Qu’attend Vladimir Poutine de sa rencontre avec Emmanuel Macron ?

Un entretien exclusif avec Françoise Thom, historienne et spécialiste de la Russie.

À l’occasion de la rencontre à Versailles du chef de l’État Français Emmanuel Macron et de son homologue russe Vladimir Poutine, Contrepoints a interrogé Françoise Thom pour en éclairer les enjeux politiques. Françoise Thom est historienne et soviétologue. Elle enseigne l’histoire contemporaine à l’université Paris-Sorbonne et intervient régulièrement dans le débat public dans Commentaire, Le Monde ou encore sur France Culture. Elle est notamment l’auteur de Beria : le Janus du Kremlin, publié aux éditions du Cerf.

Emmanuel Macron a rencontré Vladimir Poutine à Versailles, ce qui servira sans doute de premier test dans la relation diplomatique du nouveau gouvernement avec le chef du gouvernement russe. Poutine n’est-il pas en position de force face à un Occident sur le retrait ? Emmanuel Macron, s’il suit la voie de l’approfondissement de la coopération européenne militaire et stratégique, peut-il prétendre au rééquilibre des forces en présence ?

Poutine semble en position de force mais si l’on y regarde de plus près, depuis quelques mois il accumule les échecs. Certes l’élection de Trump a été perçue en Russie comme une grande victoire. Mais le prix à payer a été très élevé.

Les Occidentaux ont pris conscience de l’ampleur de la « guerre hybride » menée contre eux par le Kremlin. Trump est l’objet de tels soupçons dans l’establishment de Washington qu’il peut difficilement mener la politique pro-russe espérée à Moscou. En Europe le repoussoir Trump et l’ostensible appui russe ont sérieusement handicapé les populistes qui semblent aujourd’hui en reflux. Échec aussi en Ukraine : le dessein russe était de miser sur l’effondrement économique et politique de l’État ukrainien.

Or il apparaît aujourd’hui que malgré les difficultés, l’économie ukrainienne donne des signes de rétablissement et l’Ukraine se reconstruit cahin caha. En Syrie, Poutine est en train d’apprendre ce dont les Américains ont fait l’expérience en Irak et en Afghanistan : les victoires militaires sont faciles mais construire une paix stable est une gageure d’un autre ordre.

La Russie aimerait s’extraire de ce guêpier sans perdre la face, et en est même réduite à chercher l’appui des Occidentaux. Mais comme Poutine est surtout soucieux de préserver les positions acquises par la Russie dans la région il est peu probable qu’une coopération réelle avec Moscou puisse se mettre en place.

Les positions de M. Macron ont été relativement discrètes sur la Russie pendant la campagne présidentielle, contrairement à celles de certains de ses adversaires, qui de Mélenchon à Fillon, en passant par Mme Le Pen, prônaient la normalisation. Cette normalisation est-elle seulement possible ? Qu’est-ce qui fait que la Russie doit demeurer l’objet de vigilance de ses voisins occidentaux ?

Ce terme de « normalisation » me semble mal choisi. N’oublions pas que la confrontation avec la Russie a pour cause la remise en cause par cette dernière de l’ordre européen de l’après-guerre. Le démembrement de la Géorgie, l’annexion de la Crimée montrent qu’aux yeux du Kremlin seul compte le rapport de forces.

La Russie mise sur ce que j’appellerai l’ « amnésie démocratique » : chaque nouvelle administration aux États-Unis (et ailleurs) croit pouvoir faire mieux que la précédente dans les relations avec la Russie. À peine arrivé au pouvoir le président Obama a lancé le « reset », passant l’éponge sur la guerre russo-géorgienne qui aurait pourtant dû ouvrir les yeux des Occidentaux sur les objectifs du Kremlin.

La facilité avec laquelle l’Occident a « avalé » l’opération contre la Géorgie a incité les dirigeants du Kremlin à s’imaginer que le démembrement de l’Ukraine n’entraînerait que quelques faibles protestations platoniques. Aujourd’hui la Russie souhaite une fois de plus effacer l’ardoise, faire oublier ses agissements récents, coups de force dans l’espace ex-soviétique, subversion des États européens par l’appui aux extrémistes, ingérences dans les processus électoraux.

C’est ce que l’ambassadeur Orlov appelle « surmonter la méfiance réciproque qui s’est installée ces dernières années ». Or rien ne dit que le Kremlin ait changé d’approche, bien au contraire. La visite de Poutine en France s’inscrit dans ses objectifs traditionnels, compte tenu du contexte nouveau qui est en train de se dessiner en Europe.

Certes la Russie se réjouit de la froideur des relations transatlantiques causée par le caractère imprévisible de Trump. Mais la sape du lien transatlantique n’est qu’un volet de sa politique depuis 1947. Le deuxième volet est la sape de la solidarité européenne. Ce que Moscou craint aujourd’hui plus que tout c’est l’émergence d’un moteur franco-allemand dynamique capable de faire de l’Europe une véritable puissance.

Pendant toute la guerre froide et même durant l’après-guerre froide, les dirigeants du Kremlin étaient persuadés qu’en cas de retrait américain, les pays ouest-européens, dépourvus de volonté propre, passeraient dans l’orbite russe les uns après les autres. Aujourd’hui ils prennent conscience que l’Europe n’est pas ce conglomérat mou et veule qu’ils s’imaginaient.

Poutine s’est précipité en France pour tester jusqu’où la France d’Emmanuel Macron était prête à se montrer « indépendante », c’est-à-dire, traduit de la novlangue du Kremlin, à tourner le dos à la solidarité européenne et au lien entre pays de l’OTAN. Notamment, la Russie aimerait avoir barre sur l’Allemagne à travers la France.

L’enjeu pour Poutine est énorme : depuis quinze ans il s’est efforcé de faire de la Russie une formidable machine de puissance, dans le sens archaïque, soviétique, où il conçoit la puissance : armée, services secrets, bases militaires, propagande. Pour cela il a sacrifié l’économie russe, la prospérité et la santé de ses concitoyens.

Son dessein ultime est « la création d’un espace économique et humain commun entre la Russie et l’Europe », pour citer encore l’ambassadeur Orlov, c’est-à-dire une Union eurasienne dans laquelle l’Europe assurerait l’intendance, tandis que la Russie grâce à sa prépondérance militaire et policière, serait en position de dicter sa loi. S’il échoue à le réaliser, la Russie prendra conscience de l’impasse dans laquelle l’a entraînée le poutinisme. C’est seulement à partir de ce moment que l’on pourra envisager une « normalisation ».

L’influence de la Russie en France et en Europe semble curieusement sous-estimée, malgré les invocations régulières dans l’actualité, en particulier au cours des campagnes électorales françaises et américaines. Comment expliquer cette perméabilité des élites au discours du Kremlin ? 

La perméabilité des élites au discours du Kremlin s’explique avant tout par ce que j’ai appelé l’ « amnésie démocratique ». On a beaucoup parlé d’histoire durant la visite de Poutine à Versailles. Poutine s’est dit favorable à une collaboration entre historiens de la Russie russes et français, mais pas entre historiens de l’Union soviétique.

Et pour cause : c’est la connaissance de l’URSS et de ses procédés en matière de politique étrangère qui nous fournit les clés de la compréhension des objectifs du Kremlin aujourd’hui. Quant à la sous-estimation de la menace russe, elle s’explique par la répugnance des démocraties à admettre qu’elles puissent avoir des ennemis, et par conséquent, à être appelées à faire preuve d’effort et de courage.