Le livre des Saints Bretons, de Bernard Rio

Critique du « Livre des Saints Bretons », par Bernard Rio (éditions Ouest-France).

Par René Le Honzec.

Le livre des Saints Bretons, Bernard Rio, Editions Ouest-France 2017

Nombreux sont les auteurs qui interrogent les étoiles tels le fou qui regarde le doigt du Sage lui désignant la lune… Moins nombreux ceux- on peut parler d’une élite- qui projettent les étoiles sur la Terre afin d’y lire les mystères de l’Univers et, parfois, de les déchiffrer, comme d’autres s’essayent à percer le mystère des langues mortes, ainsi Stéphane Torquéau, jeune et talentueux érudit qui vient de publier Les Celtibères, l’écriture et la langue des Celtes du centre de l’Espagne, à la diffusion volontairement restreinte.

Ainsi, Donatien Laurent et Michel Treguer dans La nuit celtique établissaient la dimension sacrée de la Troménie de Locronan( Finistère), périple d’une procession catholique bretonne parcourant tous les  6 ans millénaires et kilomètres de chemins ancestraux autour de la ville, reprenant le chemin qu’empruntait Saint Ronan suivant la tradition, et rien de moins que la projection préchrétienne du calendrier gaulois traçant sur le sol la compréhension du soleil et des planètes par des gens d’il y a 2 000 à 3000 ans

Ainsi Bernard Rio projetant avec un grand talent d’écriture sa cosmogonie celtique et Indo-Européenne sur le sol sacré de la Bretagne aux 6000 chapelles et églises et aux milliers de mégalithes. Rio poursuit son chemin de pérégrin stellaire de livre en livre en publiant itinéraires de marches et balades aux apparences trompeuses de simplicité, de la simple flânerie au Tro Breizh, ce pèlerinage qui ceint vertueusement la Bretagne en reliant scrupuleusement les sièges des  évêchés des 7 Saints fondateurs, en passant par « la Bretagne des chemins creux », des Mystères de Bretagne « (balade au pays des légendes) ou « Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagne ». En réalité, Bernard Rio se rapproche de son but qui transcende la Bretagne en Univers en établissant à son tour les cartes du Sacré dans les milliers de monuments qui parsèment, quadrillent et structurent ce qui fut la Terre des mégalithes au Néolithique avant de devenir l’Armorique celtique puis la très catholique Bretagne.

Dans Hagiographie bretonne et mythologie celtique (EC-terre de promesse, 2017), seul non-universitaire, il discerne savamment  la Grande Ourse projetée sur les 7 chapelles des 7 Saints  au Centre-Bretagne. Dans Le Cul-bénit, (coop breih 2013) derrière les sculptures et peintures étonnantes d’apparente lubricité des chapelles et églises il voit le dessein des auteurs puisant dans la tradition pour initier aux Mystères du Monde. Dans Voyage dans l’Au-delà, (Ouest-France, 2013) les chemins de la mort en Bretagne lui font débusquer le Sacré et la Transcendance dans la familiarité des Bretons catholiques avec la Mort et son serviteur, L’Ankou. La persistance du culte des Têtes, des pierres des Morts ou de la malédiction des Aboyeuses de Josselin lui permettent de franchir les millénaires et les espaces pour relier l’Inde indo-aryenne à la Bretagne chrétienne.

Dans son dernier ouvrage, Le livre des Saints Bretons, appelé à être incontournable et indispensable dans toute bibliothèque petite ou grande, Bernard Rio poursuit la tâche millénaire des scriptoria monastiques celtiques, de Dom Albert le Grand (en 1637, Vie des saincts de la Bretaigne) et sa quête du Sacré trans-millénaire, n’hésitant jamais à associer au Saint catholique breton son ombre celtique. Ainsi de Saint Hervé, né vers 520, aveugle de naissance et mort vers 575, guérisseur et thaumaturge qui démasque et chasse le démon Hacan, lequel est un avatar du dieu polytechnicien gaulois Lug(ius), symbole d’une nouvelle religion triomphant sans compromis avec l’ancien culte. À Plaintel, Saint Taran emprunta ses traits au dieu gaulois Sucellos et son pouvoir au dieu Taranis. Il n’en est pas de même pour tous les 461 saints dont Bernard Rio retrace avec érudition et passion, en quelques lignes ou quelques pages les « bio » , avec présentation de chacun, sa ou ses localisations, les qualités de guérison, l’étymologie, la fête, les lieux à visiter. D’autres Saints apparaissent à divers époques, comme le discret Frère Henri Gosse (1837-1915) à la tombe actuellement débordante d’ex-voto. Pour avoir moi-même, en bon Breton, participé aux « pardons » (fête du Saint) de ma paroisse et d’ailleurs, avec messe en breton, procession autour de la chapelle, vers la fontaine, et avoir tendu au Recteur la torche pour allumer la Tantad (grand feu), je ne peux que me réjouir de pouvoir me promener dans ce livre et saluer tel ou tel saint avec la familiarité du lecteur averti. Et ne croyez pas qu’il s’agit de nostalgie : Philippe Abjean, qui signe la préface, a entrainé une multitude de bonnes volontés pour créer en plein XXIème siècle la Vallée des Saints en centre Bretagne afin d’y ériger 1000 statues monumentales de granit des saints Bretons : d’ores et déjà le visiteur peut en admirer 57 et y faire, éventuellement, ses dévotions.

La plupart de ces saints incarnent la translation en douceur de la religion celtique à la religion catholique, Nathalie Salmans allant jusqu’à écrire des biographies traditionnelles des Saints : « ces productions hagiographiques sont demeurées sans vergogne préchrétiennes dans leurs  thématiques et surtout dans leur « dramatis personae » qui seraient à 90% païennes ». En clair, l’alliance entre le temporel (souvent fils ou fille de prince gallois ) et le spirituel explique et justifie la conversion des Bretons au christianisme, la préférence accordée au miracle plutôt qu’au martyre, la pensée magique héritée de la pensée antique qui n’amoindrit nullement la part doctrinale de ces Vies destinées à édifier la foule des fidèles.

Même si ces biographies sont précises dans le temps et l’espace, leur historicité n’a guère d’importance. Les Saints Bretons sont des Saints de dévotion populaire, sanctifiés par le peuple des Croyants sur la foi de miracles avérés à eux, à leurs parents, voisins ou ancêtres et affirmés encore de nos jours par les rubans ou ex-votos qui ornent par exemple la tombe de Nanon Breton à La-Chapelle-Saint-Sauveur ou d’Ar Sent en forêt de Camors (Morbihan).

La moitié des huit ou neuf cents saints répertoriés ont été oubliés, mais le nom est toujours là, certifiant le lieu-dit. Seule une poignée a été reconnue par l’Église Apostolique Romaine. Comme conclut l’auteur : « Les Saints Bretons font effectivement office d’antidotes pour regarder le monde autrement ». Voilà un livre qui vous éclairera chaque jour d’un trait de lumière hors du temps.