Vers une école de la République de plus en plus primaire

Lire c’est le début de l’émancipation intellectuelle, donc le début de l’émancipation tout court. Repousser l’âge de l’apprentissage de la lecture serait un grand pas en arrière.

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Vers une école de la République de plus en plus primaire

Publié le 17 mars 2023
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Par Raphaël Attia-Parienté.

 

Le directeur de l’Observatoire des Inégalités a publié le 23 février 2023 un texte appelant à repousser l’age de l’apprentissage de la lecture, celle-ci ne concernerait ainsi plus les élèves de CP mais de CE1.

 

Réduire les inégalités sociales à l’école en retardant la lecture

Se référant aux travaux du linguiste Alain Bentolila et sur des données de l’OCDE, Louis Maurin énonce entre autres, qu’il n’existe « aucun lien entre le fait de savoir lire tôt et le niveau ultérieur des individus », que ce serait « prendre à l’envers » le problème que de permettre aux enfants de s’adonner plus tôt aux joies de la lecture plutôt que de retarder cet apprentissage, ou encore que notre pays, « arc-bouté sur ses traditions », s’entête dans un sprint qui n’aurait comme conséquence que d’empêcher de « réduire les tensions liées à la compétition scolaire dans les plus petites classes et réduire les inégalités sociales à l’école ».

Une des analogies les plus amusantes dans ce vibrant plaidoyer serait celle suivant laquelle « si l’école demandait aux enfants de savoir faire du vélo, les parents diplômés s’acharneraient davantage à leur apprendre le deux-roues. Pourtant, même sans cela les enfants finissent tous par savoir faire du vélo ».

L’auteur de ces lignes en est tombé de sa selle : en effet, il serait dès lors préférable de ne pas participer à la course plutôt que d’améliorer son temps au tour ?

Mon sang n’a fait qu’un Tour de France.

Nous ne ferons pas à monsieur le Directeur l’offense de rappeler qu’une étude publiée en 2018 dans le journal PLOS ONE a révélé que l’apprentissage précoce de la lecture était associé à une meilleure compréhension de la langue, une plus grande fluidité de lecture et une plus grande confiance en soi chez les enfants.

Ni qu’une étude menée en 2016 par des chercheurs de l’Université de Floride a montré que l’apprentissage précoce de la lecture était associé à des performances supérieures en mathématiques et en sciences chez les élèves du primaire.

Ni qu’une méta-analyse de 20 études différentes publiée en 2017 dans le périodique Early Childhood Research Quarterly a montré que les enfants qui apprenaient à lire tôt avaient tendance à avoir de meilleures compétences en lecture que ceux qui apprenaient à lire après eux.

Ni qu’une étude publiée en 2015 dans le journal Developmental Psychology a montré que l’apprentissage précoce de la lecture était associé à une plus grande activation de certaines régions du cerveau impliquées dans le traitement de la langue et de la lecture.

Par ailleurs, nous n’irons pas jusqu’à rappeler qu’Emilia Ferreiro, psychologue et chercheuse argentine, a mené des études sur les processus d’apprentissage de la lecture et a conclu que les enfants étaient capables d’apprendre à lire bien avant l’âge traditionnellement considéré comme approprié.

Que Stanislas Dehaene, éminent neuroscientifique français, a écrit plusieurs livres sur le cerveau et l’apprentissage, dont Les neurones de la lecture, défendant l’idée que son apprentissage précoce peut être bénéfique pour les enfants en stimulant certaines zones du cerveau et en développant des compétences cognitives.

Que Sally Shaywitz, une chercheuse américaine en neurologie, a mené des études sur la dyslexie et a conclu que les enfants qui apprenaient à lire tôt étaient moins susceptibles de développer des troubles de la lecture.

Que John Hattie, un chercheur en éducation néo-zélandais, a mené des méta-analyses de recherches sur l’efficacité de différentes méthodes d’enseignement et a conclu que l’apprentissage précoce de la lecture avait un effet positif sur les performances académiques des élèves.

