Puis-je vous appeler par votre prénom ?

C’est à la mode d’appeler les gens par leur prénom, même quand on ne les connaît pas bien. Décryptage d’un phénomène.

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Puis-je vous appeler par votre prénom ?

Publié le 27 février 2017
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Par Gilles Martin.

Vous avez remarqué comme moi que l’on appelle de plus en plus de gens par leur prénom. Et que l’on est soit même désigné par notre prénom, même par des personnes qui ne nous connaissent pas du tout, au premier contact.

Appeler les gens par leur prénom : pour faire sympa… et snob

Cette semaine, je le constate encore lors d’une présentation d’une proposition par une équipe à un client potentiel, à des personnes que l’on n’avait jamais vues. À la fin de la réunion, forcément, c’est « Au revoir Elisabeth, au revoir Hervé ». Pour faire sympa ; pour aussi se rassurer.

Pour certains, vous devez en connaître comme moi, c’est devenu systématique, surtout lorsqu’ils rencontrent quelqu’un de prestigieux, ou une personnalité connue. L’appeler par son prénom, même si on ne la connaît pas plus que ça, voire pas du tout, devant un tiers va donner ainsi l’aura d’être un intime de cette personne, pour en mettre plein la vue à ce tiers qui, on l’espère, va faire ainsi rejaillir, par transmission,  l’importance du personnage ainsi désigné vers la personne de celui qui l’ a appelé par son prénom.

Il est ainsi très chic dans les dîners en ville, de pouvoir parler de François au lieu de François Hollande ou François Fillon (à condition de ne pas se tromper). Ça marche bien dans les partis politiques : plus la personnalité est importante, plus on va lui donner du Emmanuel ou du Benoît.

Ce sujet fait l’objet d’un article dans L’Express de cette semaine, rédigé par Anne, Anne Rosencher. Elle nous permet d’aller analyser ce que signifie cette Prénom-mania. Elle appelle ça « la nouvelle tyrannie du prénom ».

Pour expliquer cette disparition du nom de famille dans nos relations sociales, Anne cite Jean-Pierre (Le Goff), sociologue, qui considère que cette habitude est symptomatique de notre époque :

 » L’individu s’insère de moins en moins dans une dimension collective institutionnelle. On ne pense plus les rapports que dans un monde dual- deux individus particuliers interagissant avec une forte dimension psychologique et affective. Le nom de famille, lui, renvoyait à une filiation. Une insertion dans une lignée ».

Et cette relation duale est tellement prioritaire qu’elle est aussi le moteur de ceux qui appellent ainsi tout le monde par leur prénom. Alors qu’il suffit de regarder les films du début du siècle dernier pour y voir les personnages s’appeler par leur nom uniquement. À l’époque, c’était le prénom, intime, qui était occulté. On parlait du patron ou du collègue en l’appelant Dubois ou Dupont, et surtout pas Jean-Claude ou Bernard. Il y avait d’ailleurs une expression populaire, que l’on n’entend moins ou plus du tout, qui servait de cordon sanitaire à trop de familiarité : « On n’a pas gardé les cochons ensemble » Cette expression était plutôt celle de personnes de la haute société qui n’acceptaient pas trop de mixité sociale.

Mais aujourd’hui, comme le dit Anne Rosencher dans son article,

« Tout le monde semble avoir gardé les porcins ensemble : les animateurs du PAF, les participants aux jeux télévisés, les polémistes, les artistes, les hommes politiques. »

Alors que dans la société du XIXème siècle les seuls à être appelés par leur prénom étaient les domestiques. Comme la fameuse Mariette chez Balzac.

Parfois cet usage du prénom sans sommation peut faire réagir. Lors d’une émission politique sur France 2, pendant la primaire de la Droite, Bruno Le Maire se fait reprendre violemment par une syndicaliste cégétiste qu’il avait appelé Ghislaine:

« Monsieur Le Maire, je ne permettrais pas de vous appeler par votre prénom. Je vous appelle Monsieur Le Maire ; appelez-moi Mme Joachim-Arnaud et pas Ghislaine : nous ne sommes pas amis. »

Voilà ainsi une demande de respect, et de distance.

