Prison : Valls critique le bilan de Taubira… mais un peu tard

Manuel Valls a avoué, avec la franchise maximale permise pour un Premier ministre, que Christiane Taubira avait été, durant quatre années, un mauvais ministre de la Justice

Par Philippe Bilger.

Prison : Valls critique le bilan de Taubira... un peu tard
By: EU2016 NLCC BY 2.0

Monsieur le Premier ministre, vous êtes allé, en compagnie du garde des Sceaux, à la maison d’arrêt de Nîmes pour constater la surpopulation carcérale et vous avez déclaré que « des pistes seront présentées à l’automne avec un plan spécifique concret, précis et financé » (Le Figaro).

Je vous crois et je n’ai nulle envie de prendre à la légère votre propos ou avec ironie comme l’a fait l’opposition qui n’a aucune leçon à vous donner sur le plan pénitentiaire.

Fermeté et rigueur

Si j’éprouve cette confiance, cela tient essentiellement au fait que, malgré des désaccords parfois graves avec vous, je n’ai jamais douté de votre singularité au sein d’un socialisme généralement mou. Pour la sécurité et la Justice, bien avant les terribles atteintes terroristes, vous aviez courageusement et lucidement tenu le cap d’une fermeté et d’une rigueur tranchant sur la culture de l’excuse habituelle. Avant 2012 comme après.

Ce n’est pas non plus le bilan du quinquennat de Nicolas Sarkozy, qui dans ce domaine pouvait vous donner des complexes. Pour l’exécution des peines, incohérence, retards et dysfonctionnements ont en effet dominé et le plan prison de 20 000 nouvelles places voté seulement en 2012 montrait à quel point l’urgence de la situation des prisons n’avait absolument pas été prise en compte.

D’ailleurs, pour prendre un exemple, durant cette présidence, le Premier ministre François Fillon n’a jamais accompagné l’un de ses trois gardes des Sceaux pour une telle inspection. Ce qui est révélateur.

Les citoyens de bonne foi, dont j’espère faire partie, ont pourtant le droit de vous en vouloir. Non pas parce que « votre rédemption serait bien tardive », comme vous l’a reproché Éric Ciotti, mais à cause de votre acceptation, en pleine conscience et durant trop longtemps, d’un insupportable état de fait, d’une intolérable calamité ministérielle.

Taubira mauvais ministre

Vous aviez tellement raison à Nîmes de dénoncer une situation scandaleuse et de souligner que « le gouvernement agit et il agit tout particulièrement depuis que Jean-Jacques Urvoas est garde des Sceaux ». C’était signifier, avec la franchise maximale permise pour un Premier ministre, que Christiane Taubira avait été, durant quatre années, un mauvais ministre de la Justice et que Jean-Jacques Urvoas en était enfin un bon.

Mais il a fallu que la première parte de son propre chef pour que le second ait l’honneur de cette prestigieuse charge pour laquelle il était apte – ce qui dans la tradition française représente souvent plus un handicap qu’une chance.

Vous avez donc, comme Premier ministre, confirmé et maintenu à son poste Christiane Taubira dont la politique pénale et l’arrogance dogmatique étaient de plus en plus désavouées par les Français, pour ne pas évoquer votre for intérieur. Certes vous n’étiez pas seul à décider et j’admets volontiers que le président de la République a été en l’occurrence votre mauvais génie.

Obsédé par l’envie d’offrir un leurre de vraie gauche idéologique à la fraction remuante que vous détestiez l’un et l’autre, François Hollande lui a sans cesse concédé, livré Christiane Taubira pour la faire tenir à peu près tranquille. Avec un cynisme dupe de rien qui le conduisait à privilégier le jeu politicien plus que l’intérêt national.

Je comprends comme vous deviez souffrir de cette dépendance hiérarchique qui vous contraignait à vous tenir coi même si quelques brancards ont subi vos ruades.

Abandons, reniements et défaites

Tout de même que d’abandons, de reniements et de défaites !

