La critique des médias est-elle en train d’aller trop loin ?

La dénonciation de plus en plus systématique des médias peut tendre à fermer insidieusement la porte de la liberté d’expression pour entrouvrir celle du contrôle de l’information. Les seules issues sont pourtant l’esprit critique et la responsabilité individuelle.

Par Kevin Gandon.

La critique des médias est-elle en train d'aller trop loin ?
By: Leigh BlackallCC BY 2.0

C’est le 24 décembre dans un petit village de province. Toute votre petite famille s’est réunie plus ou moins gaiement chez mamie pour absorber autant de calories que tout le reste de l’année. Alors que cette dernière vous lance un regard insistant pour que vous repreniez de la bûche une troisième fois, votre oncle René lâche à son voisin une phrase qui vous interpelle : « Je vais te dire, Gérard, le plus scandaleux c’est tous ces journalistes qui nous racontent que des bobards ».

Ce n’est pas la première fois que vous entendez cet argument facile pour débatteur en mal de punchline. Mais si le « média bashing » n’est pas nouveau, son intensité est devenue tout à fait remarquable ces dernières années, en particulier avec l’essor d’internet et des réseaux sociaux comme sources d’information alternatives.

Le média bashing pourrait se définir schématiquement par deux tendances contradictoires et étrangement complémentaires : d’un côté,  la perte de confiance d’une partie du public dans les médias traditionnels accusés de véhiculer une vérité imposée (c’est la vérité du « système ») et de l’autre côté, corrélativement, l’essor de sources d’information alternatives (sites internets, blogueurs, chaînes Youtube etc.) proposant une autre façon d’aborder les faits et l’actu, eux-mêmes attaqués sur le traitement dévoyé qu’ils peuvent en faire (allant jusqu’à les taxer de complotisme ou de désinformation).

Tout l’enjeu est alors celui de la dénonciation du parti-pris, toute la critique fondée sur le traitement des faits et leur analyse. Chaque camp1 accusant l’autre de cacher la vérité, de la déformer, ou d’en inventer une à des fins plus ou moins cachées de manipulation des masses, et manquant par la même au « devoir » d’objectivité auquel tout média devrait souscrire.

Certes, au stade de la traditionnelle prise de bec de Noël, ce n’est pas dramatique, et on pardonnera bien volontiers à tonton René de s’être égaré entre le fromage et le dessert puisqu’après tout, c’est son droit.

Toutefois, plus récemment, ce mouvement de fond à l’encontre des médias et du traitement de l’information dans l’espace public s’est traduit par la manifestation de volonté de certains acteurs d’aller beaucoup plus loin.

Ainsi est-on passé d’une franche agressivité (l’insulte systématique des journalistes sur les réseaux sociaux par exemple) à la critique quasi-institutionnelle (Facebook a été directement ou indirectement accusé, notamment par B. Obama, d’avoir contribué à l’élection de D. Trump en diffusant des informations fausses, ou encore A. Merkel qui souhaite s’attaquer aux algorithmes des moteurs de recherchent qui selon elle tendent à biaiser l’information disponible), puis à une volonté de passer clairement un coup de balais parmi certains vecteurs d’info de la part d’opérateurs privés (Facebook et Google s’étant par exemple engagés dans à lutter contre la « désinformation ») voire à une intervention directe des pouvoirs publics eux-mêmes (pénalisation de certains sites de « désinformation » par la France).

Le devoir impossible d’objectivité

Bien évidemment, toute critique constructive est saine, et la liberté d’expression dont profitent les médias ne saurait priver celle de tout-un-chacun de la sienne. Il ne faut toutefois pas perdre de vue certains éléments, pourtant essentiels, à l’heure ou le débat semble s’hystériser.

Le premier, c’est que les médias n’ont aucunement obligation ou vocation à être objectifs. D’abord parce que la liberté d’expression dont ils jouissent ne le leur impose pas, et ensuite parce qu’ils se sont tous construits sur le parti pris, et en adoptant ce qu’on définit traditionnellement comme une ligne éditoriale. Du Figaro, plus vieux journal français, qui s’est construit sous la restauration contre le pouvoir monarchique de Charles X, à L’Opinion, un des plus récents, qui a choisi un positionnement présenté comme libéral et européen. Le raisonnement est valable pour tous les autres relayeurs d’info.

Le second c’est que l’objectivité est une quête impossible à atteindre. Relater un fait vous fait forcément prendre parti et ce malgré tous les efforts que vous puissiez faire pour rester le plus neutre possible.

Prenez par exemple l’AFP, dont le modèle se propose de « rechercher objectivement la vérité des faits et de diffuser des informations vérifiées sous différents formats ».

L’AFP se contente pour ce faire de diffuser des courtes dépêches, sans commentaires, sans analyse. Et pourtant dans le choix des mots qu’elle utilise elle va inévitablement prendre parti : migrants, déplacés ou réfugiés ? Rébellion, insurrection ou résistance armée ?  Compromis ou reculade ? Assassinat ou attentat ? Verre à moitié vide ou à moitié plein ?

D’ailleurs, choisir dans l’immensité des actualités lesquelles diffuser, lesquelles laisser de côté est également une prise de parti.

Ce raisonnement s’applique aussi à des programmes comme No Comment sur Euronews ou Le zapping sur Canal : même en l’absence de tout commentaire, l’articulation d’images brutes mais inévitablement choisies va apporter un éclairage aux faits. Et comme tout éclairage, il souligne un point de vue, met en lumière certains éléments et en laisse certains autres dans l’ombre.

