7 choses à savoir avant de voter

urne credits metronews toulouse (licence creative commons)

À l’approche imminente du premier tour de scrutin, le point complet sur les enjeux de l’élection présidentielle française.

Par Jérôme Morvan.

1 – Votre vote ne servira à rien.

Au vu des derniers débats, des intentions affichées, des programmes enfin dévoilés et des personnalités des candidats, vous avez choisi votre champion ; à défaut, le compétiteur avec lequel vous percevez le moins de distance politique, guidé par la sagesse populaire qui dispose qu’entre deux maux il faut choisir le moindre. Peut-être l’expectative domine-t-elle toujours, même à l’approche du scrutin : Fillon, s’il est un ripoux, pourrait-il être votre ripoux ? Macron, du lard ou du cochon ?

Toutes ces considérations, ces réflexions personnelles, ne seront d’aucune utilité réelle car votre choix n’aura aucune incidence sur l’issue de l’élection. Dans la masse des votants votre voix sera comptée mais ne comptera pas, aucun candidat n’ayant jamais franchi le premier tour à une voix près, aucun candidat n’ayant jamais été élu à une voix près.

Et quand bien même, par extraordinaire, l’élection serait-elle serrée jusqu’à se jouer autour d’une poignée d’électeurs, son invalidation par le Conseil constitutionnel serait certaine. L’espérance de gain – matériel ou immatériel – liée à votre vote est donc nulle car la probabilité d’une quelconque incidence est nulle.

2 – Les élections sont une affaire d’appartenance tribale.

Pourtant, de fait, les gens votent. En 2012, lors de la précédente élection présidentielle, plus de 36 millions d’électeurs – sur environ 46 millions d’inscrits – se sont présentés par deux fois aux bureaux de vote. Ces électeurs étaient-ils irrationnels ou d’un désintéressement naïf pour être si prodigues de leur temps ? Cette question a été formalisée par la littérature économique sous le terme de paradoxe du vote ».

Plutôt qu’un paradoxe, il s’agit en réalité d’une démonstration triviale : si voter présente un coût d’opportunité, même faible, et offre en retour une espérance de gain nulle c’est donc que l’électeur tire de son vote une satisfaction intrinsèque1.

Cette satisfaction tient au caractère grégaire du processus électoral. Le champ politique est le lieu d’un jeu qui se joue en équipes compactes. Les électeurs ne se perçoivent pas comme des acteurs isolés mais comme membres d’un groupe envers lequel ils se sentent redevables d’une certaine loyauté dans la lutte, même symbolique, qui les oppose aux factions adverses.

L’adhésion altruiste aux valeurs collectives est un phénomène connu qui réduit le free riding, en l’occurrence le désengagement du vote dans l’attente que d’autres en supportent le coût.

Le succès du processus électoral repose donc sur la tendance innée de l’humanité à se diviser en camps adverses : « nous contre eux ». Cette propension est expliquée par la théorie de la psychologie évolutionniste par l’histoire de l’espèce humaine2. Cette histoire éclaire l’origine de la sensibilité de notre cerveau à l’identification collective et à l’endoctrinement, la porosité naturelle aux symboles et aux discours permettant la division en groupes plus ou moins conflictuels.

En fonction de valeurs personnelles, de pratiques familiales bien ancrées, d’intérêts matériels ou du rôle attendu du politique, la loyauté s’exercera soit envers un parti institutionnalisé donné (le PS, les Républicains) soit envers une idéologie (la gauche, la « vraie » gauche) dont il restera à identifier le représentant le plus digne, ou le mieux placé dans le cas d’un vote stratégique.

La solidarité de corps joue doublement : les fonctionnaires par exemple présentent toujours un taux de participation supérieure à la moyenne. En tant que clients mais aussi fournisseurs de services publics l’issue du vote détermine en partie leurs conditions de travail et de rémunération.

Tout ceci n’exclut pas chez les électeurs prompts à la dévotion personnelle les phénomènes de groupie, basés sur la valeur supposée du leader, de ceux qui font parfois atteindre aux plus étranges degrés de l’ilotisme : « Marine est belle ! », « Mélenchon est un génie ! » (ou l’inverse, à ce stade tout devient possible).

