Trump au pouvoir : une menace pour les libertés ?

By: Evan Guest - CC BY 2.0

Au-delà de l’incohérence doctrinale et de l’instabilité chronique du candidat Trump, sa victoire est une menace pour les libertés.

Par Guillaume Thomas et Yoann Nico.

Trump au pouvoir : une menace pour les libertés ?
By: Evan GuestCC BY 2.0

Après le Brexit, et l’Europe centrale, ce sont les États-Unis qui se choisissent un leader populiste et protectionniste. Il est particulièrement intéressant de revenir sur ce vote anti-système qui s’inscrit dans la continuité d’une crise de régime marquée par le déclin des partis de gouvernants depuis plusieurs décennies dans les démocraties occidentales.

Si la victoire de Donald Trump ne s’est pas traduite par la fin du monde annoncée par l’élite journalistique — elle ne semble pas avoir perturbé les marchés financiers apparemment friands de son plan de relance — elle marque un pas de plus vers le retour aux sociétés fermées au niveau politique et économique, même si d’autres raisons devraient pousser les libéraux à garder l’espoir pour l’avenir.

Une victoire électorale en trompe-l’œil

Beaucoup de médias ont présenté l’élection de Donald Trump comme un séisme électoral marquant une large victoire d’un candidat qui n’était pas soutenu par l’establishment politique. Il convient de rappeler au préalable que la campagne a été d’une violence jamais vue dans l’histoire électorale des États-Unis, avec deux candidats largement impopulaires dans un contexte de mécontentement très fort de la population vis-à-vis de la classe politique et de la situation économique.

Cependant, cette victoire de Donald Trump est en réalité en trompe-l’œil, pour plusieurs raisons. Elle est davantage liée au mode de scrutin qu’à une adhésion populaire, puisqu’en réalité Hillary Clinton a recueilli un plus grand nombre de suffrages que lui (près de 600 000).

Il s’agit avant tout de la défaite du camp Démocrate et de sa candidate plutôt que la victoire de Donald Trump : celui-ci a tout de même perdu environ 600 000 votes républicains par rapport au score de Mitt Romney lors de l’élection présidentielle de 2012. Le succès de Trump s’explique par la démobilisation massive des électeurs démocrates et la victoire surprise dans des États considérés comme acquis par ces derniers, comme l’Ohio ou le Michigan dans lesquels Hillary Clinton a insuffisamment fait campagne.

Il faut également souligner le fait que l’abstention a atteint (selon les premières estimations) son plus haut niveau depuis 1996, témoignant du faible intérêt des Américains pour cette campagne médiocre marquée par les affaires (et la prolifération de rumeurs et théories du complot), ainsi que la violence des attaques personnelles.

Enfin, il convient de préciser contre quel establishment Trump, milliardaire fortuné, ex-donateur de la Fondation Clinton, s’est opposé. Il ne s’agit pas de l’establishment du capitalisme de connivence (auquel il appartient), mais avant tout de l’establishment politique des appareils partisans, notamment celui du Parti Républicain au sein duquel une crise couvait déjà depuis une dizaine d’années (Tea Party, bons scores de candidats outsiders en 2008 et 2012, etc.).

Bref, cette élection est marquée par la défaite d’Hillary Clinton qui incarnait à elle seule toute la sclérose d’une vie politique aseptisée au « political correctness » et monopolisée par des politiciens de carrière.

Une menace pour les libertés

Au-delà de l’incohérence doctrinale et de l’instabilité chronique du candidat Trump, sa victoire est une menace pour les libertés. Sa faible maîtrise des dossiers, ses contradictions et ses propos outranciers et mensongers n’ont pas été un frein à son succès contre l’une des candidates les moins populaires de l’histoire du Parti Démocrate, bien au contraire.

Friedrich Hayek expliquait déjà dans la Route de La Servitude cette accession aux pouvoirs des pires pour deux raisons : la répétition constante de « slogans appropriés assez fort et avec suffisamment d’insistance », et puis la focalisation sur des ennemis désignés (les immigrés mexicains et les musulmans dans le cas de Trump).

Au-delà de l’inconstance idéologique du personnage, les amoureux de la liberté ne doivent pas se laisser séduire par ses promesses fiscales — en particulier de ramener le taux d’imposition des sociétés à 15 % contre 35 % aujourd’hui —  qui masquent son profond illibéralisme. À la conception universaliste des droits individuels, il oppose une conception ethnodifférentialiste basée sur la nationalité, la religion, le sexe ou encore l’origine ethnique.

Il rompt ainsi avec l’idée de « société ouverte » (Karl Popper) ou de « grande société » (Adam Smith et Friedrich Hayek), cette confiance dans l’homme, dans la liberté, et dans l’ordre spontané et autorégulateur du marché qui constitue l’un des fondements essentiels du libéralisme. Ce sont ces mêmes principes qui ont fait la force des États-Unis dans le passé et le retour au protectionnisme est de nature à engluer le pays dans le déclin.

