Ils étaient Présidents : Armand Fallières

Que reste-t-il du « père Fallières » ? Un bon mot : « La place n’est pas mauvaise mais il n’y a pas d’avancement ». Portrait du dernier Président de la Belle Époque.

Par Gérard-Michel Thermeau.

Armand Fallières-Wikipedia-Domaine public

Armand Fallières (Mézin, Lot-et-Garonne, 6 novembre 1841 – Villeneuve de Mézin, Lot-et-Garonne, 22 juin 1931) a été le dernier président de la Belle Époque. Pour la dernière fois, les gauches républicaines s’unirent pour désigner et imposer leur candidat. Fallières avait déclaré avant d’être élu qu’il ne changerait point ses habitudes « pour un empire ». Quelqu’un lui demanda s’il n’y consentirait point « pour une république. » Le jour de son élection, rendant visite à son prédécesseur Loubet, il ne peut s’empêcher de lui poser la question : « On est comme en prison, à l’Élysée, n’est-ce pas ? »

Que reste-t-il du « père Fallières » ? Un bon mot : « La place n’est pas mauvaise (variante : la place est bonne) mais il n’y a pas d’avancement ». Avec sa longue barbe blanche, « ce gros homme à bonne figure de voyageur de commerce, au nez tout rond, au toupet ondulé de garçon coiffeur »1 n’en imposait guère. Il avait beau être Gascon, il ne ressemblait guère ni à Henri IV ni à d’Artagnan.

Dans son discours d’investiture, il témoignait de sa sympathie pour les déshérités de la fortune, saluait l’armée et appelait à l’union des républicains.

« Si l’on gouverne avec les hommes de son parti, c’est dans l’intérêt supérieur de la nation, et l’on doit à tous, sans distinction d’origine ou de foi politique, la protection de tous les droits et la garantie de toutes les libertés.  »

D’origine modeste, il incarnait à merveille la méritocratie républicaine. À la différence de ses prédécesseurs, sa fortune n’était pas très importante. Les vignes qu’il possédait non loin de Nérac n’avaient pas survécu au phylloxera à la fin du siècle précédent. Il devait être aussi, en apparence, le plus effacé des présidents de la République d’avant guerre.

Un parcours exemplaire

Né dans la forge de son grand-père, accolée à la cathédrale de Mézin, il était fils d’un géomètre-arpenteur. Des études de droit en firent un avocat du bureau de Nérac, très tôt engagé dans le camp républicain. Il suivit toutes les étapes du cursus honorum républicain : maire révoqué par le duc de Broglie, conseiller général, député (1876-1889) puis sénateur (1890-1906), représentant dans ses diverses fonctions sa terre natale à laquelle il restait très attaché. Il avait été des 363 en lutte contre le maréchal de Mac-Mahon.

Huit fois ministre dans divers gouvernements entre 1880 et 1892, ce fidèle de Jules Ferry eût en charge des domaines importants : la justice, l’intérieur, l’instruction publique. Il devait même être un éphémère président du conseil de trois semaines en 1883.

Armand Fallières se reconnaissait dans la gauche républicaine qui poussa Mac-Mahon à la démission en 1877, entérina l’expulsion des membres des anciennes familles régnantes puis encouragea la politique du ralliement des catholiques à la République.

Au Sénat, il se fit d’une discrétion remarquable, ne prenant jamais la parole à la tribune.

Un modéré de nature

Intelligent et cultivé, ce lecteur de Montaigne et Diderot inspirait la sympathie par sa simplicité et sa modération naturelle.

« Je suis un modéré, je veux dire un modéré de nature : je l’ai toujours été. Mais ce côté de ma nature m’empêche-t-il de marcher et d’avancer ? Des choses que je croyais, il y a dix ans, je n’y crois plus, d’autres convictions sont venues remplacer celles qui se sont fanées. Et il est probable que, dans dix ans encore, j’aurais acquis de nouvelles idées qui lutteront en moi contre celles d’aujourd’hui. N’est-ce pas la loi du progrès individuel et du libre développement ? »

Président du Sénat, il avait su se faire apprécier dans les milieux parlementaires.

