Emmanuel Macron, le Clinton français ?

Emmanuel Macron est bien un libéral, mais au sens américain du terme, c’est-à-dire social-démocrate, comme le furent les époux Clinton pendant 30 ans.

Par Jonathan Frickert.

Emmanuel Macron, le Clinton français ?

Alors que la classe politique française connaît depuis plusieurs jours un crépuscule judiciaire et médiatique inédit, entre les François Fillon, Marine Le Pen et Benoît Hamon, tous en situation délicate à seulement 11 semaines de l’élection, un candidat semble avoir les faveurs de l’opinion mais, surtout, des médias.

Pourtant, dès mardi 24 janvier, plusieurs députés d’opposition ont attaqué l’ancien ministre de l’Économie, et désormais candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron. Des demandes de clarifications tombées la veille de la parution d’un livre accablant écrit par deux journalistes de Radio France dans lequel Emmanuel Macron est accusé d’avoir utilisé 80% de l’enveloppe annuelle qui lui était allouée au titre de ministre des Finances, soit 120 000 euros, à des fins de préparation de sa prochaine campagne électorale. Une somme qui aurait permis de financer des réunions notamment avec des clercs, des responsables associatifs et des philosophes.

La pensée socialiste en actes

L’incarnation de la pensée socialiste jusque dans les alcôves du pouvoir, prolongeant la logique d’enrichissement avec l’argent des autres et qui bénéficie d’un important soutien médiatique.

Pourtant, celui qui est vendu par certains comme le héraut du libéralisme français aura bien du mal à faire oublier sa véritable nature, à savoir celle de l’enfant terrible du hollandisme. Un héritage dont il sera à jamais tributaire et qui marque sa véritable identité politique.

En effet, les libéraux étant habitués aux caricatures, il est triste d’observer que nombreux sont ceux qui n’hésitent pas à assumer un amalgame des plus étonnants par un soutien à Emmanuel Macron.

Loin d’être un chantre du libéralisme français, le candidat d’En Marche ! est en réalité le candidat du camp progressiste. Le candidat social-démocrate se trouve être la meilleure revanche d’Hillary Clinton, quelques mois après la défaite cinglante de la candidate démocrate.

Ne confondons pas libéralisme et progressisme

La principale question que pose Emmanuel Macron est celle d’un nouvel amalgame auquel sont confrontés les libéraux, à savoir celui posant une identité idéologique entre progressisme et libéralisme.

Pourtant, ces deux pensées diffèrent assez clairement. Reprenons, comme souvent, les termes. Le progressisme est l’idéologie de celles et ceux qui croient en un sens de l’Histoire. Ce sens serait celui, irrésistible, qui amène au progrès. Cette pensée est teintée d’immanentisme, c’est-à-dire de la croyance que ce progrès soit inscrit dans la nature humaine. En cela, le progressisme se détache déjà de la pensée libérale. Le progressisme pense que l’Homme est bon par nature.

Pourtant, politiquement, cette croyance suppose l’intervention de l’État. Le progrès étant vu comme un absolu à atteindre, et non un but qui arrivera tôt ou tard, il s’agit de pousser la société vers ce progrès par une transformation profonde poursuivie par l’État.

Les progressistes sont en cela des réformistes, voyant dans l’État l’instrument permettant d’atteindre l’idéal promu : justice sociale, égalité, fin des discriminations… En cela, le progressisme est un constructivisme. La raison d’être de l’État est de construire la société afin qu’elle se conforme à l’idée que s’en font ses dirigeants.

Les progressistes ont, sur cette base, soutenu de nombreux dirigeants de régimes totalitaires ou dictatoriaux qu’ils estimaient être de moindres maux : Fidel Castro, Hugo Chavez, Joseph Staline, Mao Zedong…

Aujourd’hui, davantage qu’un constructivisme, le progressisme est devenu un « déconstructivisme », reprenant aux penseurs de la French Theory l’idée que, pour bâtir une société de progrès, il fallait d’abord détruire toutes les structures institutionnelles et morales existantes : la famille, l’école, l’État, la Nation, le genre… Tout le contraire de la pensée libérale qui refuse toute action de l’État visant à construire ou déconstruire la société. Le libéralisme propose au contraire de laisser la société décider par elle-même avec un État limité.