Il est étrange que le texte de l’Observatoire, quant à lui, ne cite quasiment aucune étude plus scientifiques sur le sujet…

Pour autant, il a au moins l’honnêteté de reconnaître que les parents diplômés apprennent à leurs enfants à lire avant même leur entrée en primaire, et c’est là tout le nœud du problème : il est des inégalités qui ne seront jamais comblées.

 

Des inégalités inévitables

Certains parents ne cesseront jamais de pousser leurs enfants à aller plus vite que la musique.

Et pendant que ces parents feront lire Le petit prince à 6 ans à leurs enfants comme le chantait Renaud, d’autres laisseront les leurs vaquer à leurs abrutissantes occupations..

Le chocolat Milka de notre enfance est peu à peu remplacé par d’autres tablettes.

Les enfants sont en effet confrontés aux smartphones de plus en plus jeunes, regardent des programmes télévisés de moins en moins édifiants, en l’absence de réel contrôle des parents, c’est donc véritablement un nivellement par le Baba que nous propose l’Observatoire.

En tout état de cause, serait-il judicieux de retarder l’âge auquel les enfants apprennent à lire, donc à s’ouvrir sur ce que le monde a à leur offrir de meilleur, de plus enrichissant intellectuellement, à l’heure ou ils sont confrontés de plus en plus jeunes aux affres de l’abrutissement généralisé, via les réseaux sociaux et la télé poubelle ?

Ne serait-il pas dramatique dans le pays de Victor Hugo, voisin de celui de Tintin, qu’un enfant apprenne à utiliser TikTok avant de savoir lire ?

C’est malheureusement déjà le cas et il est navrant que le directeur d’un centre censé lutter contre les inégalités reconnaissant en amont son incapacité à les résorber, ne les accroisse en ne comprenant pas que sa mesure creuserait davantage le fossé entre ceux dont les parents n’attendent pas le premier cours de lecture et ceux qui n’ont pas les possibilités ou la capacité d’aider leurs enfants.

Parce qu’une chose est certaine : cette mesure ne changera en rien le rythme d’apprentissage des premiers mais ralentira celui des enfants défavorisés.

Il serait dramatique que la première aventure sélénite d’un enfant ne soit pas liée à Tintin et au professeur Tournesol, mais à un youtubeur pour qui Lance Armstrong n’a jamais mis le pied sur la Lune.

 

Le chemin de l’autonomie

Inutile de ressasser les quelques recherches citées plus haut…

Nul besoin d’être un éminent chercheur pour trouver le lien indubitable entre le fait de savoir lire et le fait… de lire.

Lire c’est le début de l’émancipation intellectuelle, donc le début de l’émancipation tout court.

C’est le début de l’autonomie.

Le début du questionnement, de la compilation d’informations éparses, de la remise en cause de ce qu’on récolte au gré de nos pérégrinations écrites.

C’est le début d’un voyage, un long voyage de construction personnelle et intellectuelle.

Et devant un tel voyage, une telle aventure qui attend les futurs acteurs du monde de demain, il serait criminel de les maintenir dans l’ignorance une année entière de plus.

Prions pour que la lettre ouverte de l’Observatoire reste lettre morte.

Voir les commentaires (13)

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  • Avatar
    The Real Franky Bee
    17 mars 2023 at 7 h 30 min

    Il y a beaucoup d’inertie dans ce lent travail de déconstruction de l’instruction en France et celui-ci est malheureusement appelé à se poursuivre sous la bannière d’une fallacieuse « lutte contre les inégalités ». Le niveau scolaire va continuer de s’effondrer inexorablement, et ça me rend triste pour tous ces gamins dont on ruine les chances, tout ça pour suivre aveuglément une pensée dogmatique qui n’a jamais eu un seul résultat probant.

  • Eduquer le peuple ? non mais vous n’y pensez pas ! les élites auto proclamées seraient dépassées.

