Brexit : le Royaume-Uni bientôt comme la Suisse avec l’UE ?

Brexit : la Suisse pourrait inspirer le Royaume Uni By: Thomas8047 - CC BY 2.0

La Suisse n’est membre ni de la zone euro, ni de l’Union européenne, ni de l’Espace économique européen. Elle s’en sort pourtant beaucoup mieux que ses voisins : quelques conseils aux Anglais pour imiter ce modèle qui marche.

Par Pierre Bessard.

Brexit : le Royaume-Uni bientôt comme la Suisse avec l'UE ?
By: Thomas8047CC BY 2.0

Les partisans libéraux du Brexit au Royaume-Uni ont souvent cité la Suisse comme exemple en marge de leur engagement couronné de succès. Et il est vrai qu’à bien des égards, la Suisse est un pays déconcertant : c’est non seulement l’économie d’Europe de loin la plus libre (au quatrième rang mondial derrière Hong Kong, Singapour et la Nouvelle-Zélande)1 et la plus compétitive2, mais les Suisses, avec les Danois, sont aussi les plus heureux au monde.3

Or la Suisse n’est membre ni de la zone euro, ni de l’Union européenne, ni même de l’Espace économique européen. Comment une telle impertinence est-elle possible, quand on sait de surcroît que la Suisse réunit trois grandes langues européennes sur son territoire et qu’elle est totalement encerclée par des États-membres des institutions européennes ?

Pas de nécessité d’appartenance à un bloc économique

Le premier constat qui s’impose est qu’il n’est pas du tout nécessaire d’appartenir à un bloc économique (et encore moins à un bloc politique) pour prospérer ou maintenir des relations commerciales ouvertes et constructives en Europe et dans le reste du monde. En fait, la Suisse applique des droits de douane nettement inférieurs à ceux de l’Union européenne vis-à-vis de ses partenaires commerciaux.

Elle est aussi plus ouverte que l’Union européenne aux entreprises de services (la place financière suisse, par exemple, qui représente 10% de l’économie, abrite plus de 140 instituts bancaires non-suisses). Dans le prolongement de cet état d’esprit, le gouvernement suisse a proposé récemment la levée unilatérale des droits de douane sur les produits industriels. Et si les accords commerciaux ne sont pas indispensables au libre-échange (qui requiert précisément de lever les barrières artificielles posées par les États), la Confédération suisse déploie des efforts importants, dans un monde réel forcément imparfait, pour favoriser l’accès mutuel des entreprises aux marchés.

C’est ainsi que la Suisse est membre fondatrice, depuis 1960, de l’Association européenne de libre-échange (sise d’ailleurs à Genève), et qu’elle est devenue membre, en 1966, de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (qui a abouti à l’Organisation mondiale du commerce, également sise à Genève). Surtout, la Suisse continue de conclure en toute indépendance des accords bilatéraux de libre-échange : les plus spectaculaires de ces dernières années incluent notamment le Japon et, dernièrement, la Chine.

Une liberté d’action inestimable

Au contraire des États-membres de l’Union européenne, la Suisse dispose de toute la latitude souhaitée pour mener la politique commerciale qui lui sied le mieux. Du fait de la très forte assimilation de l’économie suisse à l’économie mondiale, cette liberté d’action est inestimable.

L’Association européenne de libre-échange, que le Royaume-Uni avait quittée en 1973 pour rejoindre ce qui est aujourd’hui l’Union européenne, dispose pour sa part d’accords avec le Canada, le Mexique, le Pérou et le Chili, avec les pays du bassin méditerranéen (dont Israël, le Maroc et la Tunisie), les pays du Golfe (dont les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït), ainsi qu’en Asie, avec Hong Kong, Singapour et la Corée.