Armand Fallières était le candidat idéal pour l’élection présidentielle : son tempérament pouvait augurer d’une personnalité discrète, voire effacée. Aussi était-il élu au premier tour le 18 janvier 1906, devançant nettement Paul Doumer dont l’heure n’était pas encore venue. Le président du Sénat l’emportait ainsi sur le président de la Chambre. Curieusement, une partie des radicaux, suivant Clemenceau, l’habituel « faiseur de rois » avait préféré ce modéré au radical Doumer. Pour beaucoup, il ne devait être qu’un président « soliveau ». Son élection fut donc des plus paisibles et ne suscita qu’un intérêt poli.

Le père Fallières

La présidence débutait dans le désordre de la querelle des inventaires, conséquence imprévue de la loi de séparation. Le cabinet Rouvier n’y survécut pas et l’insignifiant Sarrien prit la suite.

Le président de la République avait précisé sa conception de la fonction lors de son premier conseil des ministres :

« Vous trouverez en moi un conseiller sincère, un ami sûr et, à l’occasion, un critique ; mais la netteté même de cette attitude vous garantit que, pas plus sous ma présidence que sous celle de mes prédécesseurs, il n’y aura, à l’encontre de celle du gouvernement, une politique de l’Élysée. »

Sous son allure bon enfant qui lui valait le sobriquet de « père Fallières », le président de la République cachait cependant une grande habileté politique. Il avait une bonne connaissance des affaires et avait un jugement assez sûr. Le nom de ses présidents du conseil en donne une bonne idée. Il nomma à la tête du gouvernement deux personnalités d’envergure aux caractères totalement opposés : Georges Clemenceau puis Aristide Briand. Le chat succédait au Tigre.

Il eut plus de mal à trouver un successeur à ces deux figures de premier plan. Monis ne fit qu’un tour de piste et Caillaux, l’aigle du radicalisme, tomba victime de la vindicte de Clemenceau. Enfin, il se tourna vers Raymond Poincaré qui vit ainsi s’ouvrir la route de l’Élysée. De tous ces gouvernements, le plus productif fut celui de Briand avec notamment le vote de la loi sur les retraites ouvrières et paysannes.

La forte personnalité de ses présidents du conseil contribuait cependant à rejeter dans l’obscurité le président de la République.

Le temps se couvre

Tous les matins, le président effectuait une marche de deux heures dans les rues de Paris, épuisant les malheureux inspecteurs de la sûreté chargés de sa protection. Mais la marche à pied n’est pas toujours bonne pour la santé. Un jour2, un garçon de café, ardent lecteur de Maurras et quelque peu déséquilibré, le jeta à terre et tenta de lui tirer la barbe. Sans doute était-il de mauvais poil. Le président s’en tira avec quelques égratignures et une canne brisée.

Peut-être Armand Fallières se consola-t-il en mangeant un cassoulet, plat servi une fois par mois à l’Élysée sous sa présidence. Le garçon de café fut condamné à quatre ans de prison et un jeune journaliste socialiste s’indigna d’une peine aussi lourde. Ce jeune journaliste s’appelait Vincent Auriol et ne se doutait guère qu’il serait un jour président de la République.

Si le président était paisible, l’époque ne l’était guère. Les Balkans étaient agités, Français et Allemands se disputaient le Maroc, des grèves violentes secouaient la France. Sans s’en rendre compte, les Français quittaient la Belle Époque et glissaient doucement vers l’avant-guerre.

