers chapelets, les livres de prière, d’abord chez les plus aisés, puis peu à peu dans l’ensemble des strates sociales.

Un rapport plus direct entre le fidèle et Dieu s’établit, provoquant au passage une première forme d’émancipation de la structure de l’Église. Ces changements se traduisent dans un mouvement que l’on appelle la devotio moderna ou « dévotion moderne » qui trouve ses fondements dans une pratique personnelle et le perfectionnement de soi dans l’étude des textes sacrés.

Évolution de la foi catholique

La foi catholique, qui reposait alors sur l’apprentissage d’un dogme et le monopole de l’Écriture par les clercs, se voit alors considérablement modifiée.

De plus, au XIIIe siècle apparaissent les Ordres Mendiants qui contestent l’accumulation de richesse des ordres monastiques préexistants et entendent revenir à une version plus fidèle du christianisme.

Ces frères font vœu de pauvreté et dépendent donc de la charité pour leur subsistance. Il est intéressant de constater que ces ordres se sont implantés en ville, ont été supportés par la bourgeoisie urbaine médiévale et contribuent par leurs activités et leurs sermons à une forme embryonnaire de capitalisme.

Aussi, dans le Traité sur les contrats du franciscain Jean Olieu, on nous présente la mission religieuse de l’ordre comme un calcul entre la valeur des biens et celles du travail fourni par les hommes. Ce qui fait de l’école franciscaine une sorte de laboratoire à la fois économique et mystique.

Naissance du protestantisme

La naissance du protestantisme advient en 1517 suite à la publication par Luther des 95 thèses où il s’indigne contre l’émission des indulgences – garanties de rémission divines pour des fautes contre de l’argent.

Ce dernier y évoque ses désaccords d’ordre théologique et moral mais se heurte à l’opposition de l’Église qui le taxe d’hérésie. De là, un mouvement de réforme va croître et va finir par susciter l’adhésion des aristocrates allemands et de leurs peuples avant de faire basculer l’est de l’Europe.

Il nous serait difficile d’expliquer succinctement l’histoire du protestantisme et du catholicisme tant les divergences sont nombreuses et précises mais les socles idéologiques des deux branches sont bel et bien différents.

En effet, nous avons décrit le catholicisme comme la reconnaissance de l’autorité du Pape, donc d’une relation de pouvoir verticale, à laquelle déroge le protestantisme qui lui préfère une organisation collective.

Pratique individualiste de la foi

Du point de vue de la foi, le protestantisme érige la Bible comme le seul texte et comme la seule loi de vie au quotidien. Celle-ci est la base de toute réflexion sur Dieu et consacre une pratique beaucoup plus individualiste de la foi quand le catholicisme accorde plus de place à la pratique communautaire et ne se fonde pas sur la discussion des textes.

Ces observations ne seront pas sans rappeler au lecteur le célèbre ouvrage de Max Weber, L’Éthique du Protestantisme et l’Esprit du Capitalisme. Le sociologue part du constat de l’existence d’un « esprit » chez les protestants et de la notion de beruf, de vocation ou métier présente chez Luther et comprend l’industrialisation et le changement de logique de production pour un modèle capitaliste comme un produit de cette conception du monde protestante.

Il s’appuie pour ce faire sur un corpus d’œuvres puritaines du XVIIe siècle où l’idée de salut procède de la besogne, de l’accomplissement du travail par opposition à l’oisiveté vue comme le plus grand des péchés.

Dès lors, cède la conception catholique de l’argent comme élément pouvant provoquer la faillite de l’homme face à la vision protestante du travail comme moyen d’auto-réalisation et de dévotion.

Toutefois, cette thèse a été contestée par de nombreux auteurs dont Ferdinand Braudel dans son ouvrage Dynamique du capitalisme, où il réfute l’idée d’un éthos protestant du capitalisme au profit d’une reprise de l’idéologie mercantiliste déjà présente dans le Moyen Âge italien et français du XIVe siècle.

