Pourquoi le Parlement wallon a-t-il voté contre le CETA ?

Comment expliquer l’opposition stupéfiante du PS Belge au CETA alors même que quantité de partis socialistes européens (allemands, français, italiens, etc.) y sont favorables ? Quand les arrangements à gauche mettent en danger l’économie belge…

Par Corentin de Salle.

Pourquoi le Parlement wallon a-t-il voté contre le CETA ?
By: Luc Van BraekelCC BY 2.0

Le parti socialiste belge francophone est présidé par un homme qui fut, de 2011 à 2014, Premier ministre de son pays. C’est son gouvernement qui a entamé les négociations du TTIP avec les États-Unis. Durant son mandat, il a rencontré le président Obama à deux reprises et ne lui a jamais fait part de son souhait d’arrêter les négociations.

La résolution d’orientation sur le TTIP adoptée le 28 mai 2015 par la commission parlementaire du commerce international et consacrant un oui de principe à la continuation des négociations était soutenu par divers partis politiques européens et, notamment, le Parti Socialiste Européen (PSE) dont fait partie le Parti Socialiste belge francophone.

Le Canada, second partenaire économique de l’Union Européenne

C’est à la même période que les négociations sur le traité CETA entre l’Union Européenne et le Canada ont été finalisées sans que jamais ni le Premier ministre socialiste ni le président du parti socialiste d’alors ne s’y opposent. Le Canada est un pays ami où les missions économiques et gouvernementales se bousculent et se succèdent depuis 30 ans, un pays où les Belges francophones ont tissé d’intenses liens culturels et linguistiques depuis le XVIIème siècle, un pays dont le second partenaire économique est l’Union Européenne.

Comment, dès lors, expliquer que le parti socialiste (et, accessoirement, le cdH, son satellite social-démocrate) ait opposé son veto la semaine passée, au sein du conseil régional wallon et de conseil de la fédération Wallonie-Bruxelles, à la ratification du traité CETA ? Ce faisant, les représentants démocratiques majoritaires d’une communauté de 4,2 millions de personnes imposent leur diktat à plus d’un demi-milliard de personnes (sans même compter les Canadiens). Comment expliquer cette opposition stupéfiante alors même que quantité de partis socialistes européens (allemands, français, italiens, etc.) sont favorables au CETA ?

Des craintes contre le CETA et le TTIP infondées

Si l’on interroge les intéressés, ils invoquent assurément toute une série de raisons. Mais y croient-ils vraiment ? Ces dernières ne tiennent pas la route.

J’ai écrit récemment un long article expliquant pourquoi, selon moi, les craintes suscitées par ces accords transatlantiques (CETA et TTIP) sont totalement infondées et je n’y reviendrai pas.

Le traité CETA est ficelé et public. Tout lecteur peut constater qu’il n’autorise nullement le poulet au chlore, le bœuf aux hormones, les OGM, etc. Tout lecteur peut constater que sont interdites les normes techniques contraires à nos législations. Tout lecteur peut constater que les normes européennes en matière de sécurité des aliments, de protection de l’environnement et de droit des travailleurs ne sont pas touchées.

Le CETA n’est pas le cheval de Troie du TTIP

Tout lecteur peut constater que nous n’allons pas être subitement inondés par le bœuf et le porc canadien car les quantités exportables sont limitées. Tout lecteur peut constater que le CETA ne recourt pas à des tribunaux arbitraux traditionnels (pourtant présents dans 1.400 traités) mais met en place une Cour internationale chargé de statuer lors d’un différend entre un État et une entreprise étrangère discriminée ou expropriée.

Tout lecteur peut constater que le CETA n’est pas le « cheval de Troie » du TTIP permettant aux entreprises américaines enregistrées au Canada de poursuivre l’Union Européenne et ses États membres devant la Cour. Cet argument, par ailleurs xénophobe, n’a aucun fondement car le traité interdit explicitement à une société « boîte aux lettres » installée au Canada de recourir à cette Cour.