Le Père Fallières en représentation

En dépit de son apparence désuète, Armand Fallières introduisit la modernité dans la fonction présidentielle : l’automobile remplaça la calèche dans les voyages officiels. Il n’était pas toujours facile d’être perpétuellement en représentation. Fallières ne manquait pas d’humour mais les journalistes prenaient parfois ses bons mots prononcés avec l’accent méridional pour des naïvetés à la Mac-Mahon. Lors d’une exposition de peinture moderne, il déclara ainsi à l’organisateur venu l’accueillir : « Je vous suis les yeux fermés… »

À l’occasion de la spectaculaire inondation de la Seine en 1910 qui vit Paris barboter plus ou moins joyeusement, le président ne manqua de témoigner sa sympathie aux populations. Le maire d’Ivry, Coutant, avait obtenu la présence présidentielle en banlieue. Les habitants depuis leurs fenêtres regardaient passer la barque présidentielle dans les rues transformées en canaux. Le maire interpella ses administrés : « Voyez, mes amis… on s’occupe de vous… Le Président de la République vient vous voir… » Un gars, avec cet accent faubourien, aujourd’hui disparu, répondit d’une grosse voix : « On s’en fout… Tu ferais mieux de nous apporter de la barbaque… »

Armand Fallières adversaire de la peine de mort

Il y aurait finalement peu à dire d’un président spectateur plus qu’acteur des événements, s’il n’avait eu une passion. Le président de la République dépouillé de tous pouvoirs conservait une prérogative héritée des anciens rois. Il pouvait user de son droit de grâce et notamment sauver de la guillotine les condamnés à mort. Or, Armand Fallières était un adversaire résolu de la peine de mort. Il graciait systématiquement les condamnés.

Il trouva en Aristide Briand, ancien avocat comme lui, le ministre résolu à faire voter le texte. La peine de mort transcendait les clivages politiques : Jean Jaurès et Paul Deschanel, qui s’étaient souvent opposés, partageaient le même sentiment abolitionniste. Seuls les députés catholiques, à l’exception de l’abbé Lemire, restaient hostiles à une telle mesure.

Peu avant le vote sur l’abolition de la peine de mort, un crime atroce, le meurtre et le viol d’une enfant, fit basculer l’opinion publique (1907). Les caricaturistes fustigèrent le président de la République, « protecteur des assassins ». Le nombre de condamnations à mort augmenta même, de nombreux jurys populaires désapprouvant le comportement présidentiel.

Le Petit Matin de Jean Dupuy mena une violente campagne en faveur de la peine capitale et organisa un référendum populaire à l’automne 1907. Devant le déchainement de l’opinion publique, les parlementaires décidèrent courageusement de suivre leurs électeurs. Le 8 décembre 1908, le projet de loi sur l’abolition était ainsi repoussé à une nette majorité. Le débat était enterré pour plusieurs décennies.

La fin du septennat vit donc le réveil de la guillotine. Affaibli politiquement, le président n’osait pas gracier les frères Pollet, de redoutables criminels accusés de sept homicides, guillotinés au début de 1909. Désormais, jusqu’en 1913, grâces et exécutions allaient alterner, le président s’efforçant de concilier ses convictions et la crainte de trop heurter l’opinion publique.

Une retraite discrète

Armand Fallières l’avait dit lui-même : « on ne peut juger un homme que par le bien qu’il fait ». Au terme de son septennat, il tira cette conclusion : « soixante et onze ans, c’est l’âge du repos. »

Retiré de la politique, il quitta avec soulagement Paris pour revenir à Mézin et soigner ses vignes dans sa propriété du Loupillon. Après tout, n’avait-il pas contribué à la reconnaissance de l’Armagnac en l’introduisant à l’Élysée ?

Dans sa jeunesse, il avait célébré en vers sa propriété :

Le feuillage le plus joyeux
À la merveilleuse ligne
Au contour le plus gracieux
C’est celui qui pousse à la vigne

Comme son prédécesseur Émile Loubet, il avait quitté sans bruit et sans regret les allées du pouvoir. Il l’avait dit, il ne se sentait pas une vocation de prisonnier. Heureuse époque… Belle Époque, certainement.

Déjà au loin, le canon tonnait, qui allait emporter le monde d’autrefois.

Sources :

La semaine prochaine : Raymond Poincaré

  1. A. Dansette, Histoire des présidents de la République, 1953, p. 142
  2. 27 décembre 1908