Pesticides : l’intox du discours bio

Faut-il craindre pour votre santé à cause des pesticides ? L’analyse scientifique du sujet montre que non, et qu’agriculture conventionnelle et bio sont en fait quasiment identiques sur ce sujet.

Par Alain Cohen-Dumouchel.

Pesticides : l'intox du discours bio
By: Anna MajkowskaCC BY 2.0

La plupart des consommateurs est persuadée que les aliments bio contiennent sensiblement moins de pesticides que les aliments de l’agriculture traditionnelle et qu’ils sont donc « meilleurs pour la santé ». Pour juger de la pertinence de cette croyance il faut d’une part définir la notion de pesticide, et d’autre part examiner comment est mesurée leur toxicité présumée. En effet, le lobby bio, extrêmement actif aussi bien auprès des pouvoirs publics que des médias, délivre souvent une information biaisée. Alors que l’agitation perpétuelle entretenue par les associations écologistes bénéficie d’une importante couverture médiatique, les démentis de la communauté scientifique passent inaperçus puisqu’ils interviennent toujours quelques semaines ou quelques mois après la publication des tonitruantes « révélations » du lobby bio.

Définition des pesticides

Pesticide est un mot d’origine anglaise composé à l’aide de pest, « insecte nuisible, parasite », lui-même emprunté du français peste, et de l’élément -cide, tiré du latin caedere, « tuer ». Un pesticide est donc une substance qui détruit les nuisibles au sens large. Les pesticides concernent bien entendu les plantes, mais sont aussi employés pour lutter contre certains agresseurs des hommes et des animaux. La réglementation de l’UE classe les pesticides suivant leur usage, phytopharmaceutique, biocide et vétérinaire.

Ce sont les applications de pesticides aux plantes, donc phytopharmaceutiques, qui nous intéresseront ici. Les agresseurs des plantes sont eux-mêmes de plusieurs sortes : les insectes, la végétation concurrente (mauvaises herbes), les rongeurs, les vers, les champignons et bactéries. Il existe des pesticides pour chaque catégorie d’agresseurs : insecticides, herbicides, rodenticides, nématocides (ou nématicides), fongicides, bactéricides.

Ce que le public ignore généralement c’est que les plantes contiennent naturellement des pesticides qu’elles utilisent pour se protéger de leurs agresseurs. Une substance chimique pesticide peut donc être produite en laboratoire mais elle peut également être produite naturellement par les plantes (ou par les animaux). Quelle que soit sa méthode de production le pesticide aura un effet pathogène ou répulsif sur des cibles sélectives. L’agriculture bio utilise d’ailleurs beaucoup d’extraits de plantes pour réaliser des pesticides supposés non toxiques. Le but de l’apport artificiel de pesticides est bien entendu de ne viser que la cible sans causer de dommages à la santé humaine ou à l’environnement.

Les critiques sur le bio ne diminuent pas l’engouement du public

Les opposants au lobby bio se sont beaucoup focalisés sur les substances utilisées par cette agriculture. Ils ont relevé que les produits phytosanitaires bio ne font la preuve de leur innocuité, ni pour les consommateurs, ni pour l’environnement. Ainsi la roténone, substance extraite de plantes tropicales est un insecticide « ancestral » qui a servi massivement en agriculture biologique. Son action néfaste sur certains neurones avec un risque multiplié par 2,5 de développer la maladie de Parkinson l’a faite interdire par l’UE en 2008. Son successeur, l’huile de neem (principe actif l’azadirachtine), longtemps interdite, a fini par être autorisée en France en 2014 sous la pression du lobby bio. Cette substance est pourtant fortement suspectée d’être un perturbateur endocrinien et de provoquer des malformations chez les jeunes abeilles (suivant des méthodes de test que nous examinerons plus loin). Le cuivre utilisé dans la bouillie bordelaise est quant à lui écotoxique, en s’accumulant dans les sols il les acidifie et nuit à la biodiversité.

Ces critiques n’atteignent toutefois pas le public qui reste persuadé que l’agriculture bio, même si elle a commis quelques erreurs de jeunesse, fournit des produits contenant bien moins de pesticides que l’agriculture commune. De plus, l’angle d’attaque revient à accepter le système de test des écologistes et donc, paradoxalement, à justifier une autre doctrine montante, l’agriculture sans intrant, celle qui prétend n’utiliser aucun produit étranger à l’exploitation agricole (biodynamie) ou même strictement aucun intrant, y compris l’eau d’arrosage, (expériences de Pascal Poot).

99,99% des pesticides présents dans l’alimentation sont d’origine naturelle

La démarche qui compare les pesticides employés dans le bio avec ceux employés dans l’agriculture raisonnée est donc loin d’être satisfaisante. Elle a tendance à masquer une autre question centrale qui consiste à comparer les résidus de pesticides (bio ou pas) apportés artificiellement par l’homme à ceux contenus naturellement dans les aliments. Car si les techniciens bio utilisent des extraits de plantes pour fabriquer des pesticides c’est bien que les plantes en contiennent naturellement. Dans quelle proportion ?

Une célèbre étude (Dietary pesticides (99.99% all natural -Reference  : Bruce N. Ames, Margie Profet, Lois Swirsky Gold, Proc. Natl. Acad. Sci. USA, 87, 7777-7781, oct 1990.) menée par le professeur Bruce Ames en 1990 a montré que 99,99 % (en masse) des pesticides présents dans l’alimentation sont naturels.

Bruce Ames, membre de l’académie des sciences des États-Unis, professeur émérite de biochimie et de biologie moléculaire et son équipe, ont analysé certains des milliers de pesticides connus, présents dans l’alimentation. Parmi ces milliers de pesticides naturels très répandus, 52 ont été testés sur des rongeurs et la moitié se sont révélés cancérigènes pour ces animaux.

Ames relève que les Américains consomment 1,5 g par jour de pesticides naturels, soit 10000 fois plus que de pesticides de synthèse.

Il relève que la masse des matières calcinées, résidus de cuisson absorbée chaque jour par les Américains, dont il est démontré qu’elles sont cancérigènes pour des populations de rongeurs, s’élève à environ 2 mg. En comparaison, les résidus des 200 principaux pesticides de synthèse les plus connus ne représentent que 0,09 mg par personne et par jour.

Enfin, Ames constate que la quantité de composés naturels cancérigènes pour des rongeurs, présente dans une seule tasse de café est équivalente en masse à la quantité de pesticides de synthèse absorbée par un consommateur américain pendant un an.

Tout cela veut-il dire que notre santé est gravement menacée sans que nous le sachions ? Faut-il immédiatement arrêter de boire du café ? Pour répondre à ces questions nous avons besoin de comprendre comment est mesurée la toxicité des pesticides. À suivre !

Cet article tire principalement sa source du dossier sur les pesticides paru dans les numéros 315 et 316 du magazine Science & pseudo-sciences, une publication de l’AFIS, Association Française pour l’Information Scientifique. Le dossier en question contient une bibliographie et des renvois vers les nombreuses publications scientifiques sur le sujet.

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