Trump, Erdogan, Duda : le pire de la politique

La haine de l’autre, la désignation du bouc émissaire, la théorie du complot : voilà l’art politique partagé par les Donald Trump aux États-Unis, Recep Tayyip Erdogan en Turquie et Andrzej Duda en Pologne.

Par Guy Sorman.

Trump, Erdogan, Duda : le pire de la politique
By: Presidencia de la República MexicanaCC BY 2.0

Quoi de commun entre le Turc Recep Tayyip Erdogan, le Polonais Andrzej Duda et l’Américain Donald Trump ? Par-delà leur identité nationale, les trois incarnent une manière identique de s’emparer du pouvoir ou de le conserver, utilisant les mêmes ressorts de l’âme humaine, les mêmes passions négatives : la haine de l’autre, la désignation du bouc émissaire, la théorie du complot.

Sans doute n’existe-t-il pas trente-six manières de faire de la politique ; le registre est limité, ce qui, par exemple, nous permet à quelques vingt siècles de distance, de comprendre les procédés des sénateurs romains et, plus anciens encore, des rhéteurs athéniens. La politique, pourrait-on en conclure, c’est ce qui ne progresse pas : les circonstances changent, les hommes et la psychologie des foules, non.

Exploiter la haine de l’autre ou de l’Autre, cela sert toujours, qu’il soit le Barbare pour les Hellènes, le Musulman et le Mexicain chez Trump, les Russes pour Duda, les Kurdes chez Erdogan. Sans aucun doute persiste-t-il en nous, à l’époque moderne, quelque gène archaïque qu’il suffit de stimuler pour que le sentiment d’appartenance tribal s’éveille, fierté et inquiétude face à l’envahisseur. Trump, là-dessus, est explicite : il en appelle à l’homme blanc, inéduqué de préférence, unwashed, dit-on en américain, et satisfait de l’être. Ce discours séduit, parce que, simultanément, il flatte, mobilise et déresponsabilise : l’autre est coupable de vos malheurs, tandis que l’individu se fond dans une foule chaleureuse, dans une atmosphère de stade en transe qui s’identifie à ses champions.

L’Autre absolu est évidemment le bouc émissaire, un individu, un peuple, une tribu, qui cristallisent le rejet et la haine : le Noir, le Musulman, le Juif naguère (une séquelle en Pologne, bien qu’il n’y ait plus de Juifs), l’immigré clandestin, le Rom (encore utile en Hongrie et Roumanie).

Dans les civilisations les plus antiques, le sacrifice du bouc émissaire, celui qui, par exemple, remplaça Isaac sous le couteau d’Abraham, avait pour fonction de consolider l’unité par le sang versé en commun. Observons que, lors de la Convention Républicaine à Cleveland, le Parti si divisé par la candidature de Trump ne retrouvait son unanimisme qu’en hurlant «  Emprisonnez Hillary Clinton ! », une mise à mort à peine symbolique.

Théorie du complot

La théorie du complot est aussi évidente chez nos trois lascars. Andrzej Duda ordonne de déterrer les cadavres des victimes d’un accident d’avion qui, à Smolensk en Russie, tua la quasi-totalité du gouvernement de son Parti, en 2010. Bien que l’erreur de pilotage ne fasse aucun doute, le « Parti de la loi et de la justice » croit ou préfère croire qu’il s’agissait d’un complot russe contre la nation polonaise. De nombreux Polonais en restent persuadés, parce que le complot est une explication du monde rassurante, plus que ne le sera jamais la complexité des causes.

En Turquie, afin que nul ne s’interroge trop sur les auteurs et les causes authentiques du coup d’État raté contre Erdogan, celui-ci a décrété qu’il s’agissait d’un complot orchestré par un homme seul, un imam affairiste retiré aux États-Unis, Fethullah Gülen. Gülen est un comploteur hautement improbable, parce qu’il est un pieux musulman favorable à l’islamisation de la société turque, tandis que l’armée qui s’est soulevée est, de tradition, défenseur de la laïcité. Trump, aussi, voit des complots partout, ce qui lui tient lieu de compréhension du monde : les Chinois tenteraient de ruiner les États-Unis, les milliardaires, plus riches que lui, voudraient sa perte, les Latinos tentent de reconquérir l’Amérique, etc.

Il paraît impossible de situer cette manière-là de faire de la politique sur une échelle droite, gauche : mieux vaut recourir à une autre mesure qui va de la passion à la raison. Une raison relative. Si l’on s’en tient à la campagne présidentielle américaine, il est certain que Hillary Clinton manifeste plus de rationalité que son adversaire, mais est-elle plus honnête ? Elle-même recourt à une autre méthode archaïque et éprouvée, la distribution des prix.

Sur son site web qui est éloquent, les Américains sont répartis en d’infinies catégories ; chacun peut se retrouver dans une case du type femme noire au chômage, militaire transsexuel, personnes en charge d’un malade Alzheimer (je n’invente pas) et trouver en face ce que le gouvernement Clinton fera pour lui. C’est en vain que l’on cherchera une philosophie politique derrière ce classement et ses promesses, ni un mode de financement ; il n’est pas dit non plus qu’aucun de ces cadeaux ne soit de la compétence légale du Président des États-Unis.

Existerait-il d’autres voies plus nobles vers le pouvoir et son exercice ? Dans la plupart des cas, en dehors de circonstances exceptionnelles telles une guerre ou une crise majeure, le choix offert aux électeurs est entre le mal et le moindre mal. Ce qui n’est pas si mal, aussi longtemps qu’il est permis de choisir : le choix en démocratie est plus important que ceux que l’on choisit. Le philosophe Karl Popper disait aussi que la principale vertu de la démocratie n’était pas de sélectionner les meilleurs dirigeants, mais de garantir leur départ à une date connue d’avance.

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