Vous avez subi, sans trop broncher, tout ce qu’elle n’accomplissait pas et qu’elle aurait dû entreprendre, les rares actions controversées qui venaient s’ajouter à sa parole profuse et ses discours qui, entre poésie floue et incantations abstraites, lui servaient à masquer le vide.

Vous avez sans cesse été le témoin de ses gémissements lyriques sur l’état des prisons et le sort des détenus. Et de son refus absolu de s’occuper de « l’intendance » pénitentiaire puisque les fantasmes sur la justice du XXIe siècle la sollicitaient prioritairement.

Vous avez perçu, avec votre intelligence pragmatique, à quel point la contrainte pénale, votée pour prétendument désengorger les prisons, était une fumisterie et comme l’enfermement pour les transgressions graves délictuelles ou criminelles n’était pas négociable, sauf à affaiblir la société et à angoisser chacun.

Vous avez été attentif au hiatus de plus en plus net entre des citoyens qui étaient sur votre ligne quand vous osiez encore l’exprimer avec vigueur et ce ministre qui enchantait ses inconditionnels du théâtre du Rond-Point.

Vous avez souffert de cette fracture au sein de votre gouvernement entre l’angélique et opposante Taubira d’une part et vous-même avec vos ministres réalistes de l’autre.

Vous n’avez pas mis le holà à ces absurdités banales du progressisme selon lesquelles l’enfermement créait le récidiviste et la société les délinquants. Vous qui étiez pour un humanisme de liberté et de responsabilité, vous avez consenti à ces aberrations.

Malheureusement je ne vous ai pas davantage entendu quand le contrôleur général des lieux de privation de liberté, Adeline Hazan, a proféré cette ânerie, « l’histoire a montré que plus on construisait de places, plus elles étaient remplies »… Comme si la défense sociale, avec l’accroissement de la délinquance et de la criminalité ordinaire et terroriste, n’imposaient pas un tel programme pour une France bien éloignée de la moyenne européenne dans le domaine de la répression et de l’enfermement.

Vous avez avalé infiniment de couleuvres et avec l’irruption terrifiante de l’islamisme meurtrier, vous avez dû parfois souffrir le martyr avec Christiane Taubira et ses analyses émollientes et décalées, même si votre énergie multipliée et vraiment républicaine vous faisait penser le plus souvent tragiquement à autre chose.

Le mal était fait

À Nîmes, avec Jean-Jacques Urvoas, quand vous avez parlé, le mal était fait. Il était trop tard.

Et vous avez pu remarquer à quel point Christiane Taubira demeurait fidèle à elle-même, n’ayant rien appris, satisfaite de son bilan étique et traitant avec ironie son désaveu, persuadée plus que jamais que la France avait été privée d’un ministre aussi remarquable et exceptionnel que les appréciations dont elle se crédite (le point.fr).

Monsieur le Premier ministre, je suis certain que vous avez l’impuissance en horreur et que l’action, le dynamisme et le courage sont pour vous de fidèles compagnons. Pourtant elle est restée, vous y avez été pour quelque chose et j’ose vous imputer une faille dans votre rectitude, une lucidité inutile, une sincérité trop tardive : elle n’est plus ministre et le désastre a été consommé.

Puisque le président de la République en 2012 n’a pas tenu sa promesse – engagement et présidence, une contradiction dans les termes ? – en choisissant André Vallini comme garde des Sceaux, vous auriez pu favoriser plus vite la nomination de Jean-Jacques Urvoas qui disposera de trop peu de temps pour réparer les dégâts, combler les béances, améliorer l’ordinaire, gérer le présent et préparer l’avenir.

Cette personnalité proche de vous, à l’empirisme efficace, ne vous a pas incité, en brusquant les choses et les rythmes, à faire partir Christiane Taubira avant qu’elle le décide. Quel dommage pour la Justice, quelle tristesse pour la démocratie !

Ce n’est pas faire preuve d’irrespect à votre égard que de vous questionner, avec une colère rentrée due à l’estime critique que vous m’inspirez : « Monsieur le Premier ministre, pourquoi si tard ? ».

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