Turquie : Erdogan purge à tour de bras

Que va devenir la Turquie après ces purges massives ? Que peut-on en penser avec notre point de vue d'Européen ?

Par Yves Montenay.

Turquie : Erdogan purge à tour de bras
By: Presidencia de la República MexicanaCC BY 2.0

Erdogan purge à tour de bras. Les démocraties sont étonnées : d’où lui vient pouvoir d’arrêter ou de priver de leur emploi des fonctionnaires, civils et militaires et même des juges, particulièrement protégés chez nous ? De fermer des journaux, des entreprises, de renvoyer des journalistes ? Et probablement pire puisqu’il parle de rétablir la peine de mort ! La Turquie n’était donc pas démocrate ? Pourtant les élections se succèdent et ne semblent pas truquées. Oui, mais la démocratie ne se résume pas aux élections !

La surprise des Européens face aux purges d’Erdogan

Nous nous souvenons des multiples, gigantesques et sanglantes purges de Staline, de Mao, de la république islamique d’Iran. Nous savons que tel potentat africain a l’emprisonnement et même l’exécution facile. Mais la Turquie, dont l’admission à l’Union Européenne a été sérieusement envisagée ?

Était-ce une erreur d’appréciation de bureaucrates bruxellois connaissant mal le monde extérieur ? Est-ce le résultat de pressions américaines pour garder dans l’OTAN un membre important par sa situation géographique et sa grande armée ? Ou peut-être celui de pressions britanniques : « la Turquie ne voudra pas se fondre dans une Europe supranationale, nous non plus, donc la faire entrer est le meilleur moyen de saboter ce projet … »

Cette erreur d’appréciation, volontaire ou non, s’explique en partie par notre admiration pour Kemal Atatürk, qui a créé puis modernisé la Turquie. Du coup on oublie qu’il ne l’a pas démocratisée ni dotée d’une économie libérale développée. La modernisation économique a été faite par Erdogan et son prédécesseur, et le parti au pouvoir, l’AKP, en bénéficie aujourd’hui. Il faut rajouter que Mustafa Kemal a imposé son régime en réprimant l’Islam et en mettant au pouvoir les laïques. Ces derniers sont en nombre croissant, mais ne sont pas majoritaires.

La situation intérieure

Comment résumer la situation actuelle ? D’abord, le pays va économiquement moins bien car la partie facile du rattrapage a été faite, comme en Chine, tandis que les attentats et les violences policières font fuir les investisseurs et les touristes.

Ensuite le gouvernement a besoin d’une armée et d’une police forte pour lutter contre le terrorisme de l’État islamique et l’opposition kurde, partiellement terroriste également. Les purges actuelles vont peut-être mettre l’armée aux ordres, mais risquent de diminuer son efficacité. Question analogue pour l’administration : sera-t-elle efficace après de telles purges ?

Une autre question est ce que feront les exclus, 60 000 personnes au moins d’après The Economist. Dans une société encore largement clanique, cela signifie que quelques centaines de milliers de personnes seront fortement tentées d’agir, peut-être violemment. Plus démocratiquement, non seulement les exclus et leurs clans ne voteront sans doute plus pour Erdogan, mais ces représailles électorales feront peut-être changer de camp l’ensemble de la mouvance güleniste. C’est une grande inconnue qui pourrait peser sur le plébiscite que prévoit Erdogan pour l’instauration d’un régime présidentiel à son profit.

La politique extérieure de la Turquie

En politique extérieure Erdogan était très isolé, et a couru se réconcilier avec Poutine et Israël. Il est de moins en moins bien vu en Europe, mais cette dernière n’ose rien dire car il pourrait à tout moment envoyer 2 millions de Syriens sur les îles grecques : notre peur des réfugiés nous a mis à sa merci. Pourtant c’est à nous et non à lui de veiller sur nos frontières !

Deux mots sur cette question des migrants et de son lien avec le terrorisme : rappelons-nous que les États-Unis ont accueilli une marée d’Italiens, catholiques traditionalistes très mal vus dans ce pays protestant alors beaucoup moins tolérant qu’aujourd’hui, et amenant avec eux une mafia sanguinaire. Mais sans eux, les États-Unis seraient moins forts aujourd’hui. Il y a forcément des candidats terroristes parmi les réfugiés, mais il y en a de toute façon dans notre population résidente, musulmane ou pas : il suffit de dire quelques mots pour être considéré comme musulman, « il y a un seul Dieu et Mahomet est son prophète », et avoir ainsi l’appui d’une organisation qui vous permettra de vous venger de vos rancunes, vous rendra célèbre, rachètera vos péchés et vous offrira le paradis !

Certes, les rapports entre l’Europe et la Turquie ne se résument pas à la rétention des réfugiés. L’économie turque a besoin de l’Europe, mais on ne voit pas bien l’Union utiliser vigoureusement ce moyen de pression !

Par ailleurs l’Europe a beaucoup déçu les Turcs : s’ils sont proches d’Erdogan, ils nous voient comme des mécréants décadents qui se permettent de leur faire des reproches sur leur degré de démocratie, tandis que les opposants nous en veulent de ne pas les avoir soutenus alors qu’ils se battent pour les valeurs occidentales.

Quelles leçons en tirer ?

Avec nos idées occidentales -auxquelles je tiens- nous avons tendance à dire qu’Erdogan ne peut tenir dans un tel contexte.

Mais c’est sous-évaluer la solidité des dictatures, même partiellement démocratiques : voyez l’Iran, le Zimbabwe, la Thaïlande, l’Égypte et dans une certaine mesure la Russie.

C’est oublier aussi la faiblesse de l’Europe. Cette dernière a deux défauts : d’une part ses élites sous-estiment la brutalité du monde et notamment refusent les efforts militaires corrélatifs, et d’autre part et surtout, elle n’existe pas vraiment. Un État seul, la France, malgré tous les défauts de ses gouvernements, a été efficace en Afrique : si nous avions confié les problèmes africains à Bruxelles, l’État Islamique régnerait aujourd’hui au Mali et au-delà, aurait généré des millions de candidats réfugiés subsahariens et ouvert une autoroute vers le nord pour la drogue et le terrorisme.

Bref le problème turc nous renvoie à nos propres faiblesses.