Droits des femmes : il reste beaucoup à faire

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Contrairement aux idées reçues, la route est encore longue pour que l’exigence d’égalité hommes-femmes soit respectée.

Par Emmanuel Bourgerie.

Ce 8 mars, journée internationale des droits des femmes, il est nécessaire de rappeler que ce combat est loin d’être terminé. S’il y a eu de réelles avancées dans les pays occidentaux, il reste des domaines sur lesquels l’intervention de l’État est toujours un poids réel pour l’autonomie des femmes. Il ne faudrait pas croire que tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes. Oui, les problèmes auxquels elles font face sont d’un autre ordre que ce que d’autres peuvent subir dans les pays pauvres ou en voie de développement ; mais ce n’est pas une raison valable pour ne pas se pencher sur la question (tout comme, pardonnez-moi l’analogie douteuse, « les petits enfants africains qui meurent de faim » n’est pas une excuse valable lorsque vos enfants pointent du doigt que vos plats sont mauvais).

Premièrement, un des problèmes qui a focalisé beaucoup d’attention et a généré beaucoup d’envolées lyriques (à mon sens très irrationnelles des deux côtés), est la différence de salaire entre hommes et femmes. L’énergie déployée par les libéraux pour tenter de nier un phénomène longuement documenté par l’INSEE, au prétexte fallacieux que cela contredirait leurs préconceptions sur l’économie, m’a beaucoup surpris. Non seulement l’INSEE est reconnu par tous comme étant le juge de paix en termes de données, mais cette étude était accompagnée de nombreuses explications quant aux sources des inégalités hommes/femmes, qui déplairaient tout à fait à nos chers amis étatistes s’ils l’avaient réellement lue (car, non, les femmes ne gagnent pas 25% de moins que les hommes pour le même boulot).

L’enseignement

L’enseignement en France est tout sauf neutre, mais je prêche des convaincus ici. Si les professeurs projettent leurs propres pré-jugés lors de leurs cours, en quoi serait-il si difficile de croire qu’ils soient, ainsi que les parents, victimes d’un biais sexiste, entraînant des répercussions sur les élèves ? Une des causes principales des écarts de salaires est que les jeunes filles font des choix d’études et de carrières différents de ceux des jeunes garçons, et se retrouvent donc dans des métiers moins rémunérés. Pardonnez-moi cette caricature, mais on ne peut pas espérer avoir un salaire d’ingénieur logiciel quand on va étudier en université de psychologie ou de langues. La responsabilité de l’école publique dans le conditionnement des jeunes enfants doit être interrogée, quand bien même il s’opérerait inconsciemment, ce qui est le principe même du biais psychologique.

On nous rebat les oreilles que le but premier de l’école est d’assurer à chacun un traitement identique, quel que soit son sexe, sa religion ou son origine. Le biais sexiste qui pousse les garçons et les filles dans des filières différentes provient-il des parents, des enfants ou des professeurs ? Je n’ai aucune donnée chiffrée qui puisse abonder dans un sens comme dans l’autre, mais je ne peux m’empêcher de faire le constat que, malgré une éducation intégralement étatisée, l’enseignement n’est pas le havre d’égalitarisme qu’on nous a vendu. C’est en ce sens que je me permets de pointer un dysfonctionnement grave de l’Éducation nationale qui ne remplit pas son rôle.

La maternité

Un autre aspect qui demande un peu plus d’attention, car au delà de la question morale il a de grandes conséquences sociales et économiques, est la possibilité pour les femmes d’accéder librement à la contraception et à l’avortement. Ce qui n’est pas le cas dans d’autres pays occidentaux (États-Unis et Irlande en tête de gondole), où cette question est loin d’être réglée. L’avortement est toujours illégal en Irlande, contraignant de nombreuses femmes à subir des grossesses non désirées quand elles n’ont pas les moyens de financer un avortement non remboursé en Grande-Bretagne.

Le droit pour les femmes de disposer de leur propre corps est non seulement un argument moral auquel tout le monde devrait souscrire, mais c’est aussi le meilleur instrument d’émancipation économique pour les concernées. L’étude tant décriée de l’INSEE sur les inégalités hommes/femmes montre une chose : la maternité joue un rôle largement sous-estimé dans la construction des inégalités de salaire. Libéraliser l’accès à la contraception et à l’avortement est, certes, une idée féministe (quelle horreur !), mais c’est surtout un formidable moyen pour les femmes de maîtriser leur fécondité et d’accéder à une maternité désirée, afin qu’elle ne soit pas un frein éventuel à leur propre carrière.

La libéralisation de la vente de pilules contraceptives est un exemple très intéressant quand il s’agit d’expliquer quels sont les bénéfices d’une plus grande concurrence, et quels sont les problèmes des régulations maquillées sous des montagnes de bonnes intentions. La réglementation française impose à toutes les femmes désirant un contraceptif oral un rendez-vous semestriel chez le gynécologue, afin que ce dernier renouvelle au terme de six mois la même ordonnance pour la même pilule que vous prendrez chaque jour durant plusieurs décennies. Ensuite, vous devez vous rendre à la pharmacie pour l’acheter, mais là encore la réglementation en vigueur oblige le pharmacien à vous délivrer une seule boîte, bien que vous allez prendre strictement la même durant des décennies.

