La guerre populiste contre la vérité

Donald Trump by Gage Skidmore(CC BY-SA 2.0)

Les meilleures armes contre cette psychopathie collective que constituent les populismes sont la pédagogie de longue haleine (qui commence à l’école, et pas seulement en période électorale), des contre-pouvoirs efficaces, et des institutions solides.

Par Walid Bouthour.

Autrefois, les intellectuels pensaient les manières de gouverner et créaient du sens à partir d’un raisonnement (la République idéale de Platon gouvernée par les philosophes, Confucius et la légitimité du pouvoir, la réflexion du Prince de Machiavel, la pensée de John Locke, Marx et sa critique de l’idéologie, etc.), et les politiciens en organisaient les constructions théoriques et en assuraient l’ancrage social sur le terrain.

Aujourd’hui, les intellectuels ont déserté l’espace public, laissant place aux essayistes médiatisés prêts à développer leur philosophie de comptoir sous prétexte de lutter contre le politiquement correct.

Les visions politiques technicisées et accommodées aux réalités de sécurité, d’écologie, de marché ou de redistribution, au point de trahir leur héritage idéologique, semblent fragiles devant les offensives populistes faites de surenchères de contre-vérités faciles et réconfortantes. Comment en est-on arrivé à la victoire de la contre-vérité sur la rationalité sobre ?

Le brouillage contemporain

Tandis qu’autrefois on pouvait dissocier la vérité du mensonge, à l’époque actuelle on a la vérité, le mensonge, et les énoncés qui peuvent ne pas être vrais mais trop inoffensifs pour les appeler faux. Dans les démocraties représentatives occidentales, la montée des populismes trouve ses racines dans la crise de confiance dans les élites et les médias traditionnels.

On est passé de l’ère des faits objectifs irréfutables qui, par leur portée universelle, permettaient une cohésion sociale à travers une confiance dans les instances dirigeantes et l’information véhiculée, à une ère régie par les émotions et les instincts, où la vérité est certes reconnue, mais ne compte plus. Sur le plan philosophique, le relativisme épistémologique et culturel des années 70 est inspiré des travaux de Foucault et Derrida qui ont déconstruit l’idée même de vérité, en la soumettant à l’épistémê, paradigme du moment censé la produire.

La fin de la vérité universelle ?

Puisque chaque groupe social a sa propre vérité, la recherche de la vérité universelle est devenue insensée, une rechute cartésienne qui n’a plus lieu d’être pour les relativistes. En 2014, lorsque la Russie multiplie les versions alternatives quand un avion est abattu par un missile en Ukraine, il s’agit d’opérations de tromperie qui ne cherchent pas à établir une version alternative à la réalité, mais à saturer l’opinion publique en affirmant qu’il n’y a pas de vérité et que chacun a le droit de proposer la version qui correspond à ses intérêts.

Faire croire que tout le monde manipule la vérité, amener les gens à ne plus distinguer le vrai du faux est encore plus dangereux que semer une version de propagande, car cela permet indirectement d’accréditer ses propres contre-vérités.

Le rôle de l’authenticité

Parallèlement à l’évolution de la notion de vérité, l’apparition de la notion d’authenticité et de sincérité, découlant de « l’individu » tel que pensé par les Lumières, est d’une importance majeure dans l’avènement des populismes actuels. Les usages et les rites sociaux permettent de coder des comportements, de manière à ce que l’individu puisse rapidement jauger avec qui il va interagir, et si l’autre représente un danger. L’homme est un être social, les conventions sociales découlent en partie des impératifs biologiques.

Les conventions sociales impliquent de garder pour soi une intériorité faite de sentiments que l’on ne peut en permanence imposer aux autres. L’authenticité des temps modernes fait au contraire appel à cette intériorité régie par l’émotion, elle est donc profondément individuelle et sans compromis. Rousseau la qualifie d’asociale, et considère la société comme étant inauthentique (ce qui l’amènera à son esthétique de la sincérité et ses Confessions).

La route vers les totalitarismes

Bien sûr, faire de l’extériorisation de cette intériorité un impératif conduit aux pires totalitarismes, le premier étant la période de la Terreur pendant la Révolution française, où ceux qui étaient soupçonnés de sentiments anti-révolutionnaires étaient exécutés.

Hier, les conventions sociales étaient faites de bonnes manières, d’ordre sacré ou de morale bourgeoise – aujourd’hui, elles sont faites de liberté, de droits de l’homme, de démocratie et de progrès. L’exigence d’authenticité et de sincérité n’a pas uniquement accompagné la pensée depuis les Lumières, mais aussi d’autres aspects du mode de vie moderne : la quête de la consommation authentique est une manière de s’affranchir de l’uniformité de la masse.

L’authenticité en politique

Face au désenchantement du monde et aux conventions modernes, on exige aussi l’authenticité en politique. Lorsque Tony Blair s’explique sur son soutien à la guerre en Irak, il se justifie en admettant qu’il s’est trompé sur les armes de destruction massive, mais met en avant sa sincérité en expliquant qu’il croyait « sincèrement » que de telles armes existaient et menaçaient le monde.

