Replaçons l’individu au centre

Clamer que les objectifs communs ne peuvent être exclusivement atteints que par la centralisation de la prise de décision est une erreur. La Nature nous en offre l’exemple. Une métaphore sur la liberté individuelle.

Par Qi Log.

Observons une nuée d’étourneaux. Harmonieux et dynamique sont les adjectifs qui viennent à l’esprit contemplant ce spectacle fascinant. Analyser les origines de ce phénomène naturel permet un raisonnement comparatif très intéressant dans l’observation des organisations de systèmes d’agents (d’individus) comme la société humaine. Les portées poétique et symbolique de cette image sont les fondements de ce texte.

Ces mouvements de nuées, essaims ou bancs de poissons, ont été étudiés en 1986 par Craig Reynolds. L’intérêt central de cette étude scientifique par simulation informatique qu’il a nommé BOIDS réside dans la nécessité d’identifier les composants et mécanismes du système afin de pouvoir le reproduire sur ordinateur.

Les règles expliquant ces mouvements d’ensembles sont suivies par chaque individu du groupe, elles ont été identifiées dans ce modèle initial ( et sont encore utilisées aujourd’hui par les études sur le sujet) comme étant :

QL1

Ce mécanisme de règles a donc l’effet suivant :

QL2

Grâce à cet ensemble de règles extrêmement simples appliquées par chaque individu, le groupe se comporte donc harmonieusement. Cette distribution horizontale répartit la prise de décision de manière homogène et totalement décentralisée. Le but de la cohésion de ces mouvements d’ensemble semble être la quête d’un objectif commun à tous les individus tel que la recherche de nourriture, la recherche d’un abri, la chasse et toutes les autres problématiques nécessitant le déplacement en groupe. Peut-être que l’apparition d’un intérêt de groupe n’est qu’une émanation des intérêts individuels, nous y reviendrons

Par ailleurs, il semble que la diminution du rayon d’analyse de l’agent (c’est-à-dire le nombre de voisins que l’oiseau observe et analyse constamment) augmente la dynamique de déplacement. Certaines situations stipulées plus haut, comme la chasse ou la défense contre les prédateurs nécessitent sans doute un dynamique optimale (changements de direction brutaux, réactivité) et on observe que plus la distance analysée est courte, et donc le nombre de voisins observés est faible, plus le groupe montre des comportements réactifs et dynamiques ; le nombre idéal de voisins à observer pour qu’un groupe de milliers (voire de dizaines ou centaines de milliers) d’individus atteigne une dynamique optimale semble se trouver entre 5 à 10 voisins observés par chaque agent.

Un aspect important de ce modèle est le fait que ces règles soient acquises par l’ensemble des individus sans nécessité d’être imposées. Elles sont respectées sans même être décidées. D’une origine génétiquement innée et instinctive ou acquise par mimétisme, ce comportement individuel à la racine de la dynamique du groupe, cette stratégie de résolution de problème, peut être perçue ici comme une des solutions optimales de l’évolution des espèces vivantes à épargner dans son tri implacable.

Quand on pense à l’évolution au sein de la vie, on se représente plus facilement l’évolution de la forme des animaux plutôt que l’évolution de leur organisation, mais ces deux aspects, la forme et l’organisation, sont aussi importants. Sûrement comment le corps le plus adapté sort vainqueur de cette course à l’adaptation, la meilleure organisation aussi.

Cette évolution au sein de la vie a donc fait émerger chez cette espèce (et de nombreuses autres) un comportement individuel qui porte en lui des implications de dynamiques de groupe bénéfiques. Émergence d’une loi passive (qui n’est pas imposée), utile à tous ; qui n’implique pas de réelle volonté globale et unique dans l’action mais provoque tout de même une cohésion apparente.

Ce comportement social exacerbe le lien entre l’harmonie de groupe et la liberté individuelle.
La cohésion sociale est ici émanation du comportement individuel. La liberté de ce dernier concernant le choix de sa direction et de sa vitesse est la clef de voûte du phénomène. Et même en considérant ce comportement comme étant régulé, il ne l’est que par l’individu lui même, et non par un tiers.

La nature a donc fait émerger ce principe comme une solution optimale, clarifions le à nouveau :

Dans une quête d’efficacité dans l’accomplissement d’un objectif commun, le groupe atteint une cohésion maximale quand l’individu observe et s’adapte en étant seul décideur de ses propres actions, il suit simplement quelques règles élémentaires qui ne lui sont pas imposées.

Malgré la splendeur du ballet, il n’y a pas de chef d’orchestre.

QL3

Ce concept de structure de prise de décisions décentralisée et distribuée, très répandu dans la nature, est fort intéressant dans l’analyse de l’organisation des sociétés chez les espèces animales intelligentes.