On peut me reprocher de m’attarder sur une anecdote, mais c’est pourtant un exemple très révélateur des mentalités qui sévissent au sommet de l’État, toujours prêt à endosser le rôle de nounou pour mieux vous protéger des soi-disant dégâts que vous pourriez vous infliger à vous-même. Libéraliser l’achat de pilule n’aurait, contrairement à ce que des lobbys se plaisent à prophétiser, pratiquement aucun impact concret sur la santé des femmes, mais qui, en faisant baisser les coûts d’accès à la contraception, offrirait à ces dernières un plus grand contrôle sur leurs choix de famille et de carrière.

L’immigration clandestine

Un autre aspect réglementaire qui ne joue pas en faveur des femmes recouvre toutes les barrières migratoires qui placent de nombreuses femmes dans des situations légales extrêmement compliquées. Pour toutes les sans-papiers, il est impossible d’avoir accès à un logement (légalement), à un compte en banque, aux soins, à un quelconque travail… On évoque sans arrêt les conditions horribles de vie des prostituées sans-papiers, mais personne ne semble prendre conscience que ces situations sont  intégralement dues à des interdictions légales. Si leur présence et leur activité étaient légales, leur vie serait sans aucun doute radicalement différente.

Assouplir les restrictions sur l’immigration serait aussi une énorme opportunité pour que de nombreuses femmes, souvent en charge d’enfants, puissent améliorer leur niveau de vie. Cela a été montré, et démontré de nombreuses fois, l’immigration augmente la richesse globale en permettant aux individus de se rendre là où seront valorisées leurs capacités.

Puisque sécuriser les droits de propriété et la liberté de commerce dans certains pays semble être un rêve éveillé, assouplir les conditions d’immigration dans les pays européens serait une réforme au coût quasi nul, mais aux bénéfices certains à moyen et long terme,  aussi bien pour les immigré[e]s que pour les pays d’accueil.

Loin de moi tout angélisme, l’immigration ne va pas du jour au lendemain rendre tout le monde heureux et riche, mais c’est un bon point de départ. Les femmes souffrent d’injustices encore plus graves dans de nombreux pays pauvres ; leur ouvrir la porte pourrait être une solution simple, sans lourdeur bureaucratique ni gaspillage d’argent public et pouvant permettre à une poignée d’entre elles de sortir de leur misère. Contre cela, et pour leur nier un tel droit, il faudra avoir des arguments un peu plus solides que la peur des cantines halal.

Le libre marché du sexe

Et enfin, pour conclure sur le droit des femmes à disposer de leur propre corps, existe la revendication (par les principales intéressées) de libéraliser la situation des travailleuses du sexe. Ce serait un exemple très instructif des dérives conservatrices des mentalités françaises si ce n’était pas, encore une fois, un drame pour les concernées.

Il est stupéfiant d’observer à quel point la gratuité d’un acte peut en consacrer la bienfaisance, au contraire de son commerce, qui en symbolise l’horreur et l’obligation morale de l’interdire. Je me rappellerai toujours d’un débat auquel j’avais assisté au cours duquel une sociologue tentait d’expliquer à une représentante du STRASS (syndicat principal des travailleuses du sexe) que le travail du sexe devrait être illégal, non par conviction morale mais par conviction politique : priorité devait être faite à la lutte contre le Grand Capitalisme, le droit des travailleuses du sexe à monnayer leurs services étant secondaire.

L’argument conservateur contre la prostitution est bien connu, et très éculé, mais celui « de gauche » est d’autant plus révoltant qu’il reconnait presque implicitement que les interdits légaux actuels ont des effets terribles pour les femmes concernées. Simplement, voyez-vous, le combat idéologique passe devant la réalité des souffrances des femmes.

La situation est pourtant limpide : le travail du sexe est concrètement interdit en France, à l’encontre de ce que demandent les syndicats du milieu (le STRASS en tête de gondole), qui voudraient que la loi soit plus souple, afin que les prostituées puissent s’organiser, s’occuper de leur sécurité, de leur santé et avoir plus de protections (notamment légales) contre les clients violents.

Conclusion

Enfin, je conclurai par une note un peu plus personnelle : la question des droits des femmes n’est absolument pas traitée avec sérieux par de nombreux libéraux, qui n’hésiteront pas à nier les statistiques lorsqu’elles n’abondent pas dans le sens de leurs idées préconçues. Comme j’ai tenté de le montrer, il existe de nombreuses revendications féministes qui pourraient tout à fait être considérées comme libérales ; en effet, l’État joue toujours un rôle important dans la construction et le maintien des inégalités entre hommes et femmes.

Mon regret est qu’une idéologie historiquement riche, et qui a défendu ce dont les femmes ont trop longtemps été privées (autonomie personnelle, droit de vote, libertés civiles et économiques, droits de propriété…) se retrouve caricaturée en « club de mecs » parce que nous ne parvenons pas à regarder au-delà de nos propres préjugés. Le fait que la sphère libérale soit largement sur-représentée par des hommes devrait nous pousser à nous poser des questions.

D’un autre côté, le féminisme est (trop souvent) caricaturé comme une nouvelle incarnation du marxisme, et à ce titre les revendications féministes ne seront pas considérées sérieusement.

« Le capitalisme subit son procès devant des juges qui ont la peine de mort dans la poche » écrivait Schumpeter. Vous me permettrez de reprendre ses mots et de constater que les instigateurs du procès fait au féminisme ont déjà la sentence de « gauchiste » à la bouche, et refusent de considérer sérieusement les arguments qui sont émis.

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