Primaires à droite : la modération plutôt que le purisme libéral ?

Primaires à droite : la modération sert la liberté By: The Official CTBTO Photostream - CC BY 2.0

Peut-on administrer le remède de cheval du libéralisme anglo-saxon à la France ? Une réponse de Patrick Aulnas à Jacques Garello.

Par Patrick Aulnas.

Primaires à droite : la modération sert la liberté
By: The Official CTBTO PhotostreamCC BY 2.0

Les articles de Jacques Garello sont toujours stimulants. Mais sa critique récente du programme d’Alain Juppé dans Contrepoints semble relever d’un libéralisme doctrinaire coupé des réalités politiques françaises. Il est bien entendu nécessaire de se libérer de l’étatisme envahissant qui bride l’initiative, alourdit les charges fiscales et sociales et nous plonge dans un endettement public de moins en moins maîtrisé. Mais comment ?

L’État fort

La réponse française ne peut en aucun cas être la réponse anglo-saxonne (Thatcher et Reagan, cités dans l’article de Jacques Garello) parce que la France s’est construite d’une manière radicalement différente du Royaume-Uni et des États-Unis. La France émerge de la féodalité, à partir du XVe siècle, en construisant un État fort.

Depuis, elle n’a jamais abandonné cette addiction à l’étatisme et la glorification concomitante de la nation. L’éducation publique est nationale, la Sécurité sociale est centralisée, les élites politiques sont formées à l’École nationale d’administration. Quel pays au monde possède un tel culte de l’État, mis à part les États totalitaires ?

Je voudrais citer deux exemples de formation du droit français particulièrement significatifs. Ils montrent toute la distance séparant le libéralisme anglo-saxon de l’étatisme français. L’un, que je connais bien pour l’avoir longtemps enseigné : le droit comptable ou normalisation comptable. L’autre, qui est d’actualité : le droit du travail.

Comptabilité à la française

Il existe aujourd’hui en France un petit Code de la comptabilité d’entreprise appelé Plan comptable général. Ce plan comptable n’est pas seulement une liste standardisée de comptes à utiliser, mais un ensemble rédactionnel de normes obligatoires s’inspirant partiellement de normes internationales IASB (International Accounting Standard Board). Comment la normalisation comptable apparaît-elle en France ? Sous l’impulsion de l’Inspection générale des finances, après la seconde guerre mondiale.

L’objectif français est de disposer d’une base comptable cohérente permettant de calculer les impôts dus par les entreprises. Comment la normalisation comptable apparaît-elle dans le monde anglo-saxon ? Par des initiatives du milieu professionnel (associations d’experts-comptables en particulier) cherchant à formaliser les pratiques généralement acceptées et à généraliser leur utilisation. La préoccupation anglo-saxonne consiste à favoriser les comparaisons rationnelles entre entreprises, à évaluer correctement une entreprise, parce que le marché a besoin de ces données. Deux mondes, deux méthodes.

Le droit du travail étatique

Le droit du travail s’est construit en France avec l’État. La place de la négociation collective n’a jamais atteint ce qu’elle est, par exemple, en Allemagne. Les syndicats ne sont pas assez puissants et trop divisés pour parvenir à un consensus national. L’État est donc toujours présent et se substitue aux négociateurs lorsqu’ils ne parviennent pas à un accord. Il en résulte que le Code du travail est devenu pour tous les salariés et pour les partis politiques de gauche un véritable texte sacré.

Il ne faut y toucher que pour accorder des avantages immédiats. Le marché, qui apparaît de façon latente en cas de négociation collective, surtout au niveau des accords d’entreprise, n’est absolument pas pris en considération. Il est même, dans l’esprit de beaucoup, l’ennemi à combattre. Or, évidemment, c’est le bon fonctionnement du marché qui permet la croissance économique.

Il serait possible de multiplier les exemples de ce type. Le droit français est d’inspiration étatique. La common law anglo-saxonne vient de la société civile. Les Français voient l’État comme un être tutélaire et protecteur, les anglo-saxons comme un mal nécessaire. Une rupture brutale avec l’étatisme à la française heurterait les fondamentaux de la nation et serait totalement incomprise.

Cette rupture serait perçue, non seulement comme « ultra-libérale », mais comme attentatoire au pacte social élaboré depuis des décennies, voire des siècles.

Elle constituerait pour beaucoup une véritable déclaration de guerre, aux conséquences imprévisibles, dont les manifestations d’aujourd’hui contre la loi Travail ne donnent qu’un avant-goût. Marine Le Pen se ferait une joie d’appuyer, par populisme pur, la contestation de la rupture libérale. Nous lui offririons alors un siège de Présidente de la République.

L’acclimatation au libéralisme de la France ne peut se réaliser que dans la modération, sur le long terme. Il y va du maintien de la cohésion nationale. C’est la raison pour laquelle, Alain Juppé refuse les solutions brutales. Son discours responsable est un discours de sagesse : proposer ce qui peut être mis en œuvre. Tout le contraire de Hollande.

Lire en contrepoint l’article de Jacques Garello : Que cache le « discours responsable » d’Alain Juppé ?