De l’idéologie protestante au protestantisme idéologique

Les liens entre protestantisme et libéralisme constituent la colonne vertébrale du livre de Rémy Hebding, Les Protestantisme et la Politique : loi et dissidence. On y trouve une explication du lien entre libéralisme politique, c’est-à-dire attachement aux libertés individuelles, parlementarisme et libéralisme économique dans la communauté protestante.

Dans sa justification, le politologue invoque la place faite au libre examen et à la persévérance dans l’effort pour comprendre le ralliement des protestants au libéralisme à partir de la Monarchie de Juillet.

Le rôle républicain des protestants

Une thèse qui sera reprise par Patrick Cabanel dans Les Protestants et la République qui décrypte le rôle prépondérant joué par la communauté protestante dans l’avènement de la Troisième République et dans l’initiation au libre-échangisme.

C’est alors qu’on peut attester le basculement de l’idéologie protestante au protestantisme idéologique, ces valeurs et cette conception du monde ne correspondent plus tant à une pratique religieuse qu’à une adhésion spontanée de la bourgeoisie commerçante et des classes supérieures de la société d’époque.

Désormais, on peut expliquer ce que sont le « catholicisme idéologique » et le « protestantisme idéologique » : le premier allie à une conception verticale du pouvoir – où la place du chef est essentielle – une certaine forme d’étatisme et d’une économie régulée par égard à une idée de collectivité.

Le second concentre une conception plus collaborative, collégiale du pouvoir, promeut le libéralisme politique et à l’individualisme tout en étant plus favorable au libre-échangisme et au capitalisme libéral.

L’histoire récente au prisme de ces deux notions

Si l’on suit ces critères, on peut authentifier des doctrines et des mouvements politiques plutôt fidèles au « catholicisme idéologique ». C’est le cas du socialisme qui voit dans la redistribution des richesses et dans la solidarité un moyen contemporain pour atteindre un accomplissement et par là une forme de salut ; mais c’est également le cas du gaullisme qui se fait une haute idée de la place du chef, privilégie une économie régulée et re-distributrice et place la nation comme réalité intangible – peut-on y voir une référence au gallicanisme, cette interprétation nationale du catholicisme où les rois de France jouèrent un rôle central à partir du XVe siècle ?

D’un point de vue contemporain, on peut y placer les partis qui s’opposent au libéralisme et qui offrent une conception verticale du pouvoir parmi lesquelles La France insoumise, qui incarne une nouvelle forme de catholicisme social basé sur l’idée de redistribution des richesses, et le Front National qui représente un catholicisme idéologique traditionnel.

Protestantisme idéologique, catholicisme idéologique

Le « protestantisme idéologique » qui regroupe les mouvements libéraux et socio-libéraux qui promeuvent une forme d’individualisme et de libéralisme sociétal, politique et économique parmi lesquels on peut placer La République en Marche.

On peut encore citer Les Républicains ou encore Le Parti socialiste qui ont tous deux suivi une évolution du « catholicisme idéologique » vers le « protestantisme idéologique » avec l’adhésion aux principes du libre marché dans les années 1980, période de libéralisation de l’économie mondiale.

Cette classification nous offre une grille d’interprétation inédite pour comprendre le nouveau clivage qui se dessine en France. Les élections présidentielles de 2017 ont révélé une véritable désaffection des électeurs pour les partis affiliés au « protestantisme idéologique » en faveur de l’autre courant si on s’en réfère aux chiffres du premier tour où près de 48% des suffrages ont été exprimés pour les candidats Marine Le Pen (21,3%), Jean-Luc Mélenchon (19,58%), Dupont-Aignan (4,7%) et Asselineau (0,92%).

Alors, simple effet des aléas économiques et politiques ou au « catholicisme idéologique » ? Le quinquennat du président Macron nous aidera à le déterminer. Seule une chose est certaine : le siècle sera spirituel ou ne sera pas.