D’un point de vue économique, philosophique et politique dans l’étude de la société humaine, il se prête à merveille à ce fabuleux exercice qu’est l’analogie car il n’est finalement qu’une proposition d’organisation dans le but d’atteindre un objectif commun de manière optimale grâce à un comportement dynamique et réactif.

Alors trêve d’ornithologie, venons en à l’essence.

Application

Il n’est évidement pas question ici de dire que les humains devraient s’organiser comme des oiseaux . Mais analyser les dynamiques des systèmes naturels fut toujours une riche source d’inspiration, pensons à la pomme de Newton, et on peut ici transposer le principe étudié à certaines dynamiques humaines.

Résumons l’idée :

Ce système présente la possibilité qu’un ensemble complexe d’agents puisse tendre, évoluer, vers l’organisation décentralisée, dans le but d’optimiser ses chances de résoudre des problématiques de groupe .

Le nombre de scenario avec lesquels on pourrait tracer une analogie est considérable, je me focaliserai sur une comparaison avec l’économie humaine.

L’Économie d’une société donnée, dans le sens de l’ensemble des interactions économiques dans une société, correspondrait donc à la nuée dans cette métaphore : les oiseaux représentent les individus (particuliers ou entreprises), les interactions de mouvements correspondent aux interactions économiques, l’idée de distance serait remplacée par celle d’intérêt. Nous obtenons alors :

Un oiseau parmi des milliers, des millions, cherche sa place pour accroître ses chances et simultanément celles de l’ensemble, il observe ce qui l’entoure et s’adapte, interagit.

Un individu parmi des milliers, des millions, cherche sa place pour accroître ses chances, son quotidien, et simultanément celles de l’ensemble, il observe ses intérêts ; ce qu’il produit et ce qu’il achète, et interagit.

Bien que l’on puisse ressentir une certaine individualité émaner du modèle, rien n’empêche un oiseau ou un individu de s’entourer de ses proches. On peut considérer la place potentielle de l’affect dans ce modèle où l’intensité d’une relation peut faire partie des critères de composition de cette sphère à laquelle l’individu est attentif. Il est aussi intéressant de noter que l’on peut déjà observer ce phénomène dans certains comportements humains, voir les références plus bas.

Il existe en théorie économique un modèle qui semble pouvoir accompagner cette analogie d’arguments solides. Il s’agit du libéralisme classique, le laissez-faire économique. Ses principes serait transposés ici de la façon suivante :

Le Marché libre et ouvert, composé d’un grand nombre d’agents, atteint un comportement optimal (réactif et homogène) dans la recherche de prospérité quand la liberté d’action est réservée à l’individu, qui, gouverné par ses intérêts, participe pleinement aux décisions de groupe.
Afin d’approfondir le parallèle, le lecteur est invité a s’intéresser à des auteurs du libéralisme économique classique tels que F. Bastiat ou de l’école autrichienne d’économie comme F. Hayek. Un des axes de ces pensée est le constat qu’aucune entité politique centralisée n’est à même d’appréhender clairement la complexité d’un marché économique et qu’il est donc meilleur de laisser faire l’individu.

Un autre exemple économique, et technologique, est la révolution des systèmes Peer-to-Peer, comme Bitcoin, qui sont de nature distributive décentralisée ; c’est ce qui leur donne leurs puissances.

Le lecteur est invité à lire l’article sur ce sujet, précisément de visionner la vidéo d’Andreas Antonopoulos. Il est particulièrement intéressant de voir la similitude, au sein des systèmes d’échange d’information sur internet (P2P) comme au sein des systèmes d’organisation d’agents dans la nature (la nuée d’étourneaux), de l’émergence d’une solution d’organisation décentralisée répondant le mieux aux défis auxquels font face les individus. Le potentiel anti-corruption des systèmes distribués est aussi illustré dans la deuxième vidéo du même article.

Ce processus de repositionnement de l’importance de l’individu est aussi le cœur de théories philosophiques comme l’Objectivisme d’Ayn Rand (dans sa notion, par exemple, d’individualisme vertueux).

Conclusion

Cette perspective qui consiste à replacer l’individu au centre des processus d’organisations agit comme un prisme, une lunette qui permet une approche alternative des défis sociaux gravitant autour de la question de liberté individuelle, ce texte n’est rien de plus que cela, une proposition de perspective, un angle d’attaque.

Puisque d’autres pistes de réflexions semblent viables, clamer que l’atteinte d’objectifs communs comme le progrès social, la croissance économique ou la sécurité ne peuvent être exclusivement atteint que par la centralisation de la prise de décision est une erreur. La Nature nous offre de fascinantes images aux portées newtoniennes qui peuvent nous faire douter de certains monopoles décisionnaires dont l’efficacité mérite examen.

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