Columbo, les Experts, Capitaine Marleau : 3 conceptions de l’apprentissage

Un petit voyage dans les séries policières invite à la réflexion sur la façon dont on apprend en général et au sein des entreprises en particulier.

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Columbo By: whatleydude - CC BY 2.0

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Columbo, les Experts, Capitaine Marleau : 3 conceptions de l’apprentissage

Publié le 19 décembre 2016
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Par Benoît Aubert.1

apprentissage
Columbo By: whatleydudeCC BY 2.0

Managers et dirigeants, faites une pause pendant les vacances de Noël et prenez le temps de regarder quelques séries policières anciennes ou plus récentes. Vous le comprendrez vite, ces séries sont riches d’enseignements et d’illustrations pour comprendre la notion d’apprentissage et les différents aspects qu’elle englobe.

À l’heure où des thèmes comme l’apprentissage organisationnel ou l’entreprise apprenante alimentent les débats stratégiques ; exigez de revoir Columbo et Les Experts. Découvrez Capitaine Marleau. Vous le constaterez, les héros incarnent des formes et modes d’apprentissage très différents. Leurs démarches vous permettront indubitablement de confronter vos réflexions sur le sujet et d’innover !

Capitaine Marleau ou l’apprentissage expérientiel

Drôle de flic que nous propose depuis peu France 3 dans la série policière Capitaine Marleau, réalisée par Josée Dayan. L’actrice Corinne Masiero incarne dans les quelques épisodes existants un capitaine de gendarmerie au tempérament solitaire et rustre, doté d’un franc-parler aux accents prononcés des Hauts de France, d’un grand sens de l’humour et d’une forte dose d’humanité (« J’suis pas marrante, je suis moche mais je suis intelligente. ») Cette série connaît un véritable succès, plus de quatre millions de téléspectateurs ayant été conquis par chaque épisode.

Autre réussite, inattendue, cette série fournit une matière pédagogique riche et vivante pour expliquer l’apprentissage expérientiel, une approche dans laquelle l’expérience joue un rôle crucial. Où chaque action déclenche l’acquisition de connaissances et compétences nouvelles.

Ainsi le Capitaine Marleau démarre chacune de ses enquêtes, sans a priori ni connaissance préalable et avance à petits pas, à l’aveuglette (« J’vais chercher toute seule, comme une grande. ») L’enquêtrice multiplie les situations d’observation et d’écoute. Elle élabore de courtes synthèses qui structurent petit à petit une connaissance nouvelle : « Vous sentez c’t’odeur là ? Ça pue. Ça pue la solitude cette baraque […] ça pue la tristesse. »

La démarche de Marleau couvre les quatre grandes étapes du cycle d’apprentissage expérientiel de Kolb. La première d’entre elles, l’expérience concrète, prend vie lorsque notre capitaine démarre son enquête, fait des premières constatations et enregistre les premiers faits (« J’suis pas spécialiste des parades nuptiales, mais je suis pas aveugle. ») Dans un deuxième temps, elle met en œuvre l’observation réflexive, sans jamais être totalement affirmative (« J’ai quand même l’impression que vous croyez qu’il est coupable votre fils. J’me trompe ? »)

Learning Kolb.

Vient le temps de la conceptualisation abstraite, une forme de conclusion intermédiaire de l’enquête. À titre d’exemple, constatant des traces de gifles sur le visage d’une femme abattue par arme à feu, Marleau déduit avec son habituelle faconde :

« Vous voulez buter cette nana parc’que vous l’aimez pas. On sait pas pourquoi, On s’en fout. Et coup de bol, vous avez un bon vieux flingue chez vous, silencieux, solide, disponible en plusieurs coloris, ben est-ce que vous allez vous casser la nénette à lui foutre des baffes à cette nana avant de la buter, non ? »

Ces conclusions intermédiaires lui permettent d’entrer dans la quatrième phase, dite d’expérimentation active, qui matérialise une nouvelle étape d’enquête. Pendant 1h30, Marleau enchaîne ainsi les cycles de Kolb, indice par indice, pour arriver au final à déjouer les meurtriers.

Columbo, l’hypothetico-déductif

On le sait depuis le début des années 70 : Columbo (Peter Falks) pense toujours à un détail qui le chiffonne, une dernière question, un point d’étonnement. Ce surdoué de l’enquête criminelle partage de nombreux points communs avec Marleau : attitude débonnaire, tenue hors du temps (un vieil imperméable pour lui, une chapka pour elle), de l’humanisme, de l’humour et une forme de naïveté apparente. Il semble également adopter un style d’apprentissage identique. Il tâtonne, s’étonne, questionne, fait des synthèses et avance à petits pas. Ainsi le témoin d’une enquête dit-il à Columbo :

« Vous procédez par petites touches, petites réflexions insidieuses et successives. Et si je ne vous considérais pas comme quelqu’un de sympathique et amusant, je m’en offenserais. »

La réalité est cependant tout autre. Marleau suit une démarche inductive dans laquelle observations et expérimentations mènent à la formulation d’hypothèses qui étape après étape facilitent la résolution de l’enquête. Columbo incarne quant à lui l’approche hypothético-déductive : très rapidement, il formule (sans la révéler au public) une hypothèse au sujet d’un coupable. Le scénario nous aide d’ailleurs à comprendre très tôt le point de vue de l’enquêteur en nous offrant le visage du meurtrier dès les premières minutes de l’épisode.