La campagne de désinformation 

Ces craintes résultent d’une campagne de désinformation massive et de mensonges éhontés sur le contenu du traité. Or, il est impossible que les responsables et les services d’étude de ces deux partis de la majorité aient pu être abusés par cette rhétorique d’extrême-gauche.

Pourquoi, dès lors, le PS s’oppose-t-il au traité ? À mon sens, pour deux raisons.

Premièrement, parce que, ces dernières années, ces mensonges et cette désinformation se sont répandus largement et massivement dans de larges couches de la population, y compris dans les couches dites éclairées. Elles ont été propagées sans recul critique des médias et ânonnées par un grand nombre de responsables politiques et syndicaux.

Dans un article paru mercredi 19 octobre dans le quotidien belge Le Soir, le député fédéral David Clarinval et moi-même expliquons le long travail de sape qui a été menée de manière redoutablement efficace par quelques groupes minoritaires d’extrême-gauche. En recourant notamment à un mécanisme de démocratie locale : la motion.

La propagande des ONG altermondialistes

De nombreuses ONG altermondialistes et environnementalistes ont réalisé un travail de propagande d’une admirable efficacité en convaincant des élus locaux de faire voter – à l’échelon local – des textes préformatés agitant des menaces purement imaginaires. Le résultat : plus d’un millier de collectivités en Europe se sont déclarés « hors TTIP » et/ou « hors CETA ». Pourquoi un tel succès ? Parce que ces questions sont très techniques et qu’il est facile d’abuser les élus locaux qui ne disposent pas d’une infrastructure adéquate pour analyser et faire la part des choses. Par ailleurs, vu l’absence d’enjeu véritable à ce niveau et la portée purement symbolique de ces textes, un grand nombre a voté « parce que cela ne mange pas de pain ».

Le problème, c’est que la somme cumulée des collectivités ayant voté ces textes, a de quoi intimider les mandataires des assemblées parlementaires qui, elles, sont compétentes pour trancher de ces questions. Or, dans un petit pays comme la Belgique, il existe des liens très forts entre l’échelon local (les communes) et les membres des diverses assemblées parlementaires de notre État fédéral.

La situation du PS Belge

Deuxièmement, ce vote s’explique aussi, selon nous, par la situation très difficile du parti socialiste francophone belge. Cela fait des décennies que le PS n’a plus vécu une telle situation de crise. Il dégringole de manière continue dans les sondages d’opinion. Alors qu’il a siégé de manière ininterrompue dans toutes les coalitions du gouvernement national depuis plus d’un quart de siècle, il goûte, depuis deux ans, à l’amer calice de l’opposition. Il reste néanmoins le parti dominant dans les diverses entités fédérées au niveau francophone. Cela pose un double problème.

Primo, le PS, habitué à cajoler ses électeurs, est incapable de mener les réformes impopulaires qui s’imposent en cette période de vaches maigres. Et cela contrairement à la politique volontariste du gouvernement national d’orientation libérale qui, lui, est en train de réformer radicalement le pays. Le contraste est trop cruel. Même les médias plutôt orientés à gauche et traditionnellement complaisants pour le grand parti rouge soulignent désormais l’immobilisme des entités fédérées dirigées par le PS.

La revanche du PTB

Deuxio – et nous touchons ici à la racine du mal – le PS est désormais débordé sur sa gauche. Le PTB, parti d’extrême-gauche d’inspiration maoïste-léniniste mais intelligemment relifté, fait aujourd’hui le plein de voix. Les déçus du PS s’y précipitent par wagons entiers. Le 1er mai 2016, on a pu assister à une scène hautement symbolique : sur une place liégeoise, quelques mandataires socialistes juchés sur un kiosque, étaient entourés d’un groupe clairsemé d’obligés à moitié endormis.

Un peu plus loin, le PTB rassemblait une foule hypnotisée et vibrant au rythme des prêches révolutionnaires. En début de législature, le PS comptait six fois plus d’électeurs que le PTB. Aujourd’hui, les sondages le créditent à peine du double. Le PTB serait, toujours selon les sondages, devenu la troisième force politique au Sud du pays. Forcément, le PS ne lui parle plus de la même manière. En 2012, Jean-Claude Marcourt, vice-président socialiste du gouvernement wallon, affirmait que le PTB, « parti stalinien » est « un danger pour la démocratie ».