Un symptôme de la déresponsabilisation générale

En vérité le média-bashing n’est que l’une des facettes d’un phénomène beaucoup plus général qui est celui de la déresponsabilisation. Ce phénomène résulte de l’attitude lâche de l’individu qui s’en remet à autrui pour se défausser de conséquences qu’il devrait assumer lui-même.

Celui-ci, bien assis sur son canapé, attend en allumant sa télé qu’elle lui apporte sur un joli plateau un information toute propre, vérifiée, objective, prémâchée. Son propre rôle se réduirait à celui de créancier passif d’une obligation d’informer dont les médias seraient, pense-t-il, les redevables. Comment alors, par une telle posture, ne pas se sentir floué le jour où il s’apercevra d’une distorsion entre sa propre perception de la réalité et ce qu’il a béatement entendu devant l’écran ?

La déresponsabilisation ne s’arrête pas à la façon dont il s’informe : il reprochera de la même façon à l’école de mal éduquer ses propres enfants, à l’État de ne pas lui trouver un travail décent, au supermarché de lui faire manger n’importe quoi, et ainsi de suite.

Face à cet effet secondaire de la maternalisation globale de notre société, patiemment mise en place par l’État-providence depuis les décennies, il est urgent de remettre l’individu face à ses responsabilités : « Là où les citoyens comptent trop sur les autorités, ils finissent par ne pas assez compter sur eux-mêmes, et la cause la plus efficace du progrès en est certainement neutralisée »2.

Car rappelons-le, l’unique responsable, c’est lui. C’est à lui qu’il appartient d’aller au-delà du superficiel, du slogan ou même du préjugé, et d’arrêter de gober tout ce qu’il entend, média mainstream ou non. C’est à lui qu’il appartient de diversifier ses sources, de raisonner, de confronter, et d’assumer le cas échéant s’il se trompe. Et à personne d’autre. De cette seule façon il aiguisera son esprit critique, réduira la possibilité d’être floué ou manipulé et aura le pouvoir de faire des choix mieux éclairés.

Le raisonnement inverse induirait deux éléments aussi déplorables l’un que l’autre :

En premier lieu ce serait penser que l’Homme ne peut pas être suffisamment libre, responsable et intelligent pour être capable de juger par lui-même. Ce qui constitue une vision particulièrement dégradante de la nature humaine.

En second lieu, ce qui est beaucoup plus grave et en découle naturellement : un tel raisonnement ouvre grand la porte à la justification d’une intervention, d’un contrôle, voire d’une mainmise extérieure, au nom d’une sorte de « responsabilité sociale des médias ».

Le terme est emprunté à certains universitaires américains, au premier rang desquels Wilbur Schramm, lesquels, au milieu du XXe siècle estimaient que puisque les médias faisaient preuve d’irresponsabilité, la société était en droit de leur imposer, par quelque moyen que ce soit, d’assumer la « responsabilité sociale » à laquelle ils n’auraient jamais dû se soustraire3.

La ficelle est grosse comme un câble de téléphérique, un tel raisonnement constituant on le voit bien la porte ouverte à la censure de l’État, autant dire par des politiciens ou d’obscurs fonctionnaires dans un bureau ministériel (chacun appréciera la compétence des premiers et la légitimité des seconds – à moins que ça ne soit l’inverse…), s’estimant, eux, suffisamment intelligents pour faire le tri dans l’information à votre place.

Non. Ce n’est ni à l’État ni à quiconque de tracer la ligne entre le vrai et le faux à la place du citoyen, ou d’interdire/pénaliser les contenus qu’il n’approuve pas, en totale contradiction avec la liberté d’expression. Cette dernière, rappelons-le, recouvre également le droit de raconter n’importe quoi (hé oui ! La bêtise n’est pas interdite).

S’il faut s’insurger contre toute intervention publique, faut-il également refuser celle des géants de l’internet ? En réalité le débat est tout autre ici : on ne peut pas reprocher à ces derniers, entreprises privées qui n’ont de comptes à rendre à personne, de décider à tort à ou raison peut-être mais en toute souveraineté quel contenu référencer ou pas. Libre aux utilisateurs insatisfaits d’aller voir ailleurs (on leur souhaite bien du courage d’ailleurs, mais c’est un autre problème). En outre, les contenus qui ne sont pas ou plus référencés ne sont pas pour autant supprimés, et demeurent tout à fait accessibles.

En conclusion, et même s’il ne faut pas occulter les critiques légitimes qui peuvent être faites aux médias (subventions publiques qui gonflent artificiellement les audiences de ceux qui en bénéficient, utilisations de certains médias comme véhicules de propagandes par certains États), gardons-nous de donner des munitions à ceux qui s’attaquent au pluralisme et donc à la concurrence : le média bashing est une erreur de cible : le problème n’est pas du côté de celui qui informe, mais du côté de celui qui s’informe. Il n’est pas du côté de la liberté d’expression, mais de celui de l’esprit critique. Privilégions toujours à la censure du premier l’apprentissage du second.

Et s’il est vrai que ce n’est pas le choix de la facilité, rappelons-nous qu’« il ne dépend que de nous de suivre la route qui monte et d’éviter celle qui descend » (Platon).

  1.  On notera que la distinction entre médias « du système » et médias « alternatifs » est schématique et évolutive : ainsi peut-on s’interroger sur l’ « institutionnalisation » d’un média comme Breitbart aux États-Unis, dont le propriétaire a intégré l’équipe gouvernementale du président élu D. Trump.
  2.  F. Bastiat, Le Libre-échange, 27 juin 1847.
  3.  M. Laine, Dictionnaire du libéralisme, entrée « Médias », p. 402.