La manif pour tous au risque de l’analyse

Le mérite du dernier livre du politologue Gaël Brustier est de permettre d’observer les recompositions idéologiques qui sont survenues lors des manifestations de 2013.

Par Jean Sénié.

BrustierLa récente affaire des crèches de Noël, que l’on juge qu’il s’agit de cultuel ou de culturel importe peu en l’occurrence, a vu s’affirmer comme fer de lance du combat pour les crèches le président du groupe UMP au Sénat, Bruno Retailleau. Cette prise de position pourrait apparaître comme la perpétuation d’une tradition de la mémoire vendéenne par celui qui occupe la fonction de président du conseil général depuis 2010 et qui a été renouvelé dans son mandat le 31 mars 2011.

Toutefois, sa prise de position s’enracine dans un positionnement dans le champ politique répondant à des convictions plus profondes. Pour le comprendre, il faut revenir à son élection à la présidence du groupe UMP au Sénat. Dans le duel qui l’a opposé à Bruno Karoutchi, il ne faut pas simplement voir la continuation à échelle réduite de la lutte entre sarkozystes et fillonistes. Le politologue Gaël Brustier en donne une clé de lecture lorsqu’il explique que « c’est la victoire de la frange conservatrice de la droite parlementaire et de l’UMP issue de la Manif pour tous »1. Au niveau local, ces résultats prennent appui sur une géographie électorale en mouvement2.

Le mérite du dernier livre du politologue Gaël Brustier, Le Mai 68 conservateur, est de permettre d’observer ces recompositions politiques et d’étudier les changements idéologiques qui sont survenus lors des manifestations de 2013. Il ne s’agit donc pas de faire une histoire de La Manif pour Tous3, mais d’en dessiner les soubassements idéologiques et, enfin, d’en proposer une interprétation4.

La Manif pour tous, une entreprise idéologique

Pour Gaël Brustier, la Manif pour tous advient dans un contexte de « panique morale »5, qui voit les enjeux identitaires revêtir une acuité inédite. La mondialisation, la construction européenne constituent des facteurs explicatifs6. L’auteur insiste aussi sur le retour du religieux, réintroduit pour ainsi dire par la fenêtre européenne7. Ce qu’il importe de noter est la double dynamique de recentrement des catholiques sur eux-mêmes et la mutation de la géographie électorale du parti socialiste qui a basculé vers l’ouest.

Le politologue rappelle avec justesse que dans ce contexte la loi Taubira ne pouvait que heurter les mondes catholiques. Cela est d’autant plus vrai qu’elle revient à ignorer les débats qui ont animé les catholiques8. Il forge d’ailleurs à ce propos l’expression « reductio ad lebefvrum » qui vient heureusement compléter l’expression « reductio ad maurrassum » pour disqualifier les partisans de la Manif pour Tous, l’insulte ayant trop souvent servi d’argumentaire à gauche pour éviter le débat ou pour le placer sur un plan axiologique dans lequel les catholiques ne pouvaient qu’être les représentants du mal9. C’est pourtant ignorer les années de formation de jeunes militants catholiques.

Gaël Brustier rend, en effet, compte avec une grande minutie de la formation de jeunes catholiques, qui deviendront des cadres de la Manif pour Tous, dans les communautés charismatiques, comme celle de l’Emmanuel, qui ont donné naissance aux courants tradismatiques parmi lesquels vont les membres de l’équipe d’encadrement de la Manif pour tous10.

Ces nombreux changements survenus dans le monde catholique ont été ignorés par la gauche, suscitant ainsi une multiplication des tentatives de récupération à droite. Mais le processus de récupération n’est pas unilatéral. Des mouvements comme les Veilleurs se sont aussi bien faits en partie récupérer à travers Sens Commun qu’ils ont récupéré l’UMP par l’imposition de leurs valeurs et de leur discours. On assiste alors à une victoire, tout au moins partielle, de la Manif pour tous, sur le plan des idées11. L’étude de la trajectoire de Laurent Wauquiez, pour ne citer que lui, est à cet égard exemplaire12.

La lutte pour l’hégémonie culturelle

L’ « hégémonie culturelle » est une expression du philosophe marxiste Antonio Gramsci par laquelle celui-ci « entend donner une description de l’idéologie dominante, c’est-à-dire la domination culturelle d’un groupe ou d’une classe qui exerce une domination politique »13. Or comme le titre l’indique, « le mai 68 conservateur », la Manif pour tous représente une poussée, issue de la base, pour imposer une nouvelle idéologie. Comme l’écrit Gaël Brustier dans sa conclusion : « certaines familles intellectuelles, philosophiques et politiques ont mieux compris ou accompagné que d’autres cette reconfiguration. Le conservatisme nouveau en fait partie. Articulant héritage et adaptation, il s’en va désormais à la conquête des esprits et du pouvoir. Il rencontre nécessairement la quête d’une nouvelle synthèse qu’est forcée d’entreprendre la droite ». Et d’ajouter comme point final : « la gauche a beaucoup à apprendre du Mai 68 conservateur »14.

Pour le politologue, marqué à gauche, la montée de ce conservatisme s’explique par deux raisons concomitantes. La première est l’essoufflement de la gauche qui n’arrive plus à proposer son récit habituel fondé sur l’émancipation et qui se cantonne ainsi dans une position de gestionnaire dont chaque échec aggrave davantage le déficit de crédibilité15. La seconde est la montée d’un sentiment d’ « insécurité culturelle » ou de « panique morale » à laquelle les solutions de la Manif pour Tous tentent d’apporter une réponse de plus en plus précise. On voit ainsi combien la lutte pour l’hégémonie culturelle est en phase d’être perdue par la gauche dont le redressement, pour l’auteur, ne peut passer que par une réaffirmation d’un projet culturel cohérent. On ajoutera que les appareils de droite n’ont pas su saisir non plus ce changement, d’où le caractère évanescent des militants de la Manif pour tous et les lignes de fractures où viennent justement se fixer les militants de la manif.