Basée sur le « laissez-faire », la pensée libérale croit au contraire que l’intérêt général naît de la libre interaction des individus. Là où les progressistes voient les hommes comme naturellement bons, les libéraux appréhendent les hommes dans leur variété de nature humaine et les considèrent à travers leur subjectivité individuelle, permettant d’aboutir à l’intérêt général. En témoignent ces quelques citations de La Richesse des Nations d’Adam Smith :

  • « Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais plutôt du soin qu’ils apportent à la recherche de leur propre intérêt. Nous ne nous en remettons pas à leur humanité, mais à leur amour-propre. »
  • « Chaque individu ne pense qu’à se donner personnellement une plus grande sûreté […], et ne pense qu’à son propre gain ; en cela, comme dans beaucoup d’autres cas, il est conduit par une main invisible à remplir une fin qui n’entre nullement dans ses intentions ; tout en ne cherchant que son intérêt personnel, il travaille souvent d’une manière bien plus efficace pour l’intérêt de la société, que s’il avait réellement pour but d’y travailler. »

Les individus ne sont donc pas bons par nature, mais leurs interactions, mues par des intérêts individuels, aboutissent au bien. C’est la logique du contrat, où chacun recherche son intérêt propre, mais finit par aboutir à une situation satisfaisante pour tous. C’est donc le marché qui permet au plus grand nombre de trouver son bonheur : nous sommes obligés de nous intéresser aux autres si nous voulons satisfaire nos propres intérêts.

À l’ordre construit des progressistes, les libéraux opposent l’ordre spontané. L’État n’y a pas de fonction active vis-à-vis de la société, mais se borne à faire respecter le principe de non-agression.

Malgré la diversité des courants de pensée libérale, tous s’accordent sur l’absence de coercition. L’État voit donc ses pouvoirs fortement limités au regard des libertés individuelles, allant d’un État purement régalien à la disparition pure et simple de la notion même d’État.

Ainsi, il est aisé de voir quel est le sens du qualificatif « libéral » qui est utilisé par Emmanuel Macron et les médias pour le qualifier. « Liberal » est ici entendu au sens américain du terme, puisque le jeune énarque est davantage proche du progressisme social-démocrate que de la véritable définition du libéralisme tel qu’entendue de ce côté de l’Atlantique.

Derrière le masque libéral, la réalité du progressisme

Il est vrai qu’il est difficile de juger le projet d’Emmanuel Macron, tant son dévoilement est en permanence retardé. D’abord annoncé pour février, il faudra désormais attendre le mois de mars. Avec un peu de chance, nous pourrons l’avoir avant les élections législatives…

Cependant, il est d’ores et déjà possible de juger ce que se prépare à incarner Emmanuel Macron, celui-ci étant dans la vie publique depuis un certain nombre d’années. De cette vie publique ont pu être tirées un certain nombre de propositions, mais aussi, et surtout une philosophie générale. S’il existe quelques bribes de libéralisme voire de conservatisme, force est de constater que celles-ci masquent une pensée largement marquée par le progressisme.

Prenons tout d’abord les questions de santé. Si le candidat propose dans un premier temps de permettre aux médecins privés d’exercer dans les hôpitaux publics, le naturel revient rapidement au galop puisqu’il propose une prise en charge à 100% des frais d’optique, d’audition et dentaires. Mieux : il souhaite mettre en place des stratégies pluriannuelles d’investissement. Ah… le bon vieux temps du Plan !

