Que faut-il combattre : la pauvreté ou les inégalités ?

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

Croyez-vous que les migrants qui gagnent nos côtes au péril de leur vie cherchent à échapper aux inégalités ou à la pauvreté ?

Par Nathalie MP.

Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)
Thomas Piketty (Crédits : PS du Loiret, licence Creative Commons)

 

Dans un rapport publié mercredi 27 mai dernier, l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) nous apprend que sur une période de 25 ans, le nombre de personnes en situation de sous-alimentation est passé pour la première fois sous la barre des 800 millions. En termes relatifs par rapport à la population mondiale, elle souligne que :

« Le nombre de personnes souffrant de la faim est passé de 23% en 1990 à un peu moins de 13% en 2015, « soit 216 millions de personnes en moins au total », malgré une hausse continuelle de la population avec 1,9 milliard d’humains supplémentaires depuis 1990. »

Dans le détail des chiffres, on observe que les progrès ont été particulièrement importants en Asie où le taux des personnes en état de sous-nutrition s’élève à 12,1% de la population régionale pour un nombre total de 512 millions de personnes, et en Amérique Latine où ces chiffres se montent respectivement à 5,5% et 34,3 millions. En revanche, l’Afrique reste dans une situation préoccupante : on y trouve 232 millions de personnes sous-alimentées, ce qui représente 20% de la population. La région la plus touchée est l’Afrique subsaharienne. Notons que dans les pays développés, environ 15 millions d’habitants, soit un peu moins de 5% de la population, sont dans une situation de sous-nutrition identique.

Ces résultats chiffrant la pauvreté sont d’autant plus remarquables qu’ils réalisent parfaitement les objectifs qui avaient été fixés en 2000, notamment l’Objectif du Millénaire N° 1 qui visait à réduire la faim dans le monde de moitié sur 15 ans. Le rapport de la FAO précise que plus de la moitié des pays en développement y sont parvenus (72 sur 129, soit 56%) et que 9 d’entre eux y sont presque. Comment y sont-ils parvenus et comment vont-ils pouvoir continuer leurs progrès ? En augmentant « les capacités des agriculteurs à produire plus et mieux, à accroître leur productivité et leur accès aux marchés. » 

Ces résultats sont remarquables et pourtant, les grands titres de notre presse occidentale concernent encore et toujours ces inégalités qui progressent encore et toujours. « Pourquoi les inégalités se creusent dans le monde » titrait Le Figaro en février. « On n’en a pas fini avec les inégalités » renchérissait Le Monde il y a quelques semaines. De son côté l’ONG Oxfam lançait au même moment un véritable cri d’alarme. Dans une étude intitulée (en toute sobriété) « Insatiable richesse : toujours plus pour ceux qui ont déjà tout » elle a calculé qu’en 2016 les 1% les plus riches de la population mondiale posséderont plus de richesse que les 99% restants. Je précise tout de suite que cette étude est passablement controversée et qu’un simple coup d’œil au schéma central de l’article donné en lien sous le mot « étude » permet assez vite de se demander comment les courbes ont pu être prolongées comme elles l’ont été.

Toujours est-il que la lutte contre les inégalités est une véritable passion française. L’égalité est au cœur de notre devise nationale et se reflète tous les jours dans les choix de nos politiques publiques. De l’instauration de l’État-Providence dans l’immédiat après-guerre au projet d’amener 80% d’une génération au baccalauréat, de nos prélèvements sociaux et fiscaux particulièrement en pointe au projet (abandonné finalement) de créer une tranche à 75% pour l’impôt sur le revenu, tout montre que la redistribution est chez nous une valeur sûre qui passe bien avant la production. Il faut savoir que la définition du seuil de pauvreté retenue par les services statistiques de la plupart des pays est une notion relative. Il s’agit de 60% du revenu médian, ce dernier partageant la population en deux groupes de même effectif. Il en résulte que le seuil de pauvreté augmente avec le revenu médian.

Cette passion française a trouvé récemment sa consécration la plus éclatante dans le succès planétaire du livre Le capital au XXIè siècle de l’économiste Thomas Piketty paru à l’automne 2013 aux éditions du Seuil. Comme ce livre comporte 1000 pages, Challenges.fr en a fait un résumé assez détaillé, annoncé par la déclinaison lapidaire du thème central : « S’appuyant sur une énorme batterie de statistiques, l’économiste français montre que le capitalisme est, par nature, une machine à fabriquer des inégalités de richesses exponentielles. » Nous y voilà. Ce n’est pas pour rien que le titre choisi par Piketty commence par « Le capital » car c’est bel et bien ce que toute la gauche essaie de prouver depuis qu’elle existe.

