Brexit : ce changement d’Europe qui ne viendra pas

La situation actuelle est bloquée : les Européens ne partagent pas la même vision et les institutions telles qu’elles existent aujourd’hui sont un frein au changement. Le départ du Royaume Uni ne devrait rien changer à la situation.

À l’issue du référendum du jeudi 23 juin 2016, les Britanniques ont choisi de quitter le club des vingt-huit. À Bruxelles, Berlin et Paris, on sonne la mobilisation générale pour sauver le soldat Union Européenne, pourtant rien de concret ne sera fait pour ré-enchanter le rêve européen. 

Par Trevor Smith.

Brexit : ce changement d'Europe qui ne viendra pas
By: Cédric PuisneyCC BY 2.0

Le jeudi 23 juin 2016, les sujets de sa Majesté ont choisi à 51,9 % de quitter l’Union Européenne, dont le Royaume-Uni était membre depuis 1973, ouvrant ainsi une périlleuse période de négociation entre les deux côtés de la Manche sur les modalités de ce divorce.

Du côté continental, les capitales européennes n’ont pas attendu pour pousser des cris d’orfraie sur la poussée du populisme et de l’euroscepticisme et appeler à refonder l’Union. Les derniers jours nous donnent déjà un avant-goût de semaines entières de « sommets de crise » qui produiront leur lot de déclarations et communiqués de presse sur la nécessité de passer une nouvelle étape dans la construction européenne.

Des enjeux nombreux à affronter

Il faut dire que les problèmes à régler ne manquent pas, l’incapacité des européens à les juguler jusqu’ici ayant certainement exacerbé les velléités de départ des Britanniques : l’arrivée des réfugiés ne se tarit pas, malgré l’accord négocié sur un coin de table par l’Allemagne et la Turquie ; la crise des dettes souveraines est un feuilleton à rebondissements, le Brexit offrant un nouvel épisode du fait de la perte probable de confiance des investisseurs dans la stabilité de l’UE ; la situation économique et sociale est toujours aussi morose ; la coopération policière peine à se mettre en place pour lutter efficacement contre le terrorisme ; etc.

Outre ces questions d’actualité, l’enjeu est aujourd’hui immense de rapprocher l’Union Européenne des citoyens, vue par beaucoup – à tort ou à raison – comme une construction parfaitement indifférente aux attentes et craintes de la population. Face à ces réticences, la réponse a souvent été davantage de fédéralisme, davantage de directives et règlements, davantage de sanctions de la Cour de Justice. Le vote britannique confirme que cela ne répond en rien aux questions légitimes posées par les peuples d’Europe.

L’enjeu est identifié : il s’agit de ré-enchanter le rêve européen pour lui éviter une mort lente sous les coups de boutoir de référendums successifs dans différents pays membres. L’idée ne devrait pas être de punir les sortants pour leur manque de savoir-vivre, comme semble le penser le Président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, quand il déclare que les « déserteurs ne seront pas accueillis à bras ouverts ».

A contrario, le programme devrait être un véritable examen de conscience de la part des dirigeants des pays restants : pourquoi avons-nous perdu la confiance des citoyens que nous sommes censés représenter, tant collectivement à l’échelle de l’Union Européenne qu’individuellement au niveau de nos nations ?

Le changement, c’est jamais

En dépit de ces enjeux importants, rien de concret ne devrait être fait pour réformer les institutions de l’UE. Déjà, l’histoire récente de la construction européenne regorge d’exemples où l’opinion des peuples a été jugée accessoire et où des « avertissements » forts n’ont pas été entendus. L’illustration la plus flagrante en ayant été les référendums français et néerlandais de 2005 sur le projet de Constitution Européenne : en dépit d’un signal clair qui aurait du faire réfléchir les acteurs de l’UE, ceux-ci ont préféré suivre l’initiative de Nicolas Sarkozy et faire passer un texte à peu près identique deux ans plus tard, le Traité de Lisbonne (qui n’a lui pas donné lieu à référendum). Que l’on ait été favorable ou non à ce texte ne change pas le fait que le symbole est terrible du point de vue du respect de l’opinion des peuples et que cette démarche ne démontre pas une envie sincère de comprendre les raisons du vote « non ».

Un second élément est celui des calendriers électoraux français et allemand : du côté de Paris, on voit mal un François Hollande en bout de course impulser la moindre réforme d’importance d’ici la fin de son mandat, l’an prochain ; à Berlin, les élections fédérales auront également lieu en 2017 et Angela Merkel ne souhaitera pas engager un débat sur une thématique qui permettrait à Alternative für Deutschland de jouir d’une audience inégalée en tant que leader du camp eurosceptique. Du coup, rien à attendre du couple franco-allemand.

Rien à attendre non plus de la part des dirigeants de l’Union Européenne, qui peinent tant à incarner les institutions. Le trio Jean-Claude Juncker – Donald Tusk – Martin Schulz est inconnu du grand public et manque terriblement de vision sur l’avenir des (désormais) Vingt-sept. Le Président de la Commission Européenne se distingue en outre par une vision très personnelle de la démocratie, lui qui déclarait en début d’année qu’il « ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » : est-il vraiment la bonne personne pour essayer de rapprocher l’Europe des citoyens ?

Enfin, un éventuel changement d’ampleur des Traités demanderait l’unanimité des pays membres : déjà entre leurs dirigeants, ce qui ne semble pas gagné vu les différences de visions sur ce que doit être l’Europe et la présence dans plusieurs capitales de leaders pas franchement euro-enthousiastes ; puis chacun devrait le ratifier dans son pays, par référendum ou par voie parlementaire en fonction des règles constitutionnelles, ce qui serait mission impossible dans plusieurs pays (la France comprise, dans le cas d’une consultation populaire).

Une clarification à apporter

On l’a compris, en dépit des enjeux la situation actuelle est bloquée : les Européens ne partagent pas la même vision et les institutions telles qu’elles existent aujourd’hui sont un frein au changement (à tort ou à raison). Une solution réellement satisfaisante n’existe donc pas, il convient de trouver la moins mauvaise issue possible.

Déjà, il s’agit d’être clair sur les fondamentaux : la priorité de l’Union Européenne (ou de l’Espace Économique Européen, d’ailleurs) devrait être de garantir la libre circulation des personnes, biens et services. Ce projet serait certes plus modeste que l’actuel et ne reposerait finalement que sur le plus grand dénominateur commun présent entre les pays-membres. L’innovation dans la construction d’un ordre politique continental est certainement plus satisfaisante intellectuellement mais demande déjà l’existence d’un sentiment d’appartenance, d’un vécu commun, en somme : du temps !

Cette base étant établie, libre bien entendu à tous les pays le souhaitant de participer à des projets ad hoc dans tous les domaines dans lesquels la coopération est pertinente (selon le principe de subsidiarité) et expressément validée par les citoyens intéressés, sur un modèle « à la carte ». C’est dans ce cadre qu’un premier vécu commun pleinement accepté pourra peu à peu prendre forme, la coopération pouvant ainsi se faire toujours plus étroite entre les pays le souhaitant.

Finalement, par son opposition à la sur-intervention de l’État européen, sa phobie des contraintes administratives superflues et son insistance sur le contrôle des institutions par les citoyens, Londres défendait une vision de l’Europe bien plus convaincante que celle qui va perdurer dans les prochaines années, faute de réforme possible. Le départ du Royaume-Uni est dans ce sens une vraie perte, aucun des « poids lourds » restants ne défendant cette position pragmatique.