Don d’organes : on vous prive de l’usage de votre corps ! [Replay]

Chirurgie salle d'opérations (Crédits : CG94 photos, licence CC-BY-NC-ND 2.0), via Flickr.

Si les organes peuvent être prélevés sans consentement préalable, dans quelles conditions se passera la fin de vie des donneurs désignés ?

Par Nafy-Nathalie.

Chirurgie salle d'opérations 5 (Crédits CG94 photos, licence Creative Commons)
Chirurgie salle d’opérations 5 (Crédits CG94 photos, licence Creative Commons)

 

En mars 2015, un amendement à la loi sur la santé a été adopté qui transforme les modalités de prélèvement des organes de don, résultant d’un geste volontaire, en collecte quasi obligatoire, avec application au 1er janvier 2017.

En effet, la loi Cavaillet (1976) préconisait que chacun pouvait faire des démarches pour refuser d’être donneur en s’inscrivant sur le registre national des refus. En cas de silence du registre, les médecins, qui légalement pouvaient passer outre le consentement de la famille, se rapprochaient quand même des proches pour leur demander quelles étaient les volontés du défunt et obtenir leur consentement.

Cette inscription est possible dès 13 ans et il est surprenant que l’on puisse refuser à un jeune de moins de 18 ans la responsabilité de sa vie (statut du mineur qui est incapable juridiquement) mais lui donne la capacité d’être juridiquement responsable de sa mort (devenir de ses organes).

Les statistiques de l’Agence de la Biomédecine montrent une augmentation de 45% du nombre de
greffes en 22 ans et une amélioration notable dans la dernière décennie puisqu’entre 2000 et 2012, le nombre de personnes prélevées et de greffes réalisées a augmenté d’environ 56%.
Ces résultats sont très bons et témoignent du succès des anciennes dispositions même si, effectivement, continuer de maximiser le système de prélèvement des organes était une nécessité.

Mais maximiser la collecte aurait pu se faire, dans l’ancien cadre, en informant mieux les donneurs potentiels et leurs proches, en les laissant libre d’adhérer, de donner d’eux-mêmes. Pourtant, au nom d’une « pénurie » d’organes inexistante puisqu’il n’y a pas à l’origine de marché sur lequel les organes s’échangeraient, il a été décidé de modifier les modalités de leur prélèvement.

Ainsi cet amendement voté, au milieu de la nuit, dispose maintenant qu’à partir de 2017 tout citoyen majeur qui n’est pas inscrit sur ce registre consent à donner ses organes sans qu’il soit besoin d’obtenir l’accord préalable de ses proches. En contrepartie, le donneur sera glorifié par la nation lors de la journée annuelle qui lui sera consacrée.

Les organes sont assimilés à des biens recyclables allant d’un donneur à un ou plusieurs receveurs par l’intermédiaire des institutions. La sauvegarde des organes en bonne santé se fait de force, à coup de lois (interdiction de fumer, de boire, de manger mal…). Puis, en fin de vie, le porteur d’organe, dit citoyen, se transforme en ressource potentielle au profit de l’ensemble social sur un marché qui dysfonctionnerait.

Dans ce contexte, se pose la question difficile des familles et de la gestion de l’accompagnement des mourants. Si les organes peuvent être prélevés sans consentement préalable, dans quelles conditions se passera la fin de vie des donneurs désignés ? Pourront-ils toujours être entourés de leurs proches jusqu’au bout ou s’éteindront-ils seuls dans une salle d’opération ?

Appliquer strictement cet amendement sans déstabiliser l’équilibre de confiance déjà bien fragile, après toutes les affaires (sang contaminé, implant…) que l’on connait, entre la société et les acteurs de la médecine semble impossible.

Quant au bénéfice de la mesure, rien n’indique aujourd’hui que le nombre d’inscriptions dans le registre des refus n’explosera pas dans le futur limitant les bénéfices escomptés. Par contre, il est évident que le gain de cette mesure dépendra surtout des critères de définition du type de patients admissibles et que plus ils seront larges, plus ils seront importants, estompant la distinction entre donneur mort et en train de mourir.

Et de là il pourrait être très facile de favoriser la survenue rapide de l’arrêt cardiaque au profit d’un prélèvement d’organe ou encore abandonner tout simplement la « dead donor rule » (la règle du donneur mort). Les coûts psychiques pour les soignants, qui vont devoir endosser la responsabilité de trancher entre les intérêts d’un donneur en fin de vie et ceux de receveurs potentiels à sauver, vont être énormes.

Quel impact tout ceci pourrait avoir sur les soins donnés et l’appréhension de fin de vie des patients ? Est-il acceptable de sacrifier une vie au profit d’une autre, remplacer une mort spontanée par une autre intentionnelle dans une logique purement utilitariste ? Ce n’est pas certain mais, pourtant, on constate que dans quelques pays cela le devient.

Ainsi, aux États-Unis, des prélèvements cardiaques ont été réalisés sur trois nouveaux-nés en anoxie cérébrale, extubés sous sédation « standardisée » et morts d’arrêt cardiaque. Ou encore en Belgique, l’extubation des patients est parfois faite sous curare qui accélère la mort en préservant les organes. Il y a aussi l’idée en Belgique toujours, qui autorise l’euthanasie, que le prélèvement des organes auprès de personnes euthanasiées donne du sens à leur mort.

Il ne faut pas non plus sous-estimer le risque de dérives accrues. Tout d’abord on concentre le pouvoir de décision entre les mains d’un petit groupe. Ensuite, il y a un conflit d’intérêt évident à confier à la même structure, l’agence de biomédecine, la gestion du registre des refus de greffes, le recueil des besoins de transplantation et les décisions d’affectation. L’idée de se retrouver face à une superstructure qui décide de tout, sans contrôle et contre-pouvoir, n’est pas des plus agréables. Puis en introduisant une logique de profit dans le processus de transplantation, apparaît un risque de créer ou d’accentuer des inégalités sociales ou biologiques dans l’accès aux soins. Se pose enfin la question des groupes de pression qui peuvent influer sur l’évolution des normes par leur action de lobbying.

Le vote de cet amendement, deux jours après la loi Claeys-Leonetti qui statue sur la « fin de vie », n’est pas pour rassurer. On a l’impression d’être immergé dans 1984 ou dans Soleil Vert. L’État choisit d’imposer un changement sociétal profond en légiférant, sans même ouvrir un débat de fond sur les notions primordiales de mort et leurs évolutions ou encore sur le statut de la personne et la possibilité de laisser à chacun la liberté d’opter pour la définition de la mort qui lui convient comme au Japon par exemple. L’individu est sacrifié à la société dans une logique écolo-socialo-facho qui atteint son paroxysme.

Je suis révoltée par ce pays qui prend ses citoyens pour des mômes idiots et qui grignote peu à peu, soi-disant pour leur bien, leurs libertés, les empêchant de profiter de la vie comme ils voudraient et de mourir comme ils l’auraient choisi.