Dans tous les cas, voter génère chez l’électeur la satisfaction d’un devoir « kantien » accompli, s’abstenir sans raison valable entraîne une baisse d’auto-estime liée à l’intériorisation de la défection face à l’ennemi.

3 – Les partis politiques ont intérêt à la promotion des différentiations marketing sur l’indifférenciation substantielle. Ils sont tous plus ou moins populistes.

En conséquence, pour la mobilisation des foules et la survie des apparences de la démocratie, les partis politiques ont intérêt à l’entretien des divisions conflictuelles, même artificielles. La désaffection du politique peut naître de la trop grande distance à l’offre politique, lorsque il est impossible de se reconnaître dans un quelconque parti, mais aussi de la trop grande homogénéité de cette offre, car sans conflits il n’y a plus de mobilisation.

Il se trouve que les dernières décennies ont amené progressivement une certaine convergence des pratiques de gouvernement sous l’effet de facteurs connus : la prédominance du droit européen et les contraintes politiques d’une économie ouverte, l’inertie de la technostructure administrative, la quête de l’électeur médian, à savoir le tropisme programmatique vers l’électorat centriste qui fait basculer les majorités.

Même les extrêmes ne sont plus ce qu’ils étaient. Il semblerait que le FN ne soit plus antisémite et que le candidat des communistes ait renoncé à la collectivisation des moyens de productions (et joue maintenant mezza voce son engouement lyrique pour Chavez et Castro).

Afin d’éviter attrition et abstention, les divisions tribales ont donc besoin d’être revitalisées. Plusieurs stratégies éprouvées sont possibles. Personnaliser le débat en faisant apparaître comme odieuse et corrompue la figure de l’adversaire (dans certains cas, c’est assez facile).

Verser à des degrés divers dans le populisme, entendu ici comme la prétention d’une relation directe du candidat avec le peuple. Il s’agit là de renouer avec le culte ancien du chef, un chef qui se donnerait pour mission première la désignation et le combat des ennemis de l’intérieur ou de l’extérieur.

Le renforcement de l’obsidionalité et la rhétorique de l’ennemi commun sont des réflexes classiques du discours politique, en démocratie comme ailleurs. Tous deux ressoudent le groupe autour de la fonction de protection attendue du leader.

Extrême gauche et extrême droite se complaisent en général particulièrement dans l’exaltation des passions populacières et communient dans la dénonciation du bouc émissaire, riche (la banque d’affaire et les fonds d’investissement, les créanciers de la dette publique, le retraité allemand ou californien) ou pauvre (le travailleur détaché, l’ouvrier chinois). Au moins peut-on supposer d’Emmanuel Macron qu’il nous épargnera, lui, l’antienne sur la finance ennemie développée par les autres candidats.

4 – Il n’y a pas de choix collectifs.

Tout individu, dans sa vie quotidienne comme dans l’expression de ses idéaux politiques, est doté d’une structure de préférences, relativement stables dans le temps, qui détermine ses choix.

Ces préférences sont transitives3. Cela signifie que nous pouvons ordonner nos goûts et éviter de rester indéfiniment interdit, à l’image de l’âne de Buridan, devant trois options ne sachant laquelle choisir (l’âne buguait face à deux options seulement car ses préférences n’étaient pas strictes).

Cette propriété disparaît lorsque les choix sont transposés au niveau collectif où il est possible qu’aucune préférence n’émerge. L’intransitivité de la règle majoritaire en présence de trois choix ou plus est connue depuis 1785 par le paradoxe de Condorcet. Elle permet le vote cyclique et la manipulation des résultats électoraux.

Ce paradoxe a été étendu en 1951 par l’économiste Kenneth Arrow et son théorème d’impossibilité. Il démontre qu’il n’existe pas de processus de choix social qui permette au sein d’une collectivité d’établir une hiérarchie des préférences à la fois objective et cohérente à partir de l’expression de préférences individuelles.

Au delà des écueils théoriques et pratiques de la règle majoritaire, la notion même de choix collectif est sujette à caution hors le cas de l’unanimité ou de l’application voisine du critère de Pareto : une décision peut être considérée comme objectivement bonne lorsqu’elle améliore le sort ou augmente le « bonheur » ou « l’utilité » d’au moins un membre de la communauté en laissant la situation des autres inchangée.

