Ce qui rend cette campagne présidentielle atypique

Quel est le vrai clivage qui se dissimule derrière le vieux clivage droite/gauche ?

Par Walid Bouthour.
Non, nous ne sommes pas au terme d’une campagne pourrie. Plus que jamais, l’offre politique est inédite. Là où certains voient un avenir où les États-nations prospèrent comme au XXe siècle, d’autres proposent d’envisager la globalisation inexorable comme une chance et de s’inscrire dans la marche de l’Histoire.
Là où certains assument l’hétéronomie comme stratégie d’avenir, guidant les choix des individus sans pour autant les contraindre, d’autres proposent de renforcer l’autonomie individuelle.

Quarante ans de domination du clivage droite/gauche

Les propositions sont déroutantes pour les électeurs, et cela s’explique par le fait que ces quarante dernières années le paysage politique français a été dominé par deux courants de pensée auxquels on fait référence couramment, comme la Droite et la Gauche.
La Droite plutôt conservatrice et héritière d’un ordre légitime s’oppose à la Gauche davantage portée par des valeurs progressistes. Les extrêmes de part et d’autre se situant à l’exact opposé l’un de l’autre.
L’alternance des idées est devenue une alternance d’appareils avec des politiciens de carrière, et pour résultat des messages brouillés aboutissant au rejet des électeurs qui renvoient dos à dos la Droite et la Gauche, ce système que seuls les anti-système, c’est-à-dire ceux qui n’ont jamais gouverné (les extrêmes), seraient capables de changer pour de bon.

L’immobilisme actuel

Or si le système est tellement verrouillé que des traditions historiquement opposées (conservateurs versus progressistes) finissent par devenir interchangeables et garants de l’immobilisme actuel, c’est à cause de cet accord tacite devenu une culture politique selon lequel l’État est le mieux à même de faire les choix pour les citoyens.
C’est l’hétéronomie : l’individu est certes libre, mais libre de choisir entre un nombre limité d’offres, de sorte que son choix est en réalité dirigé et guidé par l’État. Un État qui grossit a besoin de s’entretenir, et prend des mesures pour grossir encore plus, mettant progressivement les citoyens à son service, alors qu’il devrait en être autrement.

Retour du débat d’idées

Aujourd’hui, l’atypie de cette campagne tient au fait qu’un vrai débat d’idées refait surface, dépassant le simple clivage Droite-Gauche. En réalité, il est largement temps que ce clivage artificiel disparaisse, car le vrai choix se fait désormais entre autonomie et hétéronomie, et entre globalisation et États-nations.
L’autonomie est la capacité d’un individu à effectuer ses propres choix, ce qui implique le respect des libertés individuelles. Les tenants de la globalisation assument le sens de l’Histoire orienté vers le progrès et l’avenir, tandis que les défenseurs de la souveraineté nationale et des frontières sont les héritiers des États-nations forgés à la fin du XIXe siècle.

Vers l’unité de l’Humanité

Le sens de l’Histoire va vers l’unité de l’humanité et non pas vers sa division : les royaumes sont assimilés dans des empires, une culture commune se développe, les dominants perdent peu à peu leur pouvoir au profit des peuples assimilés, et la culture commune continue de se développer et d’évoluer.
Lorsque les empires disparaissent, les anciens royaumes ont depuis longtemps cessé d’exister, leur culture originelle a disparu, et le vide laissé par l’empire déchu est souvent rapidement comblé par l’avènement d’un nouvel empire qui à son tour crée une unité culturelle nouvelle.
C’est ainsi que le Moyen-Orient n’a jamais cessé de passer d’un empire à l’autre depuis l’époque assyrienne au Ier millénaire avant J-C, jusqu’à la chute des empires coloniaux français et britanniques au XXe siècle ; là où une mosaïque de tribus et de cultures différentes régnaient sur l’Amérique avant Christophe Colomb, on ne dénombre aujourd’hui plus que deux pays en Amérique du Nord, et quatre langues sur l’ensemble du continent.

Des États-nations appelés à disparaître

De même, les États-nations sont à leur tour appelés à disparaître (la question est de savoir quand), pour laisser place a des unités supranationales, par exemple l’Union Européenne.
Comme on le voit dans cette campagne, on peut avoir une tendance pour l’hétéronomie sur le plan sociétal et pour l’autonomie sur le plan économique (Fillon) ; pour l’autonomie sur le plan sociétal et pour l’hétéronomie sur le plan économique (Mélenchon) ; pour l’hétéronomie sur le plan sociétal et sur le plan économique (Le Pen) ; ou bien tendre vers l’autonomie sur les plans économique et sociétal (Macron).
De plus, certains s’inscrivent dans une vision de globalisation du monde (Macron et Fillon, du moins sur le plan économique pour ce dernier), tandis que d’autres préfèrent la logique de l’État-nation (Le Pen avec son nationalisme habituel ; Mélenchon avec sa rhétorique selon laquelle un pays peut imposer sa volonté aux autres par la force du verbe et dans la totale méprise du fonctionnement du monde).
Cette nouvelle grille de lecture hétéronomie / autonomie et globalisation / États-nations déstabilise des électeurs qui traditionnellement s’inscrivent à Droite ou à Gauche, et qui se trouvent embarrassés par une bonne partie du programme pour lequel ils voteraient traditionnellement.
Au premier tour, faisons le choix de la globalisation plutôt que des États-nations, afin de ne pas amputer la France du sens de l’Histoire. Cela nous laissera le second tour pour débattre de la vision de la société que l’on souhaite pour le pays.
Pour en savoir plus :
– Gaspard Koenig, Le révolutionnaire, l’expert et le geek, Plon, 2015.
– Yuval Noah Harari, Sapiens : A Brief History of Humankind, Vintage, 2015.