Autre point qui semble fortement intéresser l’ancien banquier : la question européenne. Malgré une proposition de renforcer les investissements aux frontières européennes, notamment à Lampedusa, Emmanuel Macron ne garde pas moins une vision largement progressiste de la construction européenne. Fédéraliste convaincu, partisan d’une plus forte intégration, le candidat propose la mise en place de mesures antidumping et une carte d’identité européenne. Sur la question des dettes souveraines, il propose une solidarité budgétaire et financière associée à une restructuration des dettes, au point de s’attirer la sympathie d’un certain Yanis Varoufakis. Il est également défavorable à la ratification des traités européens par les parlements nationaux, notamment après l’affaire du CETA refusé par le parlement wallon, et souhaite la mise en place d’un programme Erasmus obligatoire.

Encore une fois, tout cela relève d’une conception bien davantage marquée par le progressisme que par le laissez-faire.

Position conservatrice sur l’État

Sur la question de l’État, le jeune loup s’en sort un peu mieux.

On se souvient de sa fameuse entrevue au journal Le 1 où le ministre de l’Économie de l’époque regrettait l’absence de figure royale. Une position bien conservatrice puisque faisant référence à la figure du monarque république.

S’agissant des aspects plus libéraux, il s’est montré favorable au rétablissement de la police de proximité, de décentraliser certains risques aux associations comme les sapeurs-pompiers volontaires, Emmanuel Macron croit fortement dans le parlementarisme, proposant la mise en place du scrutin proportionnel dans les deux chambres, ainsi que de subordonner l’accès à la vie élective à un casier judiciaire vierge.

De la même manière, il se dit croire en une « république contractuelle ». Si l’expression est agréable à l’oreille, elle est moins l’affirmation de la supériorité du contrat sur l’ingérence étatique que la logique classique du bâton et de la carotte, les rapports « contractuels » étant ici entre l’État et les individus, et non pas entre les individus. Le cadre est plus large mais toujours aussi hermétique.

Pourtant, une nouvelle fois, très rapidement, on constate une préférence pour la contrainte : limitation du cumul des mandats, y compris dans le temps, sanctions financières visant à inciter à l’inscription sur les listes électorales, formations des citoyens aux fonctions politiques, obligation faite au président de la République de rendre des comptes annuellement à une assemblée de citoyens tirés au sort ou encore, comme cela est le cas outre-Atlantique, la mise en place d’une obligation d’audition parlementaire des prétendants ministres avant nomination.

Le projet éducatif d’Emmanuel Macron

Sur les questions éducatives, cheval de Troie de la gauche depuis plusieurs dizaines d’années, Emmanuel Macron ne fait pas exception.

Proposant une décentralisation éducative sur le modèle allemand, avec un cadre étatique et des régions gestionnaires des filières, une autonomie accrue des universités et une opposition à l’interdiction du voile à l’université, le projet éducatif du candidat semblait des plus intéressants.

Il faudra pourtant sécher ses larmes en voyant le reste des propositions. Ce partisan de la loi Peillon relative à la refondation de l’école, Emmanuel Macron propose d’obliger les professeurs expérimentés à enseigner en ZEP en contrepartie d’une plus grande liberté et d’une revalorisation de leurs traitements. Dans la même veine, il souhaite enrichir l’offre scolaire dans les quartiers populaires afin de favoriser le brassage social.

Sur le plan culturel, le naturel revient rapidement au galop, puisqu’il a proposé fin janvier un « pass culturel » d’un montant de 500 euros gracieusement payé par l’État à tous les jeunes âgés de 18 ans. Une proposition qu’il a trouvée de l’autre côté des Alpes et qui a coûté pas moins de 290 millions d’euros.

Une vision interventionniste et utilitariste de l’économie

Après la question éducative, voyons maintenant le principal sujet macronien : l’économie. Favorable au libre jeu du marché et au rétablissement de l’équilibre budgétaire, Emmanuel Macron a rapidement fait trembler la gauche archaïque et peu habituée au sens. Il s’est en effet dit confiant dans le rôle des banques, favorable au traité CETA, à la démocratie sociale au point de proposer aux entreprises et aux branches de déroger, avant même la loi El Khomri, à la règle mortifère des 35 heures.