Columbo mène son enquête pour confirmer/infirmer cette hypothèse :

« Je ne suis pas plus intelligent qu’un autre, monsieur. Mais je peux dire que vous, en revanche, vous m’avez déçu, par votre amateurisme, en laissant derrière vous des indices de toutes sortes, à la pelle : le mobile, l’opportunité. Et pour un homme de votre intelligence, monsieur, vous vous êtes empêtré jusqu’au cou dans vos mensonges. Une vraie désolation ! »

Le final de chaque épisode prend une forme rétrospective. Columbo expose le cheminement qui l’a conduit à l’arrestation de l’assassin.

Les Experts ou l’art de la modélisation

Si Capitain Marleau et Columbo montrent quelques similitudes, Les Experts évoluent dans un univers totalement différent. Ils recourent en permanence à la science, contre l’intuition pour les deux précédents héros. D’ailleurs, une figure emblématique de cette série, Gilbert Grissom (William Petersen) est titulaire d’un doctorat en biologie et nombreux sont les membres de l’équipe à être diplômés d’universités américaines prestigieuses. Les enquêtes se déroulent la nuit et reposent sur des formes d’apprentissage confrontant en permanence l’observation d’indices aux connaissances théoriques établies.

La modélisation à outrance est promue au rang de pratique courante (trajectoire des balles, placement des protagonistes en imagerie 3D, etc.) laissant peu de place à l’improvisation. Au final, l’enquête n’est bouclée qu’à l’aide de simulateurs, calculs, ordinateurs qui semblent porter la « vérité des faits ». Les scientifiques du crime sont ainsi portés aux nues ; alors que Marleau ne leur donne qu’une importance relative (elle les appelle d’ailleurs « les coton-tiges » en faisant référence aux combinaisons blanches).

Et vous ?

Ce petit voyage dans les séries policières invite à la réflexion sur la façon dont on apprend au sein des entreprises, ou dont les entreprises elles-mêmes apprennent.

Et si la démarche de Marleau était celle de l’effectuation entrepreneuriale, avec une succession d’étapes improvisées ?

Et si l’approche des Experts nous incitait à imaginer que chaque action est modélisable et que l’on peut de façon scientifique établir les facteurs clés de succès d’une entreprise ?

Au milieu, Columbo nous rappellerait-il la planification stratégique, ou l’art d’apprendre et d’agir en fonction d’un plan à long terme savamment défini à l’avance ?

Ces images vous semblent peut-être aller un peu loin ? Profitez de la coupure de Noël pour voir ou revoir ces magnifiques séries et méditez quant au mode d’apprentissage qui constitue votre quotidien !


Sur le web-Article publié sous licence Creative CommonsThe Conversation

  1. Benoît Aubert est directeur de l’ICD (groupe IGS). Il conserve par ailleurs une activité d’enseignant-chercheur au sein de cet établissement avec une spécialisation en marketing. Il a été auparavant enseignant chercheur senior, Directeur de la Doctoral School et Directeur Marketing Développement de Grenoble École de Management, ainsi que Directeur du Développement du pôle Léonard de Vinci.Ses thèmes de prédilection sont le marketing, la formation des consommateurs et la formation des jeunes à l’entreprise.
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  • C’est de la Télé, dans la petite vie du français moyen, on va pas « enquêter » dans le domaine particulier des meurtres à gogo à épisodes, de ces policiers justiciers.
    Plus simple, moins cher, avec la « bite et le couteau », on ferait mieux d’obliger tous les managers politiques en recherche des votes des électorats départemental, régional, national, a suivre des cours de dépannage dans un organisme de SAV de matériels électroniques grands publiques et professionnels. Pour augmenter leurs « apprentissages » des problématiques du citoyen français moyen de la vraie vie de maintenant, de ce pays « prisonnier de son idéologie socialisante uniformisante ».
    Ils « apprendront » à gérer les « entrées/sorties » d’informations arrivants sur les circuits intégrés ou les microprocesseurs, puis voir les alimentations des circuits de puissances ou de commandes, puis se « démener » pour trouver le fournisseur de la pièce défectueuse.
    Bonjour les recherches sur catalogues ou sur le net. Merci le téléphone en ADSL.
    Puis ils mettront en place le nouveau composant et testeront le matériel dépanné. Et enfin, « élaboreront » la facture à présenter au client. Avec la certitude de se voir « incendier » si l’addition est au delà du « raisonnable ».
    Capitaine Marleau, Colombo et les Experts ne sont peut être pas confrontés à l’obsolescence programmée si chère aux fabricants quels qu’ils soient. Je suppute que le service test et fiabilité ait disparu pour limiter les couts de fabrication. Au bénéfice du marketing, de la publicité en quelque sorte.
    Alors, le mode d’apprentissage qui constitue notre quotidien, c’est d’abord de « supprimer » la valeur du diplôme de nos très hautes écoles nationales, car avec des « tètes bien pleines », l’ensemble des responsables politiques français sortant de l’ENA ou d’ailleurs a oublié qu’il vaut mieux qu’elles soient « mieux faites ». Et en France, le bon sens est la chose la moins partagé par nos cranes d’œufs. Seul le pognon, le pouvoir est leur valeur phare, unique, terminale.
    Parfois, il faut « raccourcir » les prises de décisions. A la tête, d’abord.

    • En effet, ces personnages sont de la pure fiction et n’auraient aucune chance de devenir enquêteurs dans l’administration policière/judiciaire française. Mais surtout, ils nous font oublier les limites de chaque technique, et combien intuition et science doivent se compléter et se valider mutuellement pour faire apparaître des indices indubitables concordants et non pour convaincre des juges ou des téléspectateurs.

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