Face à cette évolution, et à l’importance prise par le prénom dans la société et les relations humaines, le prénom devient une étiquette qui renseigne sur la personnalité.

Son choix n’est d’ailleurs plus contraint par la loi. Jusqu’en 1993, la règle obligeait les parents à choisir parmi les « noms en usage dans les différents calendriers et ceux des personnages connus de l’histoire ancienne ». Une loi de 1993 a aboli tout cela. Les parents sont alors libres de laisser libre cours à leur imagination.

Et c’est ainsi que certains veulent changer l’étiquette, et ils sont de plus en plus nombreux. 2500 à 2800 Français obtiennent chaque année l’autorisation de changer de prénom auprès de l’état civil (contre 1500 avant 1993). 80% des demandes proviennent de personnes qui ont au moins un parent né à l’étranger. Le changement est de se séparer de son identité nationale (Samia devient Marie, Mustapha devient Maurice).

On est dans ce que Jean-Pierre Le Goff appelle la « désaffiliation » : l’individu complètement individuel, coupé de toute généalogie, et de l’héritage symbolique de ses parents.

L’homme sans patronyme et au prénom changé pourrait se comparer, selon Anne Rosencher, à un « couteau sans manche dont ne manquerait que la lame ».

Les gardiens de cochons sont de vrais individualistes !

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  • Appeler n’importe qui par son prénom n’est pas une « mode », c’est une tendance profonde à l’oeuvre depuis des décennies.
    Sujet traité brillamment par Renaud Camus dans son petit essai « La civilisation des prénoms ».

  • Vous connaissez l’Islande ? Là-bas, pas de patronyme (de nom de « famille »).
    Mon père se prénomme Gérard ? Mon « nom de famille » sera Gerardson. Comme je me prénomme Kevin, le « nom de famille » de mes enfants sera « Kevinson » pour mes fils, « Kevindottir » pour mes filles : ils n’auront même pas le même patronyme !
    Les fils son des « son », les filles des « dottir ».
    Ce petit peuple (petit par le nombre) n’a pas notre culture, c’est évident. Mais justement, cette question du nom de famille et du prénom est très relative, et peut évoluer avec le temps…

  • Le snobisme français qui érige des barrière entre les ‘torchons’ et les ‘serviettes’ est un des soucis de la culture française qui tends à tout hiérarchiser… D’autre culture ne dressent pas de mur entre les hommes (pas de vouvoiement, prenons utilisé. .. ) sans que ça entraîne un manque de respect… Ce n’est qu’une convention sociale sans réel impact qui choque que ceux qui se pense supérieur…

  • Pour répondre à delcroip je ne crois pas que cette convention soit sans importance ou qu’elle n’ait aucun impact.
    Le vouvoiement et l’usage d’un titre suivi du nom (M. Nomqqcq) permettent de maintenir une certaine distance, une réserve mesurée, et donc indirectement un certain respect.
    On insulte beaucoup plus facilement une personne que l’on tutoie et il me semble également qu’avec la familiarité on accepte plus difficilement les singularités d’autrui (tu es comme moi donc si tu ne penses pas comme moi ce n’est pas parce tes connaissances et ton vécu sont différents des miens mais parce que tu es idiot ou mauvais).
    Au pays dont le taux de criminalité est le plus bas (le Japon), les marques de respect sont omniprésentes dans leur langue (ce n’est certes pas la seule raison mais je crois que ça joue un rôle important dans les comportements de la population).
    Par ailleurs le niveau de langage baisse avec le tutoiement (il est plus naturel de dire « vous avez commis une erreur » ou « tu t’es planté », et je ne crois que l’impact psychologique de la formulation soit le même, en particulier quand elle émane d’un inconnu).
    La perte du vouvoiement et l’emploi du prénom sont un gain de temps relatif qui à mon sens se paie trop cher en savoir-vivre et en maîtrise de la langue française.

  • Les commentaires sont fermés.

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