Sa phrase sur la fameuse taxe à hauteur de 75% sur les très hauts revenus « c’est Cuba sans le soleil ! », celle sur les jeunes Français qui doivent avoir l’ambition de devenir milliardaires et sa volonté de renforcer la concurrence dans le milieu énergétique auront terminé d’achever la réputation d’ultralibéral du jeune loup.

Pourtant, une nouvelle fois, le château de cartes s’écroule au premier coup de vent. Partisan d’un socialisme de l’offre, Emmanuel Macron estime intéressant le concept de revenu de base. Il estime, malgré les dérogations proposées, que les 35 heures doivent rester la règle, ce qui fait dire à beaucoup que son programme économique ne présente aucune nouveauté par rapport aux gouvernements socialistes français récents, qu’il s’agisse de François Mitterrand ou de François Hollande. Partisan d’une accélération de la transition écologique et d’une relance étatique de la construction de logement, il est un partisan de la création de nouvelles mines. Toutes ces propositions ont pour fondement une pensée intrinsèquement progressiste, ayant une vision purement utilitariste de l’idée libérale.

Adoubé par certains libéraux médiatiques, Emmanuel Macron vante sa confiance en l’homme et est régulièrement dépeint en nouveau Valery Giscard d’Estaing.

C’est sans compter sur le reste… Et le reste, ça fait beaucoup. Conseillé par le néo-keynésien Joseph Stiglitz, Emmanuel Macron propose de faire voter un certain nombre de mesures pour moraliser l’entrepreneuriat, là où le capitalisme et a fortiori le libéralisme constituent des pensées profondément amorales.

L’ancien banquier se dit inspiré par Jacques Delors, autrefois conseiller de Jacques Chaban-Delmas et de son projet de nouvelle société dont Nathalie Kosciusko-Morizet a porté récemment le flambeau.

Autres figures marquantes pour Emmanuel Macron : Michel Rocard et Pierre-Mendès France, deux figures de la deuxième gauche, moins archaïque que la gauche marxiste puisque la gauche rocardienne serait une gauche qui aurait fait son Bad Godesberg.

On trouvera aussi François Mitterrand. Celui qui « croit en un socle de solidarité collective et de régulation » et se pose en réformiste est ainsi en réalité tributaire d’une vieille lune fabiusienne. Un projet porté en 2007 par François Bayrou avant d’être finalement récupéré par Manuel Valls : Emmanuel Macron incarne à lui seul l’espoir qu’ont certains de fonder un parti démocrate français, au centre gauche, qui voit, comme il l’avoue de ses propres mots, pour seul clivage celui qui oppose progressistes et conservateurs. Il n’est donc pas étonnant qu’il rejette le qualificatif de « socialiste » tout en restant « de gauche ».

Cet archétype de technocrate français, passé par l’ENA, admirateur de la communication de Barack Obama en 2008, au point d’attirer le soutien de Laurence Haïm, est un fervent soutien de la politique migratoire de la chancelière allemande.

Son éloge à demi-mot de la colonisation en Algérie, ayant permis d’apporter des éléments de civilisation, terminent un tableau bien peu glorieux pour tout libéral qui se respecte.

Alors qu’émergent certaines candidatures véritablement libérales, qu’elles soient conservatrices à droite, ou davantage animées par la société civile comme celle d’Alexandre Jardin, il est assez affligeant de noter la bienveillance médiatique dont bénéficie l’enfant incestueux que François Hollande et Manuel Valls auront créé puis élevé durant près de cinq ans.

De fait, Emmanuel Macron est donc bien un « liberal ». Ce terme ne saurait toutefois être compris au sens originellement utilisé en Europe, mais bien au sens américain du terme : Emmanuel Macron est un social-démocrate, un progressiste comme en fût l’incarnation de la famille Clinton durant trente ans. S’il n’y a absolument aucun mal à cela, il est fort de café de le qualifier de libéral pour autant.

Au mieux, on pourra voir en lui un utilitariste. Au pire des cas, il n’est rien d’autre qu’un social-démocrate.