Quelle Manif pour quelle hégémonie ?

En formulant des critiques, nous nous exposons toujours à la critique de souhaiter que l’auteur eût écrit le livre que nous aurions aimé qu’il écrivît. Il n’en demeure pas moins que certains aspects auraient mérité un autre traitement, voire d’avoir une place dans le raisonnement de l’auteur.
Tout d’abord l’insistance sur le « Renouveau charismatique » débuté dans les années 1970, sur les communautés charismatiques semble excessive. Même si elle est l’occasion d’intéressants développements sur les discours et les pratiques du catholicisme moderne, il n’en demeure pas moins qu’il semble exagéré d’en faire une telle vague de fond pour les dirigeants de la Manif pour tous. Si l’auteur montre à juste titre que la focalisation sur « l’institut Civitas » fait partie d’une manœuvre de disqualification entreprise par une partie de la gauche et des médias, il faut néanmoins s’interroger sur le poids réel des tradismatiques. Le lien entre Veilleurs et mouvements charismatiques, s’il existe, aurait gagné à être encore précisé. En quelque sorte, c’est vers une sociologie plus fine et surtout plus systématique que les études sur la Manif pour Tous doivent se porter.

Un autre reproche peut venir sur la question du rapport entre la Manif pour tous et l’Action française ou plutôt la « Restauration nationale ». Là encore, les développements sur les méthodes de formation de certains futurs chefs du mouvement sont attirants. Pour autant, il pourrait être exagéré d’accorder une telle place à cette question, qui aurait ainsi gagné à être traitée de manière plus synthétique. C’est, en effet, que l’auteur n’arrive pas à convaincre de la pertinence de son développement.

Par ailleurs, on pourra déplorer le caractère schématique de la description des évolutions du monde catholique qui fait fi de la vitalité d’autres courants. Par ailleurs, la sociologie électorale catholique, même si elle est traitée de manière exhaustive dans le cadre d’un court essai, aurait gagné à être exposée avec davantage de clarté en l’inscrivant dans une perspective historique.

Enfin, à la lecture du livre, on se demande si la Manif pour tous marque le basculement du débat politique à droite ou si c’est justement celui-ci qui l’établit. L’ouvrage entend élaborer une dialectique subtile entre les deux. Cependant, l’argumentation en vient à se concentrer exclusivement sur les catholiques, invitant par là même à s’interroger : la droitisation du débat est le fait des catholiques ou excède-t-elle largement ce groupe sociologique ?

Malgré ces remarques, il est nécessaire de lire ce livre. Entre autres mérites, il constitue la première tentative de ressaisir les événements de la Manif pour tous afin d’essayer d’en dégager un sens. Sans aller jusqu’à dire que l’auteur est devenu l’historien de la Manif pour Tous, il a su mettre en lumière les enjeux, bien plus importants qu’ils n’apparaissaient à première vue, de ces manifestations. On le voit, c’est une conception du monde qui excède la simple question du mariage des couples homosexuels. Loin des clichés et des analyses à l’emporte-pièce, c’est donc un ouvrage politique sur un phénomène politique inédit.


Sur le web

  1. Gaël Brustier, « La manif pour tous est un combat pour l’hégémonie culturelle », Les Inrocks, 17/11/2014.
  2. Id., Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ? Paris, Cerf, 2014, p. 184-192.
  3. Pour cela voir Raphaël Stainville et Vincent Trémolet de Villers, Et la France se réveilla : Enquête sur la révolution des valeurs, Paris, éd. du Toucan, 2013, 288 p.
  4. Gaël Brustier, Le Mai 68 conservateur : Que restera-t-il de La Manif pour tous ?, Cerf, 2014, p. 12-14.
  5. Ibid., p. 225 : « réaction disproportionnée de certains groupes face à des pratiques culturelles ou personnelles souvent minoritaires jugées déviantes ou dangereuses pour la société. »
  6. Ibid., p. 24-30.
  7. Ibid,. p. 16-24 et 31-36. Il faut voir qu’il n’est pas ici question de « réenchantement du monde par la religion » au sens où l’entend Peter L. Berger dans le livre The Desecularization of the World: Resurgent Religion and World Politics.
  8. Ibid., p. 55-58.
  9. Ibid., p. 120-124.
  10. Ibid., p. 117-120.
  11. Gaël Brustier, « GayLib, Sens commun, FN, UMP, UDI : où est la droite conservatrice ? », Le Figaro, 16/12/2014.
  12. Id., Le Mai 68 conservateur. Que restera-t-il de la Manif pour tous ? Paris, Cerf, 2014, p. 198-199 : « Là où hier encore, Nicolas Sarkozy pariait sur l’identité, Laurent Wauquiez entend reprendre l’avantage, demain, par le régalien. En suivant la voie ouverte par les questions des mœurs, le nouveau discours de l’UMP doit, selon lui, consister à rapatrier dans le cadre national des éléments de régulation afin de les appliquer, à tout le moins verbalement, aux flux qui font la réalité palpable de la mondialisation. »
  13. Ibid., p. 223.
  14. Ibid., p. 208.
  15. Ibid., p. 52-53.