Brexit : 170 000 Français otages des négociations

London By: Karen Roe - CC BY 2.0

Est-il juste que Londres et Bruxelles utilisent 4,5 millions de citoyens européens expatriés comme monnaie d’échange ?

Par Guillaume Périgois.

London By: Karen RoeCC BY 2.0

Alors que la décision de quitter l’Union européenne prise par les Britanniques le 23 juin 2016 marque un tournant dans l’histoire du continent européen, les postures de Londres mais aussi de Bruxelles et de certaines autres capitales européennes avant l’ouverture des négociations pourraient avoir des conséquences réelles et immédiates pour nos compatriotes français vivant au Royaume-Uni.

La libre-circulation, thème repoussoir de la campagne

On s’en souvient, le camp du « Leave » avait fait de la libre-circulation au sein de l’Union européenne un thème repoussoir lors de la campagne référendaire. Mais, à la veille des discussions informelles portant sur le Brexit lors du sommet européen du 15 décembre 2016 auxquelles Londres ne sera pas convié, cette question hante maintenant à la fois la situation des citoyens des 27 autres États membres résidant au Royaume-Uni et celle des citoyens britanniques vivant dans le reste de l’Union.

Actuellement, plus de 176 000 Français vivent au Royaume-Uni. Alors que certains, établis de longue date, peuvent avoir pris la citoyenneté britannique, ce n’est pas le cas de la plupart. Cela laisse beaucoup de nos compatriotes dans une position précaire, ne sachant pas s’ils seront autorisés à rester au Royaume-Uni une fois que le pays aura quitté l’UE.

La Grande-Bretagne n’ayant vraisemblablement pas la possibilité de lancer la procédure de sortie officielle avant mars 2017 et étant donné qu’il est illusoire qu’un accord formel soit signé avant une période de deux ans suivant cette procédure, le risque d’une incertitude prolongée est important.

Les problèmes qui se posent aux expatriés

Imaginez-vous avoir déménagé en Grande-Bretagne en mai 2016 alors que tous les sondages donnaient le « Remain » gagnant, pour découvrir que le Royaume-Uni est susceptible de quitter l’Union dès avril 2019 ? Trois ans de résidence en Grande-Bretagne ne vous qualifient pas pour obtenir la résidence permanente au Royaume-Uni.

Très concrètement, cette interrogation signifie qu’il est impossible pour vous de planifier sereinement l’instruction de vos enfants, l’achat d’une résidence ou l’évolution de votre carrière.

Après le référendum, certains candidats au leadership du Parti conservateur britannique ont insisté sur la nécessité pour les ressortissants de l’UE déjà résidents en Grande-Bretagne d’être assurés de pouvoir rester après le Brexit. Malheureusement, Theresa May n’était pas l’une d’entre eux, le nouveau Premier ministre britannique étant d’avis que les ressortissants de l’UE en Grande-Bretagne ne seraient assurés de leur résidence que si l’UE faisait de même pour les citoyens britanniques établis dans le reste de l’Europe.

Le Conseil de l’UE va-t-il adopter une position intransigeante ?

Cette solution sous-optimale semble être la position du gouvernement britannique alors qu’il tente d’obtenir un accord informel lors de la prochaine réunion du Conseil de l’UE la semaine prochaine. La Grande-Bretagne garantirait les droits de résidence de 3,3 millions de citoyens européens vivant en Grande-Bretagne ; en échange l’Union ferait de même pour les 1,2 million de citoyens britanniques qui vivent dans les 27 autres États-membres.

Hélas, cette proposition imparfaite a rapidement été balayée lorsque le président du Conseil européen Donald Tusk a refusé d’engager toute discussion jusqu’à ce que la Grande-Bretagne adopte officiellement l’article 50 du traité de Lisbonne. Cette adoption est attendue d’ici mars 2017, mais pourrait être freinée par divers problèmes juridiques au Royaume-Uni.

Comme Mr Tusk, la chancelière allemande Angela Merkel et Michel Barnier, le négociateur en chef de la Commission pour le Brexit auraient également fait le choix d’une ligne dure lors des négociations, refusant de chercher un accord informel sur la question des citoyens européens expatriés jusqu’à l’adoption de l’article 50.

Les expatriés ne sont pas une préoccupation

Quelle est la motivation de Londres ? Est-ce de prétexter qu’un accord informel sur la question des expatriés créerait un précédent pour négocier informellement d’autres dispositions du Brexit ? Quelle est la motivation de MM. Tusk, Barnier et de Mme Merkel ? Pensent-ils que cela donnera à l’Union l’avantage lors des négociations ? Estiment-ils que les Britanniques vivant en Europe, et ayant voté à une majorité écrasante pour rester dans l’UE, devraient être punis pour le vote démocratique de leur pays ?

Est-il juste que Londres et Bruxelles utilisent 4,5 millions de citoyens européens expatriés dans l’Union (1,2 million de Britanniques dans le reste de l’UE et 3,3 millions de citoyens européens vivant en Grande-Bretagne) comme monnaie d’échange ? C’est mettre ceux d’entre nous qui vivent en dehors de leur pays d’origine au cœur de l’incertitude d’un processus de négociation long et incertain.

176 000 de nos compatriotes vivant au Royaume-Uni ne devraient pas être traités comme des pions lors des négociations du Brexit.

L’irresponsabilité de cette position apparaît encore plus surprenante tant l’évidence d’un arrangement est grande. L’Espagne ne va pas expulser 309 000 retraités britanniques et personne en Grande-Bretagne n’a préconisé l’expulsion des 411 000 ressortissants Irlandais qui y sont établis. Même le Parti pour l’indépendance du Royaume-Uni (UKIP) et la campagne «Leave» ont exprimé l’avis que les ressortissants de l’UE27 résidant actuellement au Royaume-Uni devraient être autorisés à rester.

Londres et Bruxelles prennent en otage 4,5 millions de personnes, qui sont tous des citoyens de l’Union. Cela doit cesser. Libre à Bruxelles d’être déçue par la décision du peuple britannique, mais les Européens resteront nos voisins, alliés et collègues des deux côtés de la Manche. Certains de nos citoyens vont continuer à vivre au Royaume-Uni et certains Britanniques vivront et visiteront sans aucun doute le continent. Pour le bien de toute l’Europe un accord visant à respecter les droits de tous nos citoyens devrait être convenu rapidement par toutes les parties.