À la société complexe où les hommes libres coopèrent pacifiquement (de plus en plus la nôtre à l’heure de l’économie numérique et coopérative), Donald Trump oppose un interventionnisme fédéral sur certains sujets comme l’immigration ou le libre-échange et rien de cohérent sur d’autres questions si ce n’est un césarisme mâtiné de nationalisme surfant sur les craintes d’une partie de l’électorat. Aux risques économiques et politiques s’ajoutent les risques juridiques.

L’avenir est incertain, car le pouvoir de nomination des juges à la Cour suprême de celui qui a épousé, pour des raisons électoralistes, les positions les plus régressives en matière de mœurs (comme son opposition à l’avortement et au mariage gay) pourrait faire revenir les États-Unis en arrière de plusieurs décennies.

Des raisons d’espérer

Cependant, gardons trois raisons d’espérer pour l’avenir : le constitutionnalisme étatsunien, la sociologie du vote pour Trump et les résultats du Parti Libertarien. Tout d’abord, les États-Unis sont dotés d’un système présidentiel qui, à la différence de la France, institutionnalise une véritable division des pouvoirs (les checks and balances) qui limite le pouvoir personnel de l’hôte de la Maison-Blanche. Le fédéralisme réduit également l’impact des chocs comme celui de la dernière élection, la plupart des décisions se prenant à l’échelle des États fédérés.

Par ailleurs, une analyse fine des sondages à la sortie des urnes révèle que le « trumpisme », à l’instar du Brexit, est un phénomène qui touche essentiellement des classes démographiques très spécifiques : des populations en majorité blanches, rurales, et peu diplômées.

Trump n’a réussi à convaincre qu’un peu plus d’un tiers des jeunes de 18-29 ans et fait son score maximum auprès des populations plus âgées. On observe donc une fracture importante entre une population vieillissante, peu intégrée à la mondialisation, plus soumise aux risques du chômage, et sensible à la tentation xénophobe, et une classe active jeune, bénéficiant très largement du libre-échange et de la mondialisation. Ce constat est par ailleurs valable pour l’Europe.

Le blocage du processus moderne d’ouverture des frontières, d’accroissement des échanges de biens, de services, et des cultures, est le fait d’une génération et n’est probablement que temporaire. On peut espérer que la nouvelle génération qui bénéficie de l’économie contemporaine caractérisée par le processus de décentralisation des pouvoirs, des décisions et de l’information, continuera à rester moins sensible aux discours de repli sur soi des candidats populistes.

Un autre fait : les électeurs de Trump se recrutent principalement parmi les moins diplômés. Avec l’élévation du niveau d’éducation dans nos sociétés, ainsi que le développement de technologies éducatives nouvelles comme les Moocs, on peut continuer à espérer que le simplisme (comme l’idée fausse que l’impact de l’immigration est négatif sur l’économie) et le refus des populistes de soumettre leur discours à une argumentation rationnelle ne satisfera plus. Enfin dernier grand espoir : la campagne électorale de Gary Johnson.

La stratégie de recentrage du Parti Libertarien oscillant entre son aile radicale (incarnée par la personnalité excentrique de John McAfee) et son aile modérée que l’ancien Gouverneur Républicain du Nouveau-Mexique représentait parfaitement avec son co-listier William Weld, semble avoir porté ses fruits. Il a non seulement triplé son score par rapport à l’élection précédente en recueillant plus de 4 millions de suffrages (un peu plus de 3 %, soit le record historique du Parti Libertarien créé en 1971), mené une campagne dynamique sur internet, et a atteint jusqu’à 12 % d’intentions de vote frôlant le seuil lui permettant de participer au débat télévisé présidentiel.

De plus, les bulletins de vote du Parti Libertarien étaient présents sur les 50 États pour la première fois de l’histoire du Parti et Johnson a fait des scores très honorables dans certains États (plus de 5 % au Nouveau-Mexique, Colorado, Montana, Wyoming, Dakota du Nord, Dakota du Sud, Oklahoma, Maine).

Les libéraux devront saisir la fenêtre d’opportunité que constituent ces séries de débâcles électorales pour les partis de gouvernement qui risquent de se poursuivre en Europe et notamment en France. Contre le repli sur soi, les velléités identitaires, et le protectionnisme venant de la gauche et de la droite, il faut faire ce que les partis cartels contrôlés par une gérontocratie d’hommes et de femmes qui agacent par leur manque de charisme et de convictions ne font pas : opposer un contre-discours, une utopie mobilisatrice susceptible de susciter l’enthousiasme des nouvelles générations.

Celle qui a compris que l’État-providence n’aurait pas les moyens de financer leurs retraites, que l’emploi à vie n’était ni souhaitable ni possible, celle qui s’affranchit des frontières et des pesanteurs administratives pour travailler, échanger, voyager. Bref, il faut que les libéraux soient les porte-parole de la société ouverte promue en son temps par Karl Popper avec une grammaire moderne. Ils doivent être la première force d’opposition des populismes surfant sur la haine d’une élite à bout de souffle.