En cas de création de richesse globale, des compensations monétaires vers d’éventuels perdants sont possibles pour racheter l’unanimité. Dans le cas d’un jeu à somme nulle de purs transferts de rentes, il existe irrémédiablement des gagnants et des perdants, des enthousiastes et des mécontents.

En l’absence d’unanimité, qui constitue le cas général, comment traiter la dissension ?

La subjectivité inter-personnelle inhérente à la nature humaine ne permet pas dans le cadre du principe « une personne une voix » la valorisation ou la pondération objective de l’intensité de l’opposition minoritaire. La décision politique est une décision subjective.

La prise en compte des aspirations de la minorité relève d’un arbitraire limité par le seul pouvoir de rétorsion éventuel des agents lésés. Hors du strict respect des libertés et de la propriété individuelle, c’est l’essence de la politique de décider en fonction des préférences axiologiques personnelles des dirigeants, ou de motivations plus inavouables, sans considération des préférences réelles des citoyens concernés.

Le domaine politique n’est donc pas celui de l’implémentation optimale des choix collectifs mais celui des rapports de forces, des consensus majoritaires au mieux et au mépris éventuel de la rationalité technique ou des droits des minorités : « la démocratie c’est deux loups et un agneau qui votent ce qu’il y aura au dîner », le résume plus lapidairement.

5 – Les élections ne sont pas des procédures d’agrégation des préférences.

En conséquence les élections ne sont pas des procédures d’agrégation des préférences. Même si la notion de choix collectif avait un sens, on ne pourrait synthétiser en un simple vote l’ensemble des aspirations des Français au regard de la politique internationale, industrielle, agricole, énergétique, budgétaire, fiscale, juridique, de la défense, de l’éducation, de la recherche, de la culture, de la santé, du logement, de l’immigration… Si tant est que nous en pensions tous quelque chose ou que l’existence de telles politiques soit pertinente.

Exprimer sans perte d’information ces préférences complexes à travers le simple choix d’un candidat parmi onze, puis deux, constituerait la plus extraordinaire compression de données jamais réalisée par le génie humain, même si le processus est réitéré lors des élections législatives.

De qui les décisions publiques sont-elles donc le choix ?

Le sort du référendum de 2005 portant sur le projet de constitution européenne tend à démontrer que la souveraineté réelle, c’est-à-dire le droit d’arbitrer en dernier ressort quand une question politique se forme au sein des institutions, appartient exclusivement aux représentants élus et non aux citoyens.

Cette souveraineté s’exerce au sein de parlements et de gouvernements perméables aux intérêts organisés, au niveau national et au niveau européen, par des hommes et des femmes mus par leurs propres agendas et leurs propres plans de carrière.

Quand ils ne sont pas dès l’origine co-construits, les choix publics sont in fine mis en œuvre par des administrations qui disposent des informations, des compétences et du temps qui manquent aux élus. Leurs agents ont leurs préférences propres, elles aussi autonomes par rapport aux préférences des électeurs.

6 – La démocratie n’a jamais été le gouvernement du peuple par le peuple.

Définir traditionnellement la démocratie comme un système politique dans lequel la souveraineté émane du peuple ne signifie donc pas que le peuple se gouverne lui-même. Le vote répond de ce point de vue à une fonction symbolique de légitimation du gouvernement représentatif.

Il s’agit de jouer en vrai la comédie du corps électoral se donnant en commun un nouveau gouvernement ou un nouveau parlement, c’est-à-dire exerçant sa souveraineté en s’en dessaisissant pour la remettre à ses représentants. Or « le peuple » est une fiction juridique dès lors qu’il est impossible, on l’a vu, d’en agréger une quelconque volonté générale.

L’intérêt du processus démocratique stricto sensu – la sélection des dirigeants politiques par l’organisation programmée d’élections libres – n’est cependant pas négligeable : s’il n’est pas un filtre efficace à l’incompétence, à la concussion ou au clientélisme, il permet l’éviction régulière des sortants.

