Des primaires qui changent notre démocratie

démocratie périclès credits tim brauhn (licence creative commons)

À l’heure où s’ouvrent les primaires de la gauche, pourquoi ne pas s’essayer à un premier bilan institutionnel et politique de cette pratique démocratique, encore très nouvelle dans notre pays, mais dont le succès auprès des Français semble avéré ?

Par Yves Pozzo di Borgo.
Un article de Trop Libre

Des primaires qui changent notre démocratie
démocratie périclès credits tim brauhn (licence creative commons)

Mon premier constat sera d’observer qu’avec les primaires, et la focalisation de notre vie politique sur cet exercice démocratique au moins un an avant le terme institutionnel du mandat du président de la République, nous sommes passés insensiblement du quinquennat au quadriennat. Autant dire, en un peu plus d’une décennie, d’un mandat de sept ans à un mandat de quatre ans. La même durée que pour le président américain, en définitive. Les conséquences de ce raccourcissement du mandat présidentiel ne sont pas neutres sur le fonctionnement de notre pays.

Un mandat raccourci qui change la gouvernance de l’État

On a vu, tout d’abord, qu’il obligeait un président ou un Premier ministre en place à se positionner beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire par rapport à l’élection présidentielle et d’en tirer des conséquences institutionnelles lourdes. Le président a annoncé qu’il ne se représenterait pas, décision rarissime, ce qui le condamne, de fait, à expédier les affaires courantes jusqu’à l’élection.

Le Premier ministre, lui, a décidé de démissionner précipitamment pour concourir aux primaires de la gauche. Ce mandat raccourci ne sera pas sans effet sur la conduite du pays et notamment sur les réformes à engager. La première année du mandat, pour ne pas dire les six premiers mois, sera décisive.

Au-delà, les marges d’action deviendront presque nulles, le début des manœuvres politiciennes pour l’élection présidentielle à venir se conjuguant avec l’impact traditionnel des élections locales (devenues en quelque sorte nos mid-terms elections). On comprend mieux que, dans les programmes électoraux des candidats, la méthodologie des réformes et son calendrier – session extraordinaire, ordonnances, référendum, le tout dans les quelques mois suivant l’élection – soient presque aussi présents que le contenu des réformes lui-même.

Le deuxième point qui frappe dans ces primaires et leurs résultats – et c’est un paradoxe – relève de l’amplification de ce que l’on peut nommer la « seniorisation » de la vie politique, c’est-à-dire la confiance accordée par les Français à des candidats âgés ou, à tout le moins, à des candidats ayant une longévité politique forte et une expérience confirmée des affaires de l’État. Les débats télévisés, on l’a vu avec François Fillon mais aussi Alain Juppé et Nicolas Sarkozy, offrent, par comparaison des attitudes et des discours, une prime à l’expérience et à l’ancienneté.

Le renouvellement de la classe politique

C’est un paradoxe car on aurait pu penser que la primaire servirait la cause du rajeunissement de la vie politique. Il y a bien eu un « troisième homme » dans cette primaire de la droite, mais ce ne fut ni un jeune ni une jeune. La primaire peut médiatiser des « espoirs », des talents pour l’avenir, ce qui n’est pas négatif, mais de la médiatisation à l’élection il y a un pas que les électeurs des primaires n’ont pas franchi. Et on peut d’ailleurs penser que l’échec patent de François Hollande dans l’exercice des plus hautes fonctions de l’État fera encore plus réfléchir les Français sur cet aspect des choses, lui qui n’avait jamais exercé de responsabilités gouvernementales avant d’être élu président de la République.

Au reste, la France n’est pas atypique dans cette « seniorisation », primaire ou non. Trump, Clinton, Merkel, Sanders, May, Corbin, Rajoy, Poutine ont toutes et tous dépassé les 60 ans, voire les 70 ans. Et la jeunesse et la fougue de Cameron et de Renzi ont trouvé un coup d’arrêt brutal en 2016. On peut comprendre pourquoi Emmanuel Macron, en dehors de sa volonté de ne pas être catalogué comme un candidat 100 % de gauche, n’a pas souhaité participer aux primaires du parti socialiste et des radicaux de gauche.

Le troisième constat n’est pas nouveau et avait pu être observé dans d’autres pays procédant à des primaires : il s’agit de la nécessaire radicalisation des positions politiques. Remporter une primaire suppose de la radicalité, de l’aspérité, du clivage. Il existe même une forme notable de « ré-idéologisation » qui se met en œuvre. On s’adresse à son camp plutôt qu’à la France. Les centristes étaient absents de cette primaire de la droite (et du centre ?), ce n’est pas un hasard. Il y avait, certes, des raisons d’hommes et de conjoncture partisane à cela mais il y avait aussi le fait qu’un discours d’équilibre, de rassemblement sied difficilement à une primaire.

Les candidats victorieux des primaires vont d’ailleurs devoir se confronter au retour à la France et à l’union lors de l’élection du printemps – la vraie. Ce ne sera pas simple : on le note déjà sur certains points du programme de François Fillon comme la réforme envisagée de notre système de santé. Les promesses des candidats étaient déjà difficiles à tenir, elles le seront encore plus en raison de la forte radicalité issue des primaires.

Marine Le Pen qui n’a ni primaires ni, vraisemblablement, de premier tour à affronter est, de son côté, dans une logique opposée. Elle peut d’emblée s’adresser aux Français, avoir un discours plus modéré, plus rassurant. Comme sur l’euro, par exemple. C’est incontestablement un atout par rapport aux autres candidats en lice même si elle doit, on l’a vu, surveiller sa base militante et ses élus.

Il est indéniable que le fonctionnement des partis politiques épouse et épousera de plus en plus l’exercice des primaires. Les partis seront des additions d’écuries de préparation aux primaires. Construire un projet partisan sera de plus en plus difficile alors que chacun voudra proposer le sien au sein du parti. Et ne parlons même pas de se soumettre à l’autorité d’un chef de parti !

La survenue de « frondeurs » au sein de la majorité présidentielle de François Hollande, avec ses conséquences terribles pour un leadership présidentiel et gouvernemental, est une conséquence directe des primaires de la gauche. Par son scrutin à deux tours, la France était dans une structuration multipartiste. Or, par l’acculturation rapide des primaires dans notre vie politique, nous sommes, non plus dans un scrutin à deux tours, mais dans un scrutin trois tours. Le multipartisme demeure, mais avec à l’intérieur des partis des divisions de plus en plus marquées.

Brièveté du temps de l’action politique, prime à la séniorité, radicalité des programmes et des idées, divisions internes des partis : la primaire est une invention récente pour nous, mais ses effets sont déjà considérables.

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