Piketty a-t-il été convaincant dans sa démonstration ? Il s’est expliqué sur ses travaux dans un entretien avec François Lenglet pour Francetvinfo :

« Nous étudions la part du revenu total des États-Unis détenue par les 10% des Américains ayant les revenus les plus élevés au fil du temps. Au début du XXè siècle, environ 50% du revenu total des États-Unis est détenu par les 10% des Américains les plus aisés. Cinquante ans plus tard, cette part recule à environ un tiers du revenu total national. C’est au cours des trente dernières années, avec le tournant reaganien des années 1980, par exemple, que les États-Unis sont entrés dans un cycle beaucoup plus inégalitaire. Ainsi, en 2012, les 10% des Américains les plus riches détenaient 48,16% du revenu total aux États-Unis. »

Donc les inégalités caracolent, tournant reaganien, libéralisme, malheur. Et c’est complètement normal, car ça correspond à la « Loi fondamentale du capitalisme » établie par Thomas Piketty : r > g avec r le taux de rendement du capital et g le taux de croissance économique. Cela veut dire, selon lui, que les revenus du capital croissent plus vite que les autres revenus, surtout ceux du travail, et donc que les riches deviennent plus riches plus vite, creusant perpétuellement l’écart avec les plus pauvres qui n’ont que le travail à leur disposition. À cette situation inégalitaire, Piketty propose de répondre par une fiscalité à forte progressivité sur les revenus et un impôt sur la fortune basé sur une sorte de relevé cadastral des patrimoines. D’où la tranche à 75 % annoncée par François Hollande lors de sa campagne électorale.

Sauf que. Tout d’abord, il semblerait que Piketty ait fait des erreurs dans ses calculs. Le Financial Times a repris ses tableurs et y a détecté de nombreuses anomalies, dont des extrapolations parfaitement subjectives dans des séries de données incomplètes. Ensuite, la « Loi fondamentale du capitalisme » sans laquelle tout s’écroule n’est pas des plus solides comme le montre l’économiste Charles Gave. Selon lui, « Thomas Piketty confond à l’évidence la rentabilité sur capital investi (le fameux r) et le taux de croissance des profits. » r n’est pas un taux de croissance, c’est un taux de rentabilité. Sa croissance peut être faible, elle peut être inférieure à la croissance du PIB. Il en résulte que « toutes les activités sans croissance doivent avoir une rentabilité supérieure au taux de croissance de l’économie, sinon elle doivent fermer. » Pour un examen critique encore plus détaillé, on peut lire cet article du Minarchiste. On pourrait également se poser des questions sur qui détient le capital et quelle est la part de la dette dans les capitaux engagés. La réduction de situations micro-économiques complexes à r > g laisse perplexe. En mars dernier Thomas Piketty lui-même l’était devenu également et est revenu en partie sur la validité de son inéquation. Mais apparemment cela n’a pas vraiment refroidi ses adeptes.

Enfin, ce livre correspond à un programme politique d’origine marxiste en plus insidieux. Comme l’explique Frédéric Georges-Tudo, il ne s’agit plus de renverser le capitalisme comme lors de la révolution d’octobre, il s’agit au contraire de le laisser produire afin de le ponctionner le plus possible par l’impôt. Si le souci de sortir de la pauvreté les populations du globe les plus déshéritées était bien la motivation centrale de Piketty et ses disciples politiques, il aurait dû consacrer une large part de son travail à l’Afrique et aux relations Nord-Sud. Or il n’en est rien. Les indigents préoccupent peu les égalitaristes, ce qui les gênent ce sont les têtes qui dépassent. Il n’est plus question de les couper, il est juste question de les faire payer.

Ainsi démantelé, le combat contre les inégalités n’est donc plus qu’une façade socialement acceptable pour justifier des politiques que je vais me faire le plaisir d’appeler « ultra-confiscatoires » et dont on sait, après moult expériences égalitaires qui ont eu lieu ou qui ont toujours lieu dans le monde réel, qu’elles aggravent les situations de pauvreté au lieu de les soulager. À vrai dire, les migrants qui fuient l’Érythrée, le Soudan etc. et qui gagnent nos côtes au péril de leur vie, croyez-vous qu’ils cherchent à échapper aux inégalités ou à la pauvreté ? Croyez-vous qu’ils quittent des pays d’économie libérale florissante ? Au moment de se séparer de leur famille et de leur patrie, il me semble qu’ils se fichent pas mal de savoir si de par le monde des personnes possèdent cinq fois, 10 fois, 1000 fois plus de biens qu’eux. Ce qu’ils veulent, c’est un espoir de vie, un travail, un revenu. Ce qu’ils veulent c’est sortir de la pauvreté en entrant dans le champ économique. Entrer dans le champ économique, c’est entrer dans le champ de la production, pas dans celui de la subvention.

En conclusion, j’aimerais dire que si je croyais sincèrement que la lutte contre les inégalités, telle que préconisée par Thomas Piketty et tous ceux qui se reconnaissent dans ses travaux, avait la moindre chance de réussir, je serais la première à la défendre et à en vanter l’application. Mais tant les faiblesses de raisonnement dans la théorie que les mauvais résultats des applications concrètes, notamment dans tous les régimes communistes qui ont sévi ou sévissent encore en Asie, Afrique et Amérique latine, m’incitent à privilégier une approche politique et économique centrée directement sur les plus pauvres par incitation à la production, comme le recommande Dambisa Moyo, dont j’ai déjà parlé dans un précédent article, et comme le souligne le rapport de la FAO cité plus haut.


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