Au-delà de la consolation morale, il y a là une incitation minimale à limiter le mécontentement populaire, à la modération et à la culture du compromis. Un tel processus de transition permet l’accession pacifique au pouvoir des nouvelles coalitions quand le coup d’État violent reste la seule option des systèmes autoritaires. Il évite enfin l’enkystement au pouvoir d’une classe parasitaire.

Cet intérêt est évidemment diminué par l’avènement d’un parti unique de fait… Pour rappel on vote dans les dictatures, Corée du Nord comprise, et en général assez souvent, l’étendue du choix y est simplement très restreinte.

La continuité en France de l’action publique malgré les alternances formelles, avec pour résultat principal la persistance d’un chômage de masse, ainsi que l’étroitesse du vivier politique ont rendu très populaire la thématique du renouvellement, si bien que tous les principaux candidats prétendent aujourd’hui, à leurs façons, l’incarner : Le Pen, Fillon, Macron et Mélenchon. Dans chacun des cas il est demandé à l’électeur un certain effort d’imagination pour penser avoir affaire au perdreau de l’année ou au véritable candidat anti système.

7 – Le système n’est pas réformable.

Cette lassitude envers la classe politique actuelle, voire son rejet franc, ainsi que les failles conceptuelles et opérationnelles de la démocratie représentative ont fait de la campagne présidentielle l’occasion de propositions de réformes constitutionnelles par les candidats eux-mêmes, Jean-Luc Mélenchon en tête dans ce domaine.

Aucune de ces propositions ne s’interroge sur le domaine légitime de l’intervention publique, sur la notion d’État de droit qui renvoie à la question « Quel devrait être le rôle du gouvernement ?».

Elles sont donc ontologiquement incapables d’appréhender la solution simple de la liberté : le gouvernement limité qui rendrait aux citoyens une réelle amplitude de choix par la restriction du domaine de l’intervention publique et de l’incidence des décisions politiques dans nos vies.

En particulier l’allégement des prélèvements obligatoires, la fin du capitalisme de connivence, de la biopolitique et du micro-management de la population.

Les propositions de réforme de la cinquième République, ou d’avènement de la sixième, visant à atteindre à la « vraie » démocratie ne s’articulent que sur des variations marginales autour du thème ancien : « Qui doit gouverner ? ».

En réponse le mandat impératif, la révocation de l’élu, les référendums d’initiative citoyenne, la généralisation de la représentation proportionnelle, l’instauration d’une « assemblée de l’intervention populaire » témoignent du rejet du système actuel de monarchie présidentielle mais n’offrent aucune garantie contre l’arbitraire ni l’extension continue du domaine du contrôle et de l’intervention publique, bien au contraire.

Les partis non-gouvernementaux sont donc extrêmement critiques, à raison souvent, envers la conduite dirigiste de l’État mais n’ont aucune objection au gouvernement autoritaire, au pouvoir étendu, fort, intrusif, pour peu que les bonnes personnes – à savoir eux-mêmes – accèdent enfin à l’exercice de ce pouvoir.

  1. Pour des raisons épistémologiques, les économistes s’interdisent l’hypothèse ad hoc que les individus puissent être tout simplement inintelligents. Oui, même les électeurs habituels de N. Arthaud ou de F. Bayrou ; on touche là évidemment aux limites de l’axiomatique.
  2.  L’homme est un animal grégaire qui a vécu l’essentiel de son évolution, quelques centaines de milliers de générations, dans de petites tribus, ne devant pas excéder 100 à 200 individus d’une grande proximité génétique, dans lesquelles son cerveau a été façonné. En cas de rencontre, ces groupes humains isolés étaient portés au conflit pour l’appropriation de ressources dont la rareté relative a induit une forte pression comportementale. De ce passé a émergé un élément du psychisme humain qui nous intéresse ici : l’hostilité à l’étranger et la tendance innée de l’humanité à développer des stratégies plutôt égalitaires et altruistes au sein du groupe mais conflictuelles vis-à-vis de l’extérieur.
  3.  De manière formelle, si A est préféré à B et B est préféré à C alors A est préféré à C où A,B et C désignent des situations, des biens ou des paniers de biens complexes (de type « un séjour à l’île Maurice » ou « un séjour à Lille chez Maurice »).