  •  » un youtubeur pour qui Lance Armstrong n’a jamais mis le pied sur la Lune  »
    Hein ??

    • oui, jolie boulette !

      • mais en fait, c’est vrai, Lance Armstrong n’a pas mis les pieds sur la Lune !

        • Hahaha bien vu.

          Non, certains l’auront compris, je mettais juste en exergue le fait que des youtubeurs seraient capables de faire l’erreur.

          J’ai peut être été trop subtil, et je m’excuse si ma « blague » était mal formulée !

    • (A tout hasard: la blague c’était pour montrer la débilité des youtubeurs qui sont capables de confondre un cycliste et un astronaute)

  • CP me déprime ce matin: on n’y trouve que des articles sur la stupidité des maîtres à penser.

  • Les kmers rouges n’ aimaient pas aussi les intellectuels😊

  • « si l’école demandait aux enfants de savoir faire du vélo, les parents diplômés s’acharneraient davantage à leur apprendre le deux-roues. Pourtant, même sans cela les enfants finissent tous par savoir faire du vélo ». »
    C’est peut-être parce que l’école leur met des bâtons dans les roues qu’ils auraient du mal à apprendre à faire du vélo.
    Je précise que TOUS les enfants apprennent à nager à l’école aussi. Certains d’entre eux prennent des cours de natation en dehors de l’école. Ceux qui ne savent pas nager sont rares peut-être parce que ce ne sont pas les institut’ qui la leur apprennent, mais bien des moniteurs de natation ?

    1) quel serait le programme du C.P si la lecture n’y figure pas ? Mat’ sup’ ?
    2) quel serait le sort des enfants qui savent lire en fin de Grande Section ?

    Dans pratiquement tous les manga, les personnages qui n’ont pas de talent, de don particuliers, ni le niveau, doivent faire des efforts considérables pour rattraper les personnages surdoués (Naruto : Naruto vs les surdoués ; Kuroko No Basket : l’équipe de Seirin vs la ‘génération miracle’ ; Dragon Ball : Krilin vs Songôku, etc…) et les surdoués doivent aussi redoubler d’efforts pour ne pas être rattrapés. Leurs progrès résident dans la répétition, l’accomplissement d’exercices plus difficiles, la maîtrise des bases.
    En France, on nous dégaine le ‘droit à la paresse’…

    • Dans Kenshin Le Vagabond, Yahiko, âgé de 10 ans, veut apprendre l’arcane de l’école Kamiya dont il est le seul élève. Kaoru Kamiya, 17 ans, fille du maître décédé, maître de kendô de Yahiko, lui dit alors qu’il doit exécuter un exercice 10 000 fois. Il le fait et tout fier l’annonce à son maître. En le félicitant, elle lui dit qu’il ne lui en reste plus que 5000 autres à faire. Bien que dépité, il s’y pliera. L’exercice portera ses fruits. Plus tard, Yahiko maitrisera l’arcane mieux que Kaoru en le portant à un niveau supérieur.

    • Je n’ai pas appris à nager à l’école, et je ne suis pas la seule. Les « cours » de natation à l’école sont fait pour ceux qui sont à l’aise dans l’eau et qui en effet nagent. Mais si vous ne savez pas, que vous vous contentez de barboter en ayant, en fait, peur des autres car vous avez peur de l’eau, ce n’est pas la natation à l’école qui va vous apprendre. Ce n’est même pas un reproche, comment pourrait-ils, les maître-nageurs, s’occuper de chacun, ils ne sont pas assez nombreux, vous arrivez à 50 enfants, 2 classes, il ne faut pas qu’une tête dépasse, c’est normal.

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Les auteurs : Nathalie Sayac est Professeure des universités en didactique des mathématiques, directrice de l’Inspe de Normandie Rouen-Le Havre, Université de Rouen Normandie. Eric Mounier est Maitre de Conférences en didactique des mathématiques, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC).

 

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