Un telle position ne s’improvise évidemment pas du jour au lendemain. Elle n’est pas non plus exempte d’embûches, ni de particularités moins reluisantes. Le gouvernement suisse a notamment avorté, il y a quelques années, des discussions exploratoires en vue d’un accord de libre-échange très prometteur avec les États-Unis, en raison de l’agriculture, qui représente certes moins de 1% de l’économie suisse, mais, pour des raisons à la fois folkloriques et stratégiques, bénéficie exceptionnellement d’un protectionnisme exacerbé. La Suisse a dû aussi avaler quelques couleuvres dans le cadre de ses relations de voisinage avec l’Union européenne. Et le vote des citoyens, en 2014, pour limiter la hausse de l’immigration (la population résidente non-suisse en Suisse représente entre-temps 25% de la population totale), fait aussi peser une incertitude sur certaines souplesses pour les entreprises.

L’avantage d’être la Suisse

Dans l’ensemble, cependant, la non-appartenance de la Suisse à l’Union européenne est un avantage indiscuté. C’est vrai en politique commerciale, mais aussi dans d’autres domaines. Le parlement suisse a toujours refusé de ratifier la Charte sociale européenne, par exemple, qui est considérée comme un programme implicite de destruction d’emplois. Les employeurs suisses ont toute la liberté de licencier, et donc d’embaucher, et les résultats parlent d’eux-mêmes : un taux de chômage comparativement bas (en particulier chez les jeunes), un taux de participation record au marché du travail et un degré élevé de satisfaction des employés.

La flexibilité du marché du travail suisse s’associe à un système de formation moins aveuglément académisé, qui permet une réelle intégration sociale des jeunes dès 15 ans dans les entreprises grâce au système de l’apprentissage : malgré la forte proportion de résidents issus de l’immigration, la criminalité locale, les ghettos, le communautarisme sont pratiquement inconnus en Suisse. Et si le législateur reprend certaines dispositions du droit européen ou vise l’équivalence réglementaire dans de nombreux cas pour faciliter les échanges, il n’y a pas d’automatisme ni d’inévitabilité.

La Suisse n’est pas non plus tenue par la jurisprudence des tribunaux européens. Par ailleurs, le secret le mieux gardé de sa stabilité institutionnelle et de sa compétitivité, à savoir l’autonomie étendue des 2300 collectivités locales et des 26 États fédérés (pour un pays de 8,3 millions d’habitants), confère à la gouvernance une proximité et un degré de responsabilité qui se reflètent dans la qualité des infrastructures, dans la retenue de la dépense publique et dans une fiscalité nettement moins pénalisante.

Pour quiconque raisonne en termes archaïques de pouvoir politique par le nombre, plutôt qu’en vertu du bien-être individuel des résidents d’un pays, la « petite » Suisse, bien sûr, n’est pas un exemple très parlant : elle n’est pas membre du G20 ou du G8, elle ne dispose pas d’un siège au conseil de sécurité des Nations Unies, elle doit s’accommoder des jeux de puissance des grands États moins bien gérés.

Et elle ne participe pas au processus décisionnel post-démocratique au niveau européen. Mais au-delà de ces prérogatives superficielles de dirigeants politiques dont les accomplissements majeurs comprennent le surendettement public et le chômage de masse, la Suisse est une alternative crédible. Elle montre que l’Europe de la diversité, de la compétitivité et de l’ouverture au reste du monde est non seulement possible, mais à tous points de vue préférable aux vaines postures, au centralisme et au bureaucratisme de l’Union européenne.

Le Royaume-Uni dispose de nombreux atouts propres, qu’il s’agisse de son héritage libre-échangiste et libéral (malheureusement mis à mal dans les faits par le socialisme fabien et travailliste), de sa relation atlantiste ou de son rayonnement dans le Commonwealth. La Suisse ne peut lui servir de modèle, mais, tout comme son ancienne colonie de Hong Kong, elle peut être une inspiration.

 

  1.  Indice Fraser de la liberté économique dans le monde (copublié en Suisse par l’Institut Libéral) (2015).
  2. La Suisse est la deuxième économie la plus compétitive au monde, derrière Hong Kong, et devant les États-Unis et Singapour, selon l’indice IMD (2016).
  3. Selon le World Happiness Report (2016) publié par les Nations Unies.