Avec l’explosion d’informations contradictoires, des filtres cognitifs se développent, de façon à ce que l’on croit à ce qui peut s’inscrire dans nos idées préconçues, par facilité et confort.

Les populistes peuvent prospérer en exploitant cette exigence d’authenticité, car ce qui est authentique n’a pas besoin d’être vrai ni vérifiable. Ils se font la voix de la lassitude, les porte-parole du cœur, en promettant un pouvoir plus honnête. Ils se posent comme les représentants de l’authenticité et de la sincérité.

Artistes en fumisterie

Ils proposent des solutions qui ne lèsent aucune partie de leur électorat. Les populistes ne sont pas des menteurs (celui qui sait la vérité mais décide de dire son contraire) mais des artistes en fumisterie, qui ne croient pas à la vérité et ont brouillé les limites entre vérité et mensonge.

Leur discours est modelé en fonction des croyances de leur interlocuteur, de façon à ce qu’il s’adresse à la partie de son cerveau dite limbique (traitant les comportements instinctifs comme la peur ou les émotions), mais pas au néocortex (partie du cerveau propre à l’homme, siège des fonctions cognitives supérieures qui permettent de penser, de raisonner et d’analyser).

La seule puissance du verbe

Lorsque Marine Le Pen promet de sortir de l’euro sans appauvrir des Français, elle ne ment pas, car personne ne peut prouver que cela serait le cas puisque cela n’a jamais eu lieu. Bien que les modèles économétriques établis par les experts en macroéconomie prévoient un scénario catastrophique en cas de sortie de l’euro, Mme Le Pen les balaye d’un revers de main et par la seule puissance du verbe, sans mentir, mais en pratiquant l’art de la fumisterie en mobilisant le cerveau limbique des électeurs.

Il en va de même pour les thèmes sécuritaires et protectionnistes. Le danger vient de cette indifférenciation grandissante entre vérité et mensonge, car la prospérité ne peut exister si la société est infestée de croyances erronées et dénuées de vérité et de faits établis irréfutables. Une fois ces artistes en fumisterie au pouvoir, ils s’aperçoivent que la réalité du monde ne leur permet pas de tenir leurs promesses.

Avec la campagne, les masques tombent

Après l’excitation de la campagne tombent les masques. Un imposteur comme Trump s’est imposé car paraissant sincère et authentique, loin du langage technique et froid des experts. Qui a pu croire que le Mexique paierait pour construire le fameux Mur ? Trump a ajouté la foi à ses propos, et c’est ce qui a compté.

Plus la vérité est difficile a établir, plus on valorise la sincérité et l’authenticité, c’est-à-dire la subjectivité. L’authenticité est passée de l’originalité personnelle issue d’un choix libre chez Rousseau à un moteur des totalitarismes du XXe siècle. Theodor Adorno a dénoncé les penseurs authentiques (die Eigentlichen) qui ont contribué à légitimer le nazisme grâce à un vocabulaire hérité du romantisme du XIXe siècle, destiné a un brouillage intellectuel de l’esprit critique (enracinement, mission, profondeur de pensée).

Parler à notre cerveau limbique

Les populistes parlent à notre cerveau limbique qu’ils cherchent à hypertrophier en profitant de l’injonction de notre temps à être toujours soi-même. Ils manient à merveille la post-vérité, et le tout est joliment emballé dans un vocabulaire flou et des grands mots qui, en réalité, sonnent creux : les fameux « peuple », « élite », « volonté populaire », « grandeur et intérêt supérieur de la nation » et « système » que Marine Le Pen affectionne tant et qu’elle serait bien incapable de définir.

Ne simplifions pas la démocratie, mais assumons sa complexité : il n’y a pas un peuple contre des élites mais des individus libres, il n’y a pas de plébiscite mais des structures représentatives, il n’y a pas d’identité collective mais une infinité de rapports sociaux qui s’entrecroisent.

Les meilleures armes contre cette psychopathie collective que constituent les populismes sont la pédagogie de longue haleine (qui commence à l’école, et pas seulement en période électorale), des contre-pouvoirs efficaces, et des institutions solides qui garantissent les libertés individuelles contre les caprices des extrêmes.

Pour en savoir plus : 

  • Sinclair Lewis, It Can’t Happen Here, 1936.
  • Theodor Adorno, The Jargon of Authenticity, 1964.
  • Michel Foucault, Les mots et les choses, 1966.
  • Harry Frankfurt, On Bullshit, Princeton University Press, 2005.
  • Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique, Le Seuil, 2008.
  • Exemple de discours populiste et contre-exemple : le 26/04/2017, Marine Le Pen s’adresse aux cerveaux limbiques des salariés de Whirlpool en renforçant leurs schèmes préconçus de représentation du monde, tandis qu’Emmanuel Macron fait appel à leur néocortex pour au contraire déconstruire les schèmes pré-existants. Ces séquences illustrent assez bien la difficulté des pédagogues qui doivent déconstruire des idées reçues, par rapport aux démagogues qui n’ont qu’à renforcer des croyances déjà existantes.