Le PS s’aligne sur le PTB

En mai 2016, Paul Magnette, le président socialiste de la Région wallonne déclarait que le PTB « défend les même réformes que le PS mais l’exprime de manière différente » et qu’il n’excluait pas de collaborer avec lui dans le futur. Dans « Les Grandes familles », Jean Gabin disait au cousin Lucien, dont l’immense fortune venait de s’évaporer : « Tu vas désormais devoir apprendre à être poli ».

Le PTB, faut-il le dire, est un opposant virulent aux accords de libre-échange. Dans ce contexte, il est évident que la tentation est grande, pour le PS, de profiter de l’occasion qui lui est donnée d’approuver ce texte (qui a été négocié durant de nombreuses années au cours d’un processus où il était pleinement partie prenante), pour se refaire une virginité à gauche. La sincérité de partis tels qu’Ecolo et le PTB sur ce dossier ne peut être remise en doute.

La position confortable de la majorité

Ils sont constants dans leur condamnation de principe des traités transatlantiques et ont beaucoup œuvré ces dernières années pour plaider en faveur d’un repli et d’une autarcie économique. Du côté de la majorité, le discours est plus ambigu. D’un côté, on ne s’oppose pas à l’idée même d’une coopération économique mais, d’un autre côté, on reprend les propos diabolisateurs sur le traité.

C’est une position confortable. On se taille ainsi une carrure de résistant aux logiques institutionnelles. Mais, en réalité, on les instrumentalise de manière à se donner une stature. En attendant – probablement – de valider finalement le traité moyennant quelques accommodements cosmétiques.

Ce qui est éminemment critiquable (et ce fait a été souligné par beaucoup), c’est que, pour des raisons probablement électoralistes, on joue ici avec l’image de la Belgique et sa crédibilité au niveau international. Après la crise politique de 2011 et les attentats de 2016, notre pays avait-il encore besoin de cela ? Peut-on réellement travailler intelligemment en faveur de l’exportation et de l’appel aux investisseurs étrangers en faisant preuve d’une telle versatilité politique ? La majorité affirme qu’elle veut « protéger » les producteurs. En réalité, elle les affaiblit.

Anti-américanisme et xénophobie

Un autre effet délétère de cette stratégie, c’est qu’elle alimente involontairement l’anti-américanisme et même la xénophobie. Pourquoi le Front National français a-t-il applaudi les partis de la majorité en Wallonie ? Ces deux partis sont authentiquement démocratiques, attachés aux valeurs humanistes et inflexibles dans leur condamnation du racisme et des débordements populistes. Le problème, c’est qu’en refusant de signer ce traité, ils désignent une cause au malheur des gens (la mondialisation libérale) et un ennemi (l’étranger extra-européen).

Il est difficile de comprendre l’histoire du gouvernement wallon depuis une quinzaine d’années si l’on ne comprend pas ce souci obsessionnel de trouver une identité. Quand, faute pour les responsables de vouloir adopter des décisions courageuses, les résultats économiques ne plaident pas par eux-mêmes, on essaye de soigner l’image. Quand un produit est moyen, on se rattrape sur le packaging.

En 2013, le socialiste Rudy Demotte, ministre-président de la Fédération Wallonie-Bruxelles, plaidait d’ailleurs bizarrement pour un « nationalisme positif ». Son plaidoyer anti-CETA lors de la fête de la FWB s’inscrit dans cette continuité. S’interroger psychanalytiquement sur son identité existentielle est symptomatique d’un malaise et d’une fuite face aux véritables problèmes.

Le « syndrome Astérix », c’est-à-dire la stratégie consistant à se définir négativement (« contre » la mondialisation, « contre » la logique institutionnelle de l’UE, « contre » le commerce international, etc.) est à la fois improductive et dangereuse.

Comme le disait en son temps le président américain Thomas Jefferson : « Vous voulez savoir qui vous êtes ? Ne passez pas votre temps à vous le demander. Agissez ! L’action vous déterminera et vous définira. »