L’Europe n’a pas les moyens d’accueillir de nouveaux membres

À trop vouloir s’élargir, l’UE a longtemps oublié d’approfondir ses politiques, notamment économiques. Elle continue, neuf ans après la crise de 2008, d’en payer le prix, sans pourtant sembler changer son fusil d’épaule.

Par Cécile Belliard.

« Nous traversons un moment existentiel pour l’Union européenne (UE) » : pour l’eurodéputé belge Guy Verhofstadt, chargé des négociations sur le Brexit au sein du Parlement européen, l’Europe est à la croisée des chemins. Évoquant, au cours d’une interview donnée à la BBC le 8 février, « les nationalismes, les populismes et la question du Brexit (qui) mettent la pression » sur l’UE, le député européen estime qu’elle « doit désormais se réformer, au risque de disparaître ».
L’Europe cumule les crises : crise économique – l’UE est régulièrement qualifiée de « triangle des Bermudes de la croissance » –, crise politique, crise institutionnelle, crise migratoire, crise de confiance de la part de l’opinion publique… Avec le Brexit et la sortie prochaine du Royaume-Uni, les nuages continuent de s’amonceler au-dessus de Bruxelles, où les eurocrates semblent désespérément à la recherche d’une bouée de secours.

L’Europe dans la tourmente

« Très, très difficile » : voici le verdict du président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, sur le plan présenté par la Première ministre britannique, Theresa May, pour accompagner la sortie de son pays de l’UE. Proposant un Brexit dur, l’hôtesse du 10 Downing Street ne s’est pas attirée que des compliments de la part de ses futurs ex-alliés. À l’image du président du Conseil européen, Donald Tusk, selon lequel « il doit être extrêmement clair que la désintégration de l’UE ne mènera pas à la restauration d’une souveraineté largement mythifiée de ses États membres, mais à leur véritable dépendance de fait vis-à-vis des superpuissances que sont les États-Unis, la Russie et la Chine ».
Conscient du risque de contagion du Brexit à travers des peuples européens qui doutent de plus en plus ouvertement de la plus-value communautaire, Jean-Claude Juncker vient de présenter, mercredi 1er mars, un énième Livre blanc dont Bruxelles a le secret. Objectif : préserver l’unité d’une UE fracturée par des crises à répétition. Le document, d’une douzaine de pages, échafaude pas moins de cinq scénarios, allant du statu quo à un recentrage sur le marché unique, en passant par la solution d’une Europe à plusieurs vitesses – ce dernier scénario ayant les faveurs de Jean-Claude Juncker, lequel a déjà déclaré par le passé que « l’heure n’est plus à s’imaginer que nous pourrions tous faire la même chose ensemble ». Un constat d’échec, même si l’éternel scénario fédéraliste est également avancé. Question de pure forme, sans doute.

Options positives et réalistes

Ces scénarios représentent autant de « possibles options, positives, réalistes », veut-on se persuader à la Commission. Un optimisme que sont pourtant loin de partager un certain nombre d’acteurs et d’observateurs de la chose européenne, à l’image du président du groupe Socialistes et Démocrates (S&D) au Parlement européen, l’Italien Gianni Pittella. Regrettant une « absence de direction claire », l’eurodéputé « invite Jean-Claude Juncker à faire face aux divisions et à l’immobilisme des gouvernements en présentant un choix politique fort pour l’avenir de l’Europe ». Une invitation qui sonne comme un vœux pieux, à l’heure où le projet européen s’étiole chaque jour un peu davantage.
La désaffection des peuples envers une Europe perçue comme bureaucratique, opaque et incontrôlable ne date pas d’hier. Déjà en 2005 les Français et les Hollandais avaient dit Non au projet de constitution européenne. Ils avaient été imités dans leur refus par les Irlandais, trois ans plus tard, qui avaient rejeté le traité de Lisbonne. En quelque sorte, le Brexit fut moins l’électrochoc tant décrié qu’un ultime coup de massue sur le projet européen.
En charge de conduire les négociations de l’UE avec le Royaume-Uni, l’ex-commissaire européen Michel Barnier regrette que le referendum « qui tend à être un instrument démocratique pour l’Europe tend à devenir un principal outil de politique nationale ». Et de lister les causes du désaveu de la part des citoyens européens : opacité et complexité des mécanismes et partis européens, rigueur budgétaire, gestion illisible de la crise des migrants, sentiment que l’UE ne protège plus ses citoyens des dangers de la mondialisation, etc. À cette liste de griefs, sévères, on serait tenté d’ajouter celui de la politique d’adhésion de l’UE, qui fut longtemps l’alpha et l’oméga de la progression européenne.

Une politique d’élargissement obsolète

À trop vouloir s’élargir, l’UE a longtemps oublié d’approfondir ses politiques, notamment économiques. Elle continue, neuf ans après la crise de 2008, d’en payer le prix, sans pourtant sembler changer son fusil d’épaule. Alors qu’un eurodéputé espagnol a affirmé que si l’Écosse faisait sécession de la Grande-Bretagne et qu’elle demandait son rattachement à l’UE, elle « pouvait se placer dans la ligne d’attente, derrière le Monténégro, la Serbie, la Bosnie Herzégovine et la Turquie », on est en droit de questionner la pertinence pour une Europe si enfoncée dans la crise de poursuivre les négociations avec les pays qui viennent d’être mentionnés.
Le Monténégro est un véritable « État-mafia », dirigé depuis 25 ans par un seul et même homme, Milo Djukanovic. Si celui-ci s’est officiellement mis en retrait après les dernières élections législatives organisées en octobre 2016, il garde la main sur un État dont les liens avec la mafia, et notamment le trafic de cigarettes, sont avérés. Véritable plaque tournante du crime organisé, le Monténégro se distingue également par une presse muselée et une vie politique cadenassée, les accusations de fraudes électorales et d’intimidation de l’opposition étant monnaie courante.
Sans même parler de la Serbie, où les tensions ethniques entre Serbes et Kosovars sont à leur comble, ni de la Turquie de Recep Erdogan qui prend la voie d’une quasi-dictature, l’Europe a-t-elle véritablement les moyens d’intégrer de tels moutons noirs ? « Unie dans la diversité » – c’est sa devise –, l’UE, qui n’a pas su retenir le Royaume-Uni mais fait les yeux doux au Kosovo, pourrait bien définitivement éclater et ne pas survivre